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À LA RECHERCHE DE LA FILLE PERDUE…

Si l’on prend en compte le fait que les Martiniquais ne sont devenus francophones natifs qu’à compter de la fin des années 60 du XXe siècle (les générations précédentes ayant, quelle que fut leur classe sociale, le créole comme langue maternelle), il n’est pas pensable que des écrits en créole n’aient pas vu le jour ici ou là une fois que les générations post-abolitionnistes eurent été alphabétisées. On a beau arguer de l’absence de graphie normalisée en ce temps-là ou du mépris attaché à l’idiome des « habitations » et donc de l’esclavage, ou encore de l’appétit pour le français, de l’espèce d’idolatrisation qui entourait ce dernier, il est quasiment certain que gens ont cherché à s’exprimer dans ce qu’on appelait jusqu’à tout récemment {zépon natirel nou} (notre éperon naturel). Mais il est tout aussi certains que ces textes n’ont pas dû sortir des tiroirs de leurs scripteurs et cela pour une raison première, c’est qu’il a longtemps été difficile de se faire éditer dans nos pays. Les rares imprimeries de la deuxième moitié du XIXe et de la première moitié du XXe se consacraient aux journaux et aux ouvrages en français, les seuls concevables et vendables.

Dans les années 20, au lycée Schoelcher, haut lieu de la francisation culturelle, des jeunes gens fabriquaient un petit journal en créole intitulé {Ti Ribel-la} et l’un d’entre eux, Marceau Elyzée-Désir écrivait fiévreusement des poèmes, des contes et des nouvelles. Il a fallu attendre un demi-siècle (les années 80) pour qu’on en entende parler ! Il m’en envoya quelques uns que je publiai dans le journal entièrement en créole {Grif An Tè} (1979-82), puis, son neveu, Claude Rosemain, fit sortir un livre de textes dans lequel il y publia aussi d’autres textes. L’écriture magnifique, puissante, d’Elyzée-Désir me frappa dès les premières lignes et j’en vins à me demander quel destin aurait connu l’écriture en créole si de tels écrits avaient pu être imprimés et diffusés au tout début du XXe siècle, moment où les Martiniquais étaient presque tous créolophones natifs. Et si l’on examine l’ensemble des pays créolophones, il apparaît que les choses n’ont pas dû être très différentes. En 1885, un mystérieux Guyanais, Alfred Parépou, publiait le tout premier roman en langue créole, {Atipa}. 227 pages et 12 chapitres dans l’édition originale ! Sans doute le premier vrai livre en créole des Amériques. Mais l’ouvrage ne fut pas distribué et l’on n’en trouve aucune recension dans la presse de l’époque. Sans doute, l’auteur prenant subitement conscience de l’audace qu’il y avait à non seulement écrire en créole, mais aussi à critiquer l’administration coloniale, décida-t-il à la dernière minute de ne pas diffuser son ouvrage. Que serait devenue la littérature en créole si {Atipa}, pourtant imprimé à Paris, avait pu trouver sa place dans l’univers littéraire de notre région ?

Semblable destin a failli frapper le présent roman, {Ti Anglé-a}, de Charles Barthelemy. Lui aussi entièrement en créole, mais de la Martinique cette fois-ci. En effet, l’auteur a rédigé ce texte magnifique il y a bien une dizaine d’années maintenant sans jamais vraiment chercher à le faire éditer, ni même à le faire lire à d’autres auteurs créolophones déjà établis. Cette réserve n’est pas propre à C. Barthelemy, c’est le propre de tous ceux et celles qui ont eu l’audace d’écrire leur premier texte en créole. Autant nos apprentis auteurs francophones n’hésitent aucunement à bombarder les grandes maisons d’édition françaises de manuscrits (qui sont le plus souvent rejetés ou qui finissent par être édités soit chez des éditeurs inconnus soit à compte d’auteur), autant leur alter ego créolophones sont comme retenus, empêchés, sachant pertinemment que derrière les beaux discours « politiquement corrects » se cache une créolophobie virulente, y compris parfois chez des personnes se proclamant nationalistes. Il faut dire aussi que si les maisons d’éditions locales, notamment Ibis Rouge ou Jasor, publient assez régulièrement des textes en créole, le parcours du combattant de l’auteur créolophone, une fois édité, ne fait que commencer puisqu’il doit encore vaincre la désinvolture des libraires qui placent ses ouvrages au plus mauvais endroit (en fait, dans des coins de rayons souvent inaccessibles) et le je-m’en-foutisme des journalistes lesquels, de toute façon, ne lisent déjà guère les ouvrages antillais écrits en français.

Par bonheur, Charles Barthelemy s’est décidé, en dépit de tous ces obstacles, à nous livrer ce récit prenant que je me garderai bien de déflorer et que je me hasarderai à résumer comme étant une sorte de {À la recherche du fils perdu}. Je laisse au lecteur le soin de prendre plaisir à découvrir ce créole travaillé, mais qui ne se coupe jamais de l’oral et ne fabrique pas de néologismes. Ce créole du mitan du XXe siècle, celui qui brillait de ses derniers feux avant que ne s’abatte sur lui la chape de plomb de l’Éducation nationale à la française, celle qui nie les langues dites régionales. On découvrira aussi à travers ces pages la description d’une Martinique, aujourd’hui presqu’éteinte, qui était rythmée par la coupe de la canne, les gallodromes et leurs « saisons de coqs », les fêtes patronales. On humera le parfum d’un Fort-de-France d’antan, celui qui portait le joli nom de Foyal et dont chaque quartier possédait son originalité, ses odeurs, ses couleurs. On côtoiera surtout une humanité vibrante, fière et surtout non encore pervertie par la fausse modernité qui s’est abattue sur la Martinique à compter de la fin du système plantationnaire.

{Ti Anglé-a} sera enfin un régal pour tous ceux qui feront l’effort de se confronter au créole sans passer par la béquille de la sempiternelle (et agaçante) traduction française. La récompense est au bout de ce périple où chacun en se réinsérant dans le parler ancestral redécouvrira, émerveillé, une part occultée de lui-même.

{{RAPHAËL CONFIANT}}

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