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A SALT LAKE CITY, LE BILINGUISME EST UNE AFFAIRE D’ETAT

par Clément Thiery
A SALT LAKE CITY, LE BILINGUISME EST UNE AFFAIRE D’ETAT

Dans l’Utah, les écoles publiques misent sur l’immersion bilingue pour former une génération de citoyens cosmopolites et attirer les investisseurs étrangers. Avec 3 900 élèves, l’Utah est le deuxième Etat américain — derrière la Louisiane — où le nombre d’écoliers qui apprennent le français est le plus élevé. Reportage.

La salle 216 est une salle de classe ordinaire. Un tableau blanc, trente pupitres et quelques armoires. Des dessins de pirates punaisés au mur, une liste d’adverbes, une frise chronologique et un drapeau américain. Au-dessus de la porte, une affichette épelle « EXIT » en anglais, mais c’est dans un français sans accent que les élèves de cinquième de Madame Cha-Philippe demandent à aller aux toilettes. Depuis la classe de CP (first grade), les vingt-quatre élèves âgés de douze à treize ans suivent la moitié de leurs cours en français. Ils font partie des 3 900 écoliers inscrits dans le programme d’immersion bilingue français-anglais de l’Utah — le premier programme linguistique public et gratuit aux États-Unis.

Réputé pour ses paysages de Western, ses stations de sports d’hiver et sa communauté mormone — la plus importante des Etats-Unis —, l’Etat du nord-ouest américain ne se distingue ni par son héritage francophone, ni par sa communauté d’expatriés français. Les écoles bilingues de l’Utah ne sont pas nées de l’initiative des parents d’élèves — comme à New York — mais d’une initiative locale. Le programme DLI (pour Dual Language Immersion) est le résultat d’une politique éducative volontariste menée par Jon Huntsman Jr., un gouverneur polyglotte, et Howard A. Stephenson, un sénateur convaincu des bienfaits du bilinguisme.

« Cette idée que les Etats-Unis sont au centre de l’univers est erronée et néfaste », répète le sénateur républicain de l’Utah. « Pour notre développement économique, c’est un véritable atout d’avoir une population capable de parler une multiplicité de langues étrangères. Nous avons besoin de nous ouvrir à l’extérieur. »

« Des airs de métropole internationale »

En 2002, les Jeux Olympiques d’hiver ont attiré plus d’un million de visiteurs à Salt Lake City et ont conféré à la capitale de l’Utah des airs de métropole internationale. Symbole d’ouverture, la ligne directe Salt Lake City-Paris, toujours active, a été inaugurée par Air France à cette occasion. Deuxième Etat américain par sa croissance économique, l’Utah a été nommé cinq fois « Best State for Business » par le magazine Forbes depuis 2010.

« Sur le marché de l’emploi, nos étudiants ne sont plus seulement en compétition avec les étudiants texans et californiens, mais avec les étudiants européens, asiatiques et africains », commente Gregg Roberts, le spécialiste des langues étrangères au Bureau de l’Éducation de l’Utah. « Les Américains ne peuvent pas rester monolingues : c’est un handicap économique, culturel et social. Le monolinguisme est l’illettrisme du XXIe siècle. »

À partir de 2007, le Sénat de l’Utah a voté une série de lois allouant des fonds pour la création d’un programme d’immersion dans trois langues étrangères jugées fondamentales pour le développement économique des Etats-Unis. Les premières langues retenues sont l’espagnol, le chinois et le français. Vingt classes bilingues — dont cinq en français — ont été ouvertes à la rentrée 2009. Les parents d’élèves se sont empressés d’y inscrire leurs enfants et de nombreux élèves se sont retrouvés sur liste d’attente. « L’influence mormone crée un terrain fertile à l’enseignement des langues étrangères », explique Gregg Roberts, l’architecte du programme d’immersion.

Un Etat favorable aux langues étrangères

Installée en Utah depuis 1847, l’Eglise mormone a une longue tradition d’enseignement des langues et envoie de nombreux missionnaires à l’étranger. A Provo, au sud de Salt Lake City, l’institution mormone Brigham Young University enseigne 89 langues et offre l’une des meilleures formations linguistiques du pays. « Notre programme d’immersion est entièrement public et n’a aucun lien avec l’Eglise mormone », met en garde Gregg Roberts. L’expertise des pédagogues mormons a dépassé le cadre religieux. Les linguistes et les traducteurs de l’armée américaine sont formés à Provo. La majorité des résidents de l’Etat possèdent un passeport et un tiers des adultes sont bilingues. « Les gens comprennent l’importance des langues ; c’est l’avantage de notre Etat. »

Le programme d’immersion compte aujourd’hui 34 000 élèves répartis entre 160 écoles. Vingt à vingt-cinq nouveaux programmes sont ouverts chaque année, principalement en espagnol et en chinois, mais avec 165 classes dans 20 écoles, le français est la troisième langue la plus populaire de l’Utah. Le nombre d’écoliers qui y apprennent le français dépassera celui de la Louisiane « d’ici deux à quatre ans », affirme Gregg Roberts, confiant. « Cela prouve qu’un Etat sans héritage francophone ni large communauté d’expatriés peut parfaitement développer un programme d’immersion en français. »

Trois heures de français par jour

A Churchill Junior High School, dans une banlieue arborée au sud-est de Salt Lake City, seuls deux des vingt-quatre élèves de Madame Cha-Philippe sont français. Célestin, Thomas et leurs camarades sont issus des premières classes du programme d’immersion, ouvertes en 2009. La leçon du jour porte sur l’Afrique du Nord et le Liban. A tour de rôle, les élèves lisent à voix haute le récit d’un journaliste en voyage au Maghreb. L’institutrice interroge ensuite la classe sur le vocabulaire. « Ça ressemble à quoi un paysage lunaire ? », demande-t- elle. En français et sans hésitation, les élèves répondent à la cantonade. « Il y a beaucoup de cratères », lance Thomas. « Tellement de cratères que ça ressemble à la lune », ajoute Zoe. « Ça ressemble à un paysage de Star Wars« , renchérit Dylan. Au son de l’anglais, l’institutrice s’empresse d’intervenir : « La Guerre des Etoiles ! »

Les élèves du programme d’immersion ne suivent pas de cours de langue française à proprement parler. Mais des cours de mathématiques, d’histoire, de sciences ou d’arts plastiques en français. Du CP (first grade) à la sixième (6th grade), la moitié de l’enseignement est dispensé en français — soit une moyenne de trois heures par jour. A partir de la cinquième (7th grade), les élèves ont six heures d’enseignement en français par semaine : deux cours de sciences humaines. Ils auront ensuite la possibilité, à partir de la troisième (7th grade), de suivre des cours avancés dans l’une des six universités publiques de l’Etat. « L’Utah a pensé le développement de cette éducation bilingue de A à Z », apprécie Karl Cogard, le responsable du service éducatif à l’ambassade de France à Washington. « Ils ne se sont pas contentés d’ouvrir des écoles ; ils ont aussi pensé à la formation continue des professeurs et aux moyens d’alimenter en enseignants les futures classes. »

« Les parents sont ravis de nous voir arriver de France »

Un partenariat d’échanges a été signé avec six académies scolaires françaises (Amiens, Bordeaux, Créteil, Grenoble, Nancy-Metz et Poitiers) afin d’envoyer en Utah des instituteurs francophones. Quarante professeurs venus de France — et six autres venus de Belgique, de Côte d’Ivoire, du Maroc, de République démocratique du Congo et du Sénégal — enseignent cette année dans les classes bilingues de l’Utah. Native du Béarn, Madame Cha-Philippe est arrivée à Salt Lake City en 2012. Séduite par l’enthousiasme et l’implication des parents d’élèves américains, qui n’hésitent pas à faire don de fournitures à l’école, elle a quitté son poste de professeure des écoles dans l’Ardèche et entame sa deuxième année à Churchill Junior High School. « Les objectifs pédagogiques sont imposés, mais je conserve une grande souplesse : c’est une organisation très efficace. »

De l’autre côté de l’Interstate 215, à Morningside Elementary School, Monsieur Collins-Peynaud termine une leçon sur la Guerre froide avec sa classe de sixième (6th grade). Des manuels français sont utilisés pour faire cours. « Nous effectuons sans cesse des allers-retours entre les deux cultures et préparons nos élèves à adopter un regard croisé sur le monde qui les entoure », explique l’instituteur originaire de Tours, installé depuis deux ans aux Etats-Unis. Dans un français fluide et assuré, Page et Andrew, douze ans, discutent du blocus de Berlin de 1948-1949. Leur instituteur est fier. « On a beaucoup travaillé pour en arriver là. Au début, je m’efforçais de parler lentement, je les aidais en leur donnant des mots de vocabulaire et des synonymes. Certains de mes élèves sont maintenant capables de rédiger plusieurs pages en français. »

En mai 2021, les élèves des cinq premières classes d’immersion quitteront le lycée. Au Bureau de l’Education de l’Utah, Gregg Roberts et son équipe de professeurs préparent l’avenir du programme DLI. « Une des suites logiques serait que nos étudiants partent étudier en France », explique Anne Lair, la coordinatrice du programme d’immersion en français à l’Université de l’Utah. « Notre objectif est d’ajouter des classes bilingues jusqu’à ce que l’ensemble de l’État soit couvert », complète Gregg Roberts. « D’ici vingt ou trente ans, l’immersion bilingue sera la norme : l’Utah est en train de former des milliers d’écoliers qui vont être de fervents francophiles en grandissant ! »

 

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