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Abolition de l'esclavage : pour sortir du "commémorationisme"

Raphaël CONFIANT

   Mai 2017 : un bateau négrier arrive dans la rade de Fort-de-France. A bord, des marins blancs vêtus comme au XVIIIè siècle et des esclaves noirs enchaînés. Le bateau avance lentement sous le regard des dizaines de milliers de spectateurs rassemblés. Il finit par s'arrêter à quelques encablures de la côte, en face de la Jetée (appelée aujourd'hui "Malecon") où des canots vont alors à sa rencontre. Canots à bord desquels se trouvent des soldats blancs. Canots qui abordent le navire négrier d'où sont descendus des esclaves toujours enchaînés. Canots qui reviennent à terre où deux ou trois marchés d'esclaves sont organisés avec des planteurs accompagnés de leurs commandeurs. La criée, la vente aux enchères, commence. Ici et là, à travers la foule, des personnes déclament des extraits du Code Noir etc...etc...

   Non, il ne s'agit ni d'une pièce de théâtre ni du tournage d'un film. Il s'agit d'une manière de sortir du "commémorationisme" qui, année après année, répète les mêmes gestes, les mêmes discours, les mêmes gerbes, les mêmes défilés ou marches. Commémorationisme qui finit par lasser. Qui muséifie l'événement dont on cherche à faire vivre le souvenir. Qui le chosifie. Le statufie. Les politiciens, de toutes obédiences, ceux qui commémorent Jeanne d'Arc à Orléans tout comme ceux qui commémorent le énième anniversaire de la Révolution d'octobre, adorent les commémorations. La commémoration de l'abolition de l'esclavage n'échappe pas à cette affligeante dérive. Résultat : elle finit par n'intéresser que les militants et les politiques. 
   Le scénario envisagé plus haut n'a rien d'extraordinaire pour plusieurs raisons. D'abord, 50.000 Martiniquais s'étaient rassemblés Place de la Savane et sur la Jetée en 1948 pour accueillir la Vierge du Grand Retour. Ensuite, plus de 50.000 s'étaient rassemblés au même endroit en mai 1960 pour accueillir le général De Gaulle lequel stupéfait, bluffé même, s'était écrié dans un accès d'éloquence un peu comique : "Mon Dieu ! Mon Dieu, que vous êtes français !". J'avais neuf ans : j'ai gardé intacte dans ma mémoire, comme si c'était hier, l'image du général debout dans sa DS 19 noire, faisant le salut militaire en remontant l'avenue de la Jetée (/du Bord de Mer, comme on disait aussi à l'époque) dans le sens inverse de la circulation telle qu'elle est aujourd'hui, pour se rendre à la Maison des Sports, détruite depuis. Messieurs les commémorationistes de l'Abolition de l'esclavage ou de la Révolution anti-esclavagiste__c'est comme vous voulez__, vous rassemblez combien de gens, au fait ? Combien de divisions ? Permettez-moi de douter que dans vos différentes conférences, marches, défilés etc...vous rassembliez le centième de la foule venue accueillir la Vierge du Grand Retour ou le général De Gaulle. 
   Deuxième raison : affréter un navire d'époque, recruter une centaine d'acteurs et de figurants pour tenir les rôles de marins négriers, de planteurs békés et d'esclaves ne coûterait pas plus cher que les "Boucans de la baie", tel tournoi de football ou telle compétition de surf. Sans compter que la trace que cela laisserait dans les mémoires, surtout chez les enfants (il faudrait une classe d'élèves pour chacune des communes de la Martinique sur La Savane ce jour-là), en serait beaucoup plus durable et plus utile. Non, cette reconstitution ne coûterait pas du tout les yeux de la tête. Et d'ailleurs si des Békés, jeunes et moins jeunes, acceptaient d'y tenir le rôle de leurs ancêtres, ce serait là une preuve de leur désir de réconciliation, une marque publique de sincérité, beaucoup plus forte que les grands discours creux à la ""TOUS CREOLES".

   Ou alors, pourquoi ne pas couvrir, durant tout le mois de mai, nos communes d'affiches ou de panneaux montrant des scènes de l'esclavage telle que celle présentée au bas de cet article ? Sans un mot, sans une inscription. Sans aucun discours répétitif. Rien ! Juste la présentation brute de l'horreur. Au bout de ce mois, il est sûr et certains qu'une fois ces panneaux retirés début juin, ils resteront gravés à jamais dans l'esprit des gens, surtout des jeunes générations. En effet, autant on peut oublier une conférence ou un défilé, autant il est plus difficile d'effacer de sa mémoire une image, surtout si elle est puissante, que vous verrez chaque matin et chaque soir sur votre chemin.

   Ou encore proposer à des volontaires dans des communes rurales ou boisées (Fort-de-France en fait partie avec Balata, Post-Colon etc.) de revivre ne serait-ce que trois ou quatre jours durant la vie des Nègres marrons, puis d'en faire le récit sous forme écrite, radiophonique ou filmée lequel récit serait présenté dans les écoles durant ce même mois de mai. Farfelu ? Que non ! L'armée le fait ou plutôt le faisait à l'époque où le service militaire était obligatoire. Cela s'appelle "Opération survie". Il y a près de quatre décennies de cela, faisant mon service militaire au Fort Desaix dans une compagnie de combat, on nous avait lâché, par petits groupes de trois et cela durant quatre jours, dans les pitons du Carbet avec une poule vivante, un sachet de riz, une casserole et une grosse boite d'allumette. Rude mais bénéfique expérience...

   Bref, peu importe ce que l'on imaginera dès l'instant où ça sort du ronron commémorationiste auto-satisfait et stérile pour faire preuve d'imagination justement. Pour une fois.

   (Bon, je participerai ici ou là à des commémorations, mais ça me fatigue d'avance et je ne dois pas être le seul même si ceux qui ressentent la même chose ont peur de l'avouer)...

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