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5 QUESTIONS--5 REPONSES A MIKE FEDEE, COMEDIEN MARTINIQUAIS

MONTRAY KREYOL : Vous venez d'accomplir un acte symbolique pour un acteur, la montée des marches du Festival de Cannes, est-ce un rêve qui enfin se réalise ?

MIKE FEDEE :  Lors d’un voyage avec la troupe de danse de ma mère, nous étions passés par Cannes. Tout le monde m’a dit qu’un jour, j’y serai. J’ai regardé le Palais en me disant que lorsque j’y serai, ce sera grand.

Avant de vous dire s’il s’agit d’un rêve qui se réalise, je veux refaire la genèse des 24h précédents la montée des marches.

Je n’avais pas envie d’y aller… J’essayais de comprendre pourquoi je tardais à faire ma valise, choisir un costume, etc… Je me suis même dit que si je ratais l’avion, ce ne serait pas grave.

J’arrive à Cannes, je suis accueilli par le réalisateur Anthony Mambré pour lequel j’ai tourné et grâce à qui j’ai eu l’accréditation. Et voilà la journée entamée. 

Je n’avais même pas réalisé que ma journée correspondait au jour de la célébration des 70 ans du Festival.

Cela paraissait mission impossible de pouvoir accéder aux marches et assister à cette cérémonie. A moins de dénicher une invitation devant le Palais. 

Jusque là, je me disais que ce n’était pas un souci. Si je ne montais pas les marches cette fois-ci, je le ferai un jour ou l’autre. J’avais donc prévu de profiter des opportunités de Cannes, assister à des masterclass, tenter une expérience réalité virtuelle proposée par une marque bien connue. En sortant de là, je reçois un message d’Enzo Yzah, jeune réalisateur qui démarche en ce moment afin d’obtenir des financements pour un film traitant du droit à la mort dans la dignité. Il souhaiterait m’avoir dans son casting ainsi que Firmine Richard. Notre accord de principe lui est donné, cependant, ce dernier se voit fermer beaucoup de portes à cause du sujet. L’euthanasie… Je milite pour et fais partie d’une association (ADMD). Je suis donc sensible à son scénario.

Mais revenons à Cannes, ce dernier me contacte en me disant qu’il a su que j’étais à Cannes et il me trouve une invitation pour la Cérémonie. Ce garçon plus jeune que moi a permis qu’un rêve se réalise.

Je réponds donc que oui, c’est un rêve qui se réalise car, il y a eu cette réflexion « j’y suis, j’ai le droit d’y être, je suis légitime, je pense à la Martinique, je pense à mes grands frères et soeurs de la troupe de maman dont un Klod Lahely qui nous a quittés, et je pense surtout à mes parents. Des parents qui ne m’ont jamais mis de bâtons dans les roues pour que je puisse vivre de ma passion. Ma Martinique qui ne m’a jamais laissé tomber et toujours encouragé à aller plus loin que ce soit dans l’écriture ou l’acting. 

Et alors pourquoi un tel désintérêt 24h plus tôt me demanderez-vous ? J’avais peur. Peur qu’une fois ce rêve réalisé, il n’y ait rien de plus. Qu’il ne soit pas aussi bon que je l’avais rêvé. Peur que les Marches aient perdu leur côté sacré après être foulées par tant de personnes qui (selon moi) n’ont rien à y faire. Et en fait, je me trompais. Tout le monde a sa place. Tout le monde a le droit de goûter à ce beau moment et le partager sur les réseaux sociaux. 

Et surtout, derrière ce rêve atteint, il y a eu une envie de plus. Celle de me dire que cette année, j’y ai eu accès grâce à deux magnifiques court-métrages sélectionnés au Short Film Corner de Cannes. Alors l’an prochain, j’y serai avec autant de court-métrages, sinon plus ou alors soyons fous, aux côtés de grands acteurs et réalisateurs (les « grands » n’étant pas forcément les plus connus).

 

MONTRAY KREYOL : Le film dans lequel vous jouez, "RELICS", de Benoît Massoco, est un court-métrage. Pouvez-nous nous en parler ? Commet avez-vous vécu le tournage ?

MIKE FEDEE : « Relics » fait partie d’une saga imaginée par Benoît Masocco effectivement. Ce réalisateur aborde la thématique LGBT avec un oeil et une finesse de scénario et de direction d’acteurs qui me plaisent énormément. Dans ce film, je joue un mec qui n’assume pas qui il est et fait du mal à son prochain. Ce rôle un peu pervers narcissique est tellement éloigné de moi que j’ai trouvé ce rôle très intéressant à jouer. Un comédien doit être capable de tout interpréter. L’amoureux, le doux, le violent, le sensuel, le meurtrier, le solitaire, le mystérieux. Je parle d’émotions, de caractère. Peu importe sa sexualité, on s’en fout.

Ainsi, dans le second court-métrage, celui d’Anthony Mambré : « Iris », (celui grâce auquel j’ai pu être présent à Cannes), j’y interprète un jeune homme accueillant une escort dans sa chambre. Et cette rencontre a beaucoup ému les spectateurs qui l’ont vu. Notamment grâce au jeu de Floriane Chappe, ma partenaire dans ce film, très juste. Je ne vous dévoile pas le secret de ce film mais n’hésitez pas à le regarder, il est consultable sur le net. 

 

MONTRAY KREYOL : On vous avait d'abord connu en Martinique comme comédien de théâtre et voici que vous passez au cinéma, comment s'est effectuée la transition ?

MIKE FEDEE : Le théâtre restera toujours mon premier amour. Il faut de toute façon être polyvalent et il y a de moins en moins de frontières entre le théâtre et le cinéma, si ce n’est la technique. Tout comme la frontière entre la télé et le cinéma, ou les comédiens de doublage et les comédiens de scène. Tout le monde se mélange désormais et TANT MIEUX ! Ainsi, on découvre beaucoup d’artistes issus de la scène dans des films désormais. Ou des acteurs se retrouvant à doubler de grands dessins animés ou films. 

En ce qui me concerne, j’ai toujours gardé un précieux conseil de mes parents : « avoir plusieurs cordes à son arc ». Ainsi, j’explore, j’apprends, je cherche de nouvelles techniques dans de nouveaux domaines car mon métier évolue sans cesse. C’est ce qui me plaît.

Du coup, j’ai commencé de façon assidue les tournages vers 2012. D’abord avec des étudiants et ensuite j’ai pu réellement faire mes armes dans la webserie « Les Garçons de chambre ».

Ce n’est pas une websérie comme les autres, tout le monde a été frappé par la qualité de celle-ci à l’époque. 

Le réalisateur Julien Lazzaro m’a énormément fait confiance et d’ailleurs nous venons de terminer un tournage dans lequel j’ai un personnage antillais qui se plaît bien à taquiner son petit monde. J’espère pouvoir vous en parler bientôt. 

Depuis l’expérience , « Les Garçons de chambre » (2 saisons de 16 à 18 épisodes chacune) j’ai enchaîné les apparitions à la télé, les rôles dans des programmes courts sur TF1 comme dans « A chacun sa ville », des pubs (Groupama dernièrement). La transition s’est donc faite ainsi, sur le terrain. Il n’y a que ça de vrai pour moi comme apprentissage. Mais aussi, les belles rencontres.

 

MONTRAY KREYOL : A quand un film long-métrage ?

MIKE FEDEE : Quand un réalisateur voudra me donner ma chance ou quand je trouverai le culot nécessaire pour en aborder un ou quand je serai au bon endroit au bon moment ou…. ou… ou… ou… autant de possibilités que de temps à espérer. 

Je suis un optimiste et je sens que c’est pour bientôt ! J’y crois énormément.

 

MONTRAY KREYOL : Les comédiens de couleur se plaignent souvent d'être ignorés par les metteurs en scène et réalisateurs hexagonaux, est-ce votre sentiment ?

MIKE FEDEE  : Au risque de me faire taper sur les doigts…… NON. Mais attention ! Vous me posez la question sur un sentiment. A la question, est-ce la réalité, je dis OUI. Il y a une place qui est encore fortement à prendre et de nombreux talents qui doivent être révélés ! On est loin d’une Amérique, pourtant si jeune encore dans l’Histoire des discriminations, qui affiche de plus en plus de noirs en tête d’affiche et je dirais même plus, des femmes noires ! Qui n’est pas fan d’Olivia Pope dans Scandal ? Tout ça grâce à la scénariste et productrice Shonda Rhimes qui a balayé tous les codes. 

Viola Davis disait que tout est une question d’opportunités. Quelqu’un lui a donné l’opportunité d’avoir un premier rôle dans un film et dans une série. Quelqu’un lui a donné l’opportunité de ne pas jouer une couleur mais d’être actrice.

On peut décliner cela à tant d’autres étiquettes : arabes, homosexuels, petits, âgés… Nous sommes des acteurs, nous pouvons TOUT faire ! 

Et malheureusement, dans l’Hexagone il n’y a pas encore totalement cette prise de risques.

 

Cependant, mon sentiment est que les choses évoluent dans le bon sens. Je vois ma camarade du lycée Schoelcher, qui a été avec moi à l’Ecole Claude Mathieu à Paris : Annabelle Lengronne. Cette dernière a été pré-nommée pour les Espoirs Féminins aux derniers Césars ! Je vois Lucien Jean-Baptiste, que j’aimerais beaucoup connaître, de plus en plus à l’affiche et réaliser de très beaux films ! Je vois Omar Sy partout ! Je vois des producteurs tels que France Zobda qui ont foi en nous les antillais et font tout pour nous mettre en avant avec une bienveillance totale. 

Je vois que le paysage se diversifie, peut-être qu’avec les mêmes visages pour l’instant, mais croyez-moi que si mon visage rentre dans ce paysage, je voudrais qu’il soit partout et y reste longtemps également.

Donc ça bouge et pour moi, me dire que je n’obtiens pas un rôle parce que je suis métis antillais, ça serait plutôt prétentieux de ma part. Cela signifierait que je ne remets pas du tout en question mon jeu et que je crois qu’on me réduit à mes racines. De un, mes racines ne me diminuent pas, elles sont un atout, de deux, je considère que si je ne suis pas choisi, c’est qu’il y avait meilleur que moi.

Il est assez compliqué d’émerger, pour qu’en plus, j’ai ce genre d’état d’âmes. NON. Quand je serai pris, ce sera parce que je suis un bon comédien, parce que quelqu’un aura vu mon essence. 

J’ai toujours fonctionné comme ça. Et ce depuis mon premier contrat, aux côtés d’Aurélie Dalmat. 

Elle m’a vu, elle m’a porté comme une maman et moi, j’ai fait de même auprès d’elle dans « Phèdre » mis en scène par Philippe Adrien en 2005. J’ai découvert une femme extraordinaire. C’est cela la beauté de mon métier, découvrir l’humain et nous aimer les uns les autres sans étiquettes. 

Voilà mon Sentiment, qui ne se voile pas la face et connaît la Réalité mais qui a décidé d’aller plus loin et de ne jamais abandonner.

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