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La Martinique après le débat sur les articles 73-74 : état de lieux.

4/ BREF ESSAI DE DIAGNOSTIC DU DEFICIT D’OUVERTURE AUX LANGUES ETRANGERES

par Jean Bernabé, professeur émérite des Universités

{Tout d’abord, il faut rappeler que l’histoire de la langue française a valu à la France un lourd passif en matière d'ouverture aux langues étrangères. Avant que l’anglo-américain ne devienne l’hyper-langue mondiale, c’est le français qui occupait cette place, qu’il a commencé à perdre au lendemain de la première guerre mondiale. Les « élites » françaises n’ont commencé à prendre conscience de cette éviction que vers la fin des années 1950. D’où la lutte de type chauvin contre le franglais, manifestation d’une influence néfaste censée dénaturer la langue nationale. On comprend le souci de Gaulle, d’organiser la Francophonie, sorte de compétiteur du Commonwealth et ce, avec l’aide de chefs d’Etat africains. La Francophonie (avec un « f » majuscule) est née dans les langes du néocolonialisme. Il ne serait cependant pas juste de méconnaître ses efforts pour développer une idéologie propre à l’émanciper de cet héritage. La lutte contre l’hégémonie de l’anglais s’est stratégiquement transformée en exaltation de la diversité linguistique, plus propre, selon elle, à relativiser l’influence linguistique anglo-américaine. Quoi qu’il en soit, nous, Martiniquais, appartenons, que nous le voulions ou non, à la francophonie (avec un « f » minuscule). Autrement dit, nous sommes tout à la fois francophones et créolophones.}

{{L’envers de l’hégémonie linguistique}}

Il ne faut pas oublier que le Congrès de Vienne, qui fait suite à la défaite subie par Napoléon à Waterloo, a été mené intégralement en langue française, langue de toutes les chancelleries de l’Europe d’alors. Comme tous les pays dont la langue est ou a été hégémonique dans un passé lointain ou récent, la France n’a jamais vraiment éprouvé le besoin de s’ouvrir aux autres langues. Aujourd’hui, les Etats-Unis ont parmi les pays occidentaux le taux le plus élevé de monolingues, cette situation s’expliquant par le fait que, hors de son pays, un Etatsunien a pratiquement toutes les chances de pouvoir s’exprimer et de dialoguer dans sa langue. Ce n’est certainement pas le cas d’un paysan martiniquais ou haïtien qui ne parlerait que le créole. En revanche, on est frappé de constater à quel point les populations de l’Europe de l’Est sont capables de maîtriser plusieurs langues. Les Allemands, les Tchèques, les Polonais etc., dont les langues ne se sont pratiquement pas « extra-territorialisées », sont des peuples qui ont eu besoin de sortir des usages linguistiques strictement nationaux. Ils se sont trouvés dans l’obligation vitale de s’ouvrir aux langues étrangères. D’où le fait qu’une partie significative des ressortissants des pays concernés maîtrise un éventail relativement vaste de langues. L’ouverture d’un peuple aux langues étrangères est en rapport étroit avec le statut international de sa langue maternelle.

Le statut de la Martinique et, de ce fait, son appartenance à la francophonie, fait que ce mal si particulièrement français affecte également sa population. Comment se fait-il qu’après sept ans de langue étrangère au lycée, pratiquement aucun bachelier n’est en mesure de tenir une conversation simple dans la langue prétendument apprise ? Dans le système scolaire français, la nature et la structure des programmes de langues étrangères, malgré les développements théoriques de la didactique sont tels que notre accès, ne serait-ce qu’à un bilinguisme français-anglais ou français-espagnol reste comme une sorte de Golgotha à gravir.

{{Causes locales de cette situation}}

Tout cela étant dit, les causes du déficit d’ouverture des Martiniquais (pour ne parler que de ces créolophones-là) aux langues étrangères peuvent aussi se trouver ailleurs. En l’occurrence dans les caractéristiques, qui, faut-il le rappeler, marquent la situation langagière de notre pays, dont les locuteurs sont englués dans une situation langagière déséquilibrée, même si chacun n’en fait pas toujours le clair constat. Il s’agit là d’une situation tout à la fois individuelle et collective qui ne peut qu’orienter la psychologie de la population vers un enfermement voire un {{renfermement}}, disposition que l’insularité ne peut qu’amplifier. L’anecdote suivante illustrera mon propos. Chacun se souvient que les travaux de rénovation du front de mer de Fort-de-France ont occasionné un débat sur la dénomination des lieux. La municipalité tenait pour le terme hispanique « malecon ». Un de mes amis, militant créoliste, dont je ne saurais mettre en doute la sincérité s’est élevé contre cette appellation lui préférant une expression créole bien de chez nous : « bodlanmè ». Malgré ma qualité de créoliste, je lui ai signifié mon désaccord, lui indiquant que le choix municipal du terme espagnol était particulièrement fécond car il était de nature à inscrire notre imaginaire martiniquais dans un imaginaire caribéen plus vaste, en rapport avec la république Dominicaine et Cuba, même si notre ouvrage était moins prestigieux. Je l’ai trouvé très déçu de ma réponse. Tout aussi sincèrement.

De même, la proximité de Sainte-Lucie et de la Dominique n’a jamais suscité chez les responsables de l’Education un vaste projet de classe d’immersion sous forme d’échanges continus et structurés avec des écoles de ces îles situées à quelques dizaines de minutes d’avion, alors que nos écoliers partent en classe de neige… dans les Alpes ! Si un jour notre collectivité unique doit avoir la compétence internationale, elle devra, toutes affaires cessantes, se préoccuper de mettre en place avec ces pays voisins des partenariats comportant des clauses précises assurant l’accueil sécurisé et l’encadrement de nos écoliers immergés dans la réalité anglophone de ces îles qui, c’est une chance, sont aussi créolophones. Le CIRECCA (Centre International de Recherches, d’Echanges et de Coopération de la Caraïbe et des Amériques) dont je suis un des responsables n’a jamais cessé de prôner sous une forme concrète cette ouverture à la Caraïbe, laquelle, de surcroît, est de nature à créer des emplois dans le domaine de l’encadrement notamment.

{{Multilinguisme, plurilinguisme et épanouissement psychoaffectif}}

Une brève mise au point s’impose. On doit éviter absolument de confondre {{multilinguisme}} et {{plurilinguisme}}. Dans une aire géographique donnée, peuvent se parler plusieurs langues : dans ce cas, il y a multilinguisme. Mais chaque locuteur de cet espace ne parle pas forcément -- partiellement ou en totalité -- ces langues : autant dire qu’il n’est pas forcément plurilingue. Bref, le multilinguisme concerne les territoires et le plurilinguisme, les individus.

Ainsi donc, véritable scandale pour l’esprit, notre position géographique n’a toujours pas fait du Martiniquais un plurilingue. Cela dit, il ne suffit pas de se gargariser de l’idée d’ouvrir nos enfants à l’espace multilingue qu’est la Caraïbe. Je viens d’évoquer la nécessité de créer les conditions leur permettant d’accéder concrètement au plurilinguisme. C’est là une condition incontournable non seulement du développement économique de nos pays mais encore de leur épanouissement psychoaffectif. Car, comment espérer, par exemple, résoudre le problème crucial de la violence galopante si, par le truchement du plurilinguisme, le Martiniquais n’est pas amenéà découvrir les vertus du {{relativisme culturel}} ? Oui, c’est très important et c’est là, assurément, une des clefs de non seulement de l’acceptation de l’autre (donc de la {{tolérance}}), mais aussi de l’indispensable réconciliation de nous-mêmes avec nous-mêmes. Comme quoi il n’y a probablement pas à désespérer des perspectives de {{sauvetage}} de notre pays, encore plongé dans d’immenses contradictions et désarrois.

{{Le Martiniquais « pris entre deux vitesses »}}

Point n’est besoin d’opposer créole et français de façon mécanique, obsessionnelle et passéiste. En effet, en près de quarante ans, grâce au GEREC, à ses adeptes et sympathisants ainsi qu’au mouvement créoliste international, les choses ont bougé, le paysage idéologique a changé en matière langagière. Inutile de prôner à tout va l’introduction, toutes affaires cessantes, du créole dans la totalité des domaines de l’énonciation martiniquaise, encore qu’un tel vœu n’ait en soi absolument rien d’aberrant, tant s’en faut. Mais comment ne pas pointer le fait que ceux qui, en toute bonne foi, nourrissent ce souhait sont souvent ceux-là mêmes dont le parler créole est le plus dépendant de leur parler français. Leur créole peut en effet être assez aisément compris par n’importe quel francophone ayant débarqué depuis peu dans le pays sans avoir pourtant bénéficié de la moindre initiation préalable à la langue créole. Aussi douloureux que cela soit, on en arrive parfois à se demander pourquoi ces gens-là ne parlent pas carrément français. D’une autre côté, renoncer à parler créole parce qu’on le parle de manière hyper-francisée, ne serait-ce pas une reculade préjudiciable à la survie de la langue ? Assurément oui, parce que c’est toute la population créolophone qui, à des degrés divers, se trouve emportée dans le maelström de la {{décréolisation}} (c'est-à-dire délitement de la substance même du créole). Un phénomène que le créole médiatique intensifie, amplifie et grossit.

S’il est vrai que le malheureux créolophone se trouve donc réellement pris entre deux feux, en revanche, le problème n’est pas individuel, mais communautaire. Ici encore, je me passerai d’illustrer mon propos par des exemples tirés des conversations de la vie courante ou des médias. Avec un minimum de bon sens, de distance analytique et de réalisme, la langue créole parlée quotidiennement peut et doit être analysée par les locuteurs, sans que ces derniers ne soient férus de science linguistique. Quitte à les aider (ce qui relève de la responsabilité du système éducatif), on ne peut que les inviter à une telle démarche de regard sur eux-mêmes, qui est le début du « {{redressement » collectif}}. À noter que dans cette dernière expression on ne doit voir ni le moindre jugement de valeur ni le moindre appel à une auto-flagellation préliminaire.

{{Les responsabilités de l’Ecole républicaine et leurs enjeux}}

On l’aura compris, l’assainissement de la relation créole-français en chaque Martiniquais est {{une}} des conditions et non la moindre de son accès à un véritable {{plurilinguisme}} à l’échelle de la Caraïbe. Mais ce ne sont pas les individus qui règleront la question. L’instance la plus adéquate pour s’y appliquer, à condition toutefois qu’elle n’opère pas dans un esprit scientiste, étroitement positiviste, académique et arrogant, n’est autre que l’Ecole. L’Ecole d’une vraie république ! D’une république à refonder (pour reprendre l’expression utilisée par certains hommes politiques français dont, par exemple Bayrou, dans sa remarquable analyse sur l’« abus de pouvoir » perpétré par le sarkosysme, essai dont j’ai dit dans une précédente chronique à quel point il m’avait impressionné (je ne suis pourtant pas adepte du « centrisme », conçu comme substance politique sans compter que, comme je l’ai développé dans une précédente chronique, le centre n’est pour moi qu’un {{curseur}} qui se déplace en fonction des caractéristiques de la situation politique d’un pays donné : dans la tourmente révolutionnaire, le curseur n’est pas au même endroit que dans une période de paix et de prospérité). Je veux donc parler d’une Ecole capable d’une remise en cause fondamentale, sans se contenter soit de rustines soit de chambardements sélectifs (à l’image de bien des réformes ministérielles, dont les initiateurs ne sont que des égocentriques soucieux de laisser leur empreinte). Loin donc des replâtrages d’inspiration purement idéologique, opportuniste et/ou politicienne. Bref, l’introduction du créole à l’Ecole sera authentiquement {{révolutionnaire}} ou ne sera qu’un alibi !

La présente analyse des conséquences du déséquilibre affectant nos deux langues légitimes ne se veut pas exhaustive et ce, pour des raisons pratiques de place dans ces hospitalières colonnes. Des développements relatifs, par exemple, à la {{créativité martiniquaise}} et à ses pannes ou encore aux éventuels recours envisageables pour que notre pays commence à mettre ne serait-ce qu’un orteil hors de l’ornière, ne manqueront pas d’être suggérés au cours de cette chronique.

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{5. Brèves problématiques de la créativité dans la Martinique créolophone et francophone}

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