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« Abraham Hanibal, l'aïeul noir de Pouchkine » de Dieudonné Gnammankou

Marie-Noëlle RECOQUE-DESFONTAINES
« Abraham Hanibal, l'aïeul noir de Pouchkine » de Dieudonné Gnammankou

Au XVIIIe siècle, l'Empire ottoman continue d'alimenter le monde arabo-musulman en esclaves européens et africains. C'est ainsi qu'en 1703, Hanibal est arraché à son pays, le nord de l'actuel Cameroun ; il a 7 ans. Il n'est pas musulman, ce qui a autorisé sa capture et sa vente à un sultan de Constantinople. Au terme d'un long périple, l'enfant devient, en Russie, l'esclave de l’empereur Pierre le Grand, qui en fait également son filleul. En 1717, il accompagne le tsar à Paris. Il est confié au duc du Maine, fils naturel de Louis XIV. Hanibal fait dans la patrie de Vauban des études de mathématiques, de fortifications et d'artillerie et devient un brillant ingénieur militaire.

Capitaine de l'armée française, en 1723, il reçoit de Louis XV (alors âgé de 13 ans), le Brevet d'Ingénieur du Roi. De retour en Russie, il est officier dans un régiment d'élite et également secrétaire personnel du tsar. Par ailleurs, il exerce ses talents de linguiste et traduit en russe des livres écrits en allemand, en hollandais ou en français. Précepteur du fils de Pierre le Grand, en 1726, il achève la rédaction d'un ouvrage fruit de son expérience pédagogique. Après la mort de Catherine, veuve de Pierre, des intrigues de palais l'écartent du pouvoir, il est promu et exilé en Sibérie. C'est à cette époque (1727) qu'il adopte le nom d'Hanibal car jusqu'alors il était appelé Abraham Petrov. Par la suite, marié à une Suédoise Christine-Régine de Schoëberg, père de sept enfants et retraité, il est un riche propriétaire de terres et d’hommes. On peut supposer qu'il a une attitude relativement humaine à une époque où les maîtres ont droit de vie et de mort sur leurs serfs. Car en effet, au terme d’un procès, il obtient qu'un de ses fermiers soit condamné pour avoir battu des paysans. Après avoir connu une brillante carrière et vécu une retraite de patriarche en tant que « barine » (seigneur), il meurt le 20 avril 1781.

La biographie de Dieudonné Gnammankou, riche et fouillée, se lit comme un roman. L’auteur de cet ouvrage, est un philologue béninois slavisant, spécialiste de l'écrivain Pouchkine dont Hanibal est l’aïeul. Il s'est attaché notamment à démontrer qu'on a voulu « dénégrifier Pouchkine ». Il a enquêté sur le pays d'origine d'Hanibal et dénoncé une falsification historique. Les chercheurs russes incapables probablement, de reconnaître au poète national Pouchkine un ancêtre esclave né au cœur du continent africain lui attribuaient des racines éthiopiennes, jugées sans doute moins nègres, pour ne pas dire moins sauvages. Dieudonné Gnammankou a établi, au terme d'une étude pluridisciplinaire, qu'Abraham Hanibal, personnage prestigieux de l'histoire russe, est né à proximité du lac Tchad au nord de l'actuel Cameroun, dans la cité de Logone Birni. Enfant razzié, arraché à son pays, à sa famille, vendu comme esclave à un sultan de Constantinople puis offert au tsar Pierre le Grand, il a été promu quelques décennies plus tard au 3è rang de la hiérarchie civile et militaire russe. Devenu puissant propriétaire terrien, il a choisi de faire figurer sur son emblème un éléphant associé au mot signifiant « patrie » en kotoko sa langue maternelle.

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Alexandre Pouchkine, arrière-petit-fils d'Abraham Hanibal, esclave africain devenu une des plus grandes personnalités de la Russie sous Pierre le Grand, sera quant à lui un grand poète, symbole incontesté du génie russe. Alexandre Pouchkine (1799-1837) meurt en laissant inachevé un roman mettant en scène Abraham Hanibal son illustre ancêtre. « Le Nègre de Pierre le Grand » est le premier roman historique russe, c'est aussi le premier roman où le héros est un noir. Alexandre Pouchkine a innové dans tous les genres littéraires dans une langue russe jugée magnifiée voire intraduisible. Pouchkine, descendant de l’Africain Hanibal, est considéré comme le fondateur de la littérature russe moderne.

 

Marie-Noëlle RECOQUE DESFONTAINES

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