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5 QUESTIONS à STEVE GADET

   Maître de conférences au département d'Etudes anglophones de la Faculté des Lettres et Sciences humaines de l'Université des Antilles (campus de Schœlcher, Martinique), Steve GADET est un spécialiste des cultures urbaines étasuniennes, en particulier de la culture afro-américaine. Auteur de nombreux ouvrages dans son domaine, il lui arrive de s'aventurer sur d'autres terrains comme pour l'ouvrage, "QUAND UN HOMME AIME UNE FEMME, dont il nous parle ci-après...

MONTRAY KREYOL : Steve Gadet, votre ouvrage intitulé "QUAND UN HOMME AIME UNE FEMME" a connu un grand succès en librairie, surtout auprès de la gent féminine. Pourtant, vous n'y définissez pas le mot "amour" comme si ce dernier est universel. N'y aurait-il pas une manière d'aimer spécifiquement antillaise, créole, c'est-à-dire différente des manières européennes, africaines ou américaines ?

STEVE GADET : J'ai d'ailleurs été le premier surpris de son succès auprès des femmes du pays. Je l'ai écrit avant tout en pensant aux hommes de nos îles. Je voulais avoir une conversation avec eux. Pas une conversation style "je sais tout et je donne des leçons" mais plutôt en me montrant, en montrant mes failles et mes acquis, en donnant des pistes de réflexion aussi. Si justement, je définis l'amour non pas seulement comme du romantisme, des émotions et des sentiments mais plutôt comme le fait de faire du bien à l'autre. A mon avais cette définition transcende l'endroit où les êtres humains vivent. Ceci dit, oui notre histoire a engendré des spécifiés dans nos couples, dans la manière dont on exprime l'amour, la manière dont nos relations amoureuses sont conçues, pensées. J'ai essayé de tenir compte de cet arrière-plan dans la réflexion que j'ai mené. Je viens moi-même d'un couple n'a pas tenu. Mon histoire personnelle m'a poussé à réfléchir dès mon jeune âge aux ingrédients pour qu'un couple dure. Les auteurs européens et américains que j'ai lu ont écrit sur cette "affaire". La seule différence, c'est  qu'ils pensaient les relations homme-femme sans notre contexte antillais. Je crois avoir pu ramener cet élément crucial et manquant dans la majorité des livres qui arrivent d'ailleurs dans nos librairies. Les lectrices et les lecteurs me font remarquer cela d'ailleurs. Ils m'ont souvent dit "On sent que c'est quelqu'un de chez nous qui parle. Quelqu'un qui connait notre société, nos situations..."

 

MONTRAY : La majorité des peuples antillais est d'origine négro-africaine, or l'on sait qu'avant la colonisation européenne, la polygamie était la règle sur le continent noir et c'est l'imposition du christianisme lors de la colonisation qui a imposé la monogamie. Comment donc concilier Négritude et monogamie ?

STEVE GADET : C'est un argument intéressant mais je l'ai souvent entendu dans la bouche des hommes. J'ai rarement entendu les femmes le défendre ou même le glisser dans les débats. J'ai l'impression que la raison est simple, il avantage les hommes en leur permettant d'avoir plus d'une relation à la fois mais de manière officielle sans les drames que les manières officieuses peuvent créer. Je crois que chaque couple construit son histoire avec les ingrédients qui fonctionnent pour lui. Je ne cherche pas à imposer une vision des choses. Il me faut quand même faire la différence entre les enseignements du Christ et le christianisme. La première option est révolutionnaire et place l'être humain au centre d'une relation directe avec Dieu. La deuxième a servi des desseins politiques quitte à faire couler le sang, mettre des êtres humains dans les fers et faire de l'injustice un style de vie. Je ne me reconnais pas dans la deuxième. L'Afrique, particulièrement l'Ethiopie et la ville d'Axoum, reste l'un des premiers berceaux de la foi chrétienne bien avant qu'elle soit utilisée pour servir la colonisation européenne et la traite négrière. J'ai l'impression que nous avons gardé des "restes" de la polygamie mais sans le cadre, sans l'honneur, sans l'engagement et sans les responsabilités. Je ne crois pas à un "retour" à cet ordre des choses. C'est possible d'être un nègre antillais ou une négresse antillaise et être investi(e) dans une relation amoureuse respectueuse et épanouissante. Je suis conscient que les relations parfaites n'existent pas. Il nous faut quand même cultiver un idéal et apprendre à vivre ensemble. Le couple est aussi important que l'économie, l'histoire, l'éducation et la politique pour l'avenir de nos pays.

 

MONTRAY : Dans votre livre, vous écrivez que l'amour est plus qu'un sentiment car il est "une décision". Que faut-il entendre par là ? L'amour peut-il se commander ou se déployer rationnellement ?

STEVE GADET : Je pense que pour qu'il tienne, il doit murir et dépasser la période où seuls les sentiments dirigent notre degré d'implication. Le quotidien et les habitudes peuvent étouffer les sentiments des premiers jours. La vie est parfois chaotique et dans ce chaos, on cherche tous à garder de l'espoir. Pour cela, il nous faut des relations où nous sommes capables de dépasser les frustrations, les blessures, les déceptions. Et c'est là que la décision devient importante. C'est comme dans un marathon. Prendre la décision d'aller jusqu'au bout peut être contrarié par beaucoup de complications mais le sentiment que procure la ligne d'arrivée est incomparable !  Il nous faut des gens qui savent durer dans une société où on n'a plus de patience, où tout devient remplaçable et jetable. Bien sûr, pas à n'importe quel prix. Je crois que ce genre d'amour avec un grand A est difficile mais il peut arroser les sentiments à certains moments et les magnifier. Cette conception de l'amour est biblique. Ce n'est plus un secret, je suis chrétien protestant. Ma vision des choses est nourrie de la foi chrétienne. Pas seulement mais c'est une base cruciale. L'amour biblique a une dimension sacrificielle. Il ne dit pas systématiquement "Fais pour moi et je fais pour toi"; Non, il prend les devants. Bien sûr, une relation n'est pas un supermarché donc on ne doit pas venir pour s'y servir et basta. Non, les deux partis doivent à un moment donné apprendre à rester à l'écoute et faire des concessions sinon comme disent les jeunes, c'est mort (rires). Je suis encore à l'école de cet amour après dix ans de mariage et rien n'est gagné. Je veux dire par là qu'on ne doit rien prendre pour acquis sinon on se casse la figure.

 

MONTRAY : Dans chaque chapitre de votre livre, vous examinez une situation de couple précise et vous donnez des conseils à l'homme. Cependant, votre analyse ne semble pas tenir compte des disparités de classe : un ouvrier de la banane qui rentre épuisé le soir et qui touche un salaire médiocre a-t-il les moyens de se montrer aussi tendre avec son épouse ou sa compagne qu'un médecin, un avocat ou un cadre supérieur ?

STEVE GADET : Cette question est très pertinente. Pour moi, il ne s'agit pas seulement de tendresse mais j’évoque aussi le respect de la parole donnée, la confiance nécessaire dans le couple et cela transcende la classe sociale. Quand je parle des relations sexuelles où l'homme cherche à donner du plaisir à sa femme, c'est valable peu importe la classe sociale, la couleur de peau, la génération ou la religion. Apprendre à exprimer ses sentiments, son attachement à sa compagne aussi. On n'est pas obligé de la faire de la même façon mais une femme doit pouvoir recevoir des marques d'attention de son homme, c'est un ingrédient vital. Cela peut se faire de plusieurs façons, du temps ensemble, des paroles valorisantes, une attention particulière, des gestes, etc...Si l'homme ne le fait pas, il peut la rendre vulnérable à l'attention d'un autre homme, qui sait ? Ou simplement son coeur peut se refroidir. Personne ne veut ce genre de configuration, je pense. Faire des efforts pour être un bon père pour les enfants qu'ils ont ensemble ou les enfants qui vivent dans le même foyer si c'est une famille recomposée, là aussi, c'est une dynamique que l'ouvrier et le cadre peuvent vivre indépendamment leur occupation. Bref, je pourrai continuer comme ça pendant longtemps. Ce qui compte surtout c'est qu'on arrive à trouver ce qui nous convient pour s'épanouir et durer. Ne pas se satisfaire de situations insatisfaisantes. Nous pouvons vivre mieux ensemble. Même s'ils ne sont pas la seule raison mais nos enfants ont besoin  de ce cadre aimant et respectueux.

 

MONTRAY : On sait que les femmes ont beaucoup apprécié votre livre, mais quid des réactions de la gent masculine ?

STEVE GADET : Les hommes sont un peu moins expressifs et moins portés sur ce genre de livre, c'est vrai. Je l'ai compris après. Ceci dit, j'ai eu beaucoup de réactions d'hommes. Par mail, dans des discussions que j'ai eu le plaisir d'animer ou durant des signatures. C'est important de mettre des mots sur nos relations amoureuses parce qu'il existe encore beaucoup d'incompréhension, des situations de violence intolérables aussi. On doit éduquer nos garçons autrement aussi. J'ai eu deux types de réactions venant des générations différentes. Certains disaient "Ton livre me donne à réfléchir, il m'inspire". D'autres m'ont dit "Qu'est-ce que tu as contre les hommes? Ma femme utilise ton livre pour me montrer ce que je ne fais pas". J'ai dû expliquer à ceux-là mes motivations. Je n'ai pas écrit le livre pour qu'il serve de mise en accusation mais pour nous permettre de parler de choses importantes. Le ton du livre est vraiment intime. Je me mets sur la table d'opération en montrant des facettes personnelles, une manière de montrer que je ne suis pas parfait. Je prends ce risque parce que je suis en paix avec mon passé et mes imperfections. Tant que j'y travaille, ça va. Ecrire bien ne veut pas dire vivre bien. Je ne me prends pas pour ce que je ne suis pas. Je crois seulement dans la force de conversations authentiques. J'ai également dû dire à certaines femmes que le meilleur moyen d'inspirer les hommes n'était pas de leur rabâcher  le bouquin mais plutôt en le partageant avec eux sans pointer du doigt. En réponse à ça, j'ai également décidé d'écrire la suite avec un livre où je parle aux femmes de la part des hommes cette fois. Je l'ai appelé QUAND UNE FEMME AIME UN HOMME...Les premiers retours sont encourageants. Les hommes dont les compagnes l'ont lu voient ses effets sur leur relation (rires). Je conçois mon rôle d'écrivain aussi comme ça, être un médiateur certains jours et un empêcheur de tourner en rond d'autres jours...

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