Accueil

AIMÉ CÉSAIRE : IL Y A UN AN, IL Y AURA 100 ANS, IL Y AURA 1 000 ANS …




....

....Le 24 janvier 2008, MONTRAY KREYOL publiait un texte intitulé « le tombeau d'Aimé Césaire ». Certains jeunes martiniquais ont cru un instant que le vieux était mort. Il n'y avait aucune annonce ni aucun pressentiment dans ce texte à l'heure de sa publication.

....En fait ce texte a été écrit en décembre 1999 et remis en mains propres, en février 2000, au Maire de Fort-de-France qui ne l'a d'ailleurs probablement jamais lu. Ce texte figurait parmi d'autres qu'il a lus cependant, comme il le faisait, sans doute souvent, à haute voix, ce petit homme devant son grand bureau .  

....Ce texte était un exercice à la manière de Mallarmé qui écrivit le « tombeau d'Edgar Poe » ou « le tombeau de Baudelaire » ou, en musique française classique, à la manière de Rameau qui écrivit « le tombeau de Couperin ».

....Près de trois mois plus tard, exactement le 17 avril 2008, Aimé Césaire passait de vie à trépas. Mais son décès, au delà évidemment de l'émotion que provoque la disparition soudaine et incongrue d'un dieu de l'Olympe, c'est-à-dire celle d'un être que l'on croyait immortel, a eu toutefois trois conséquences .

....J'avais écrit à son fils, Jean-Paul, alors président du CMAC, en mars 2000, pour lui dire quelles seraient les obsèques de son père. Il ne m'a jamais répondu mais comme je pensais ne pas me tromper beaucoup, je n'ai pas assisté aux obsèques nationales, n'ayant pas pu d'autre part me faufiler dans quelque soute d'avion, présidentielle, ministérielle ou occasionnelle.

....Le peu que j'en sais est que tout s'est passé, du moins en apparence, comme prévu, à l'exception de l'intervention de Pierre Aliker, que je ne connaissais pas. Peut-être serait-il temps de lui porter mes salutations, à mon âge et au sien.

....La première conséquence de ce décès est la libération d'un espace de réflexion et d'admiration.

....De réflexion, car si l'on n'a pas fini d'éplucher ce qu'a dit et écrit Césaire, il faut voir que les combats d'Aimé Césaire, et il en a tenu compte au fil de sa vie, ne se posent plus aujourd'hui de la même façon. La négritude, comme le colonialisme et aussi la problématique martiniquaise ont évolué depuis les brouillons du « Cahier d'un retour au pays natal », sans pour autant être devenus totalement obsolètes. On dira qu'ils doivent être repensés à l'aune des situations actuelles et futures. Sans doute Edouard Glissant, puis les écrivains de la créolité, ont-ils assuré une descendance intellectuelle à Aimé Césaire. Mais toute descendance est hasardeuse sauf par le clonage. A ma connaissance, il n'y a pas de clone d'Aimé Césaire. De toute façon chaque être est génétiquement et par son vécu, unique, tout homme, si c'est un homme, dirait notre ami juif. Il est bon de le rappeler à tous.

....D'admiration aussi. Aimé Césaire a eu au cours de sa vie les admirateurs qu'il méritait, princes et gueux, ceux de la première heure et ceux de la dernière heure, les plus nombreux. On dira pudiquement qu'il furent unanimes après son trépas. Il dut avoir des ennemis de son vivant, tout le monde en a. Même à la Martinique, il y eut des tentations et des tentatives d'être Brutus.

....Je pense en particulier à cet obscur écrivain martiniquais qui signa « La dernière Java de Mama Josépha » et quelques autres ouvrages et qui s'est hasardé avec mille précautions au parricide, au régicide, au déicide, enfin à ce que l'on voudra. Mais il y eut les autres, figés dans l'admiration depuis des lustres, méconnaissant cette phrase de Nietzsche : « Dieu est mort, signé Nietzsche, Nietzsche est mort signé Dieu ».

....Je préfère le mot tendresse au mot admiration. Les plus grands tyrans et les plus grands criminels ont tous été admirés et rarement aimés. Il y a toujours un reflet et un aveuglement dans l'admiration, donc un manque de discernement qui rend l'homme admiré statue de bronze ou de porphyre alors que la tendresse s'échange entre humains de chairs, de doutes et d'erreurs.

....Mais il y a les filles et les fils de Césaire, autoproclamés ou ceux qui le sont à leur insu. Allez dénombrer les enfants de la pensée et des actes de Césaire ! Il octroie encore des ambassades aussi dans certains pays comme ceux d'Afrique francophone, j'en ai fait usage. Si vous détenez quelque phalange authentifiée d'Aimé Césaire ou, plus simplement, un autographe sur un almanach poussiéreux, cela peut servir encore de nos jours.

....Mais s'il fut facile, un temps, de s'en remettre toujours et encore à Papa Césé, aujourd'hui, il faut se débrouiller sans lui, d'autant qu'il n'est plus là, du moins en apparence. Je ne suis pas convaincu par ailleurs qu'Aimé Césaire aurait souhaité que l'on perpétuât une admiration plutôt qu'une tendresse. Je préfère un souvenir silencieux et tendre. C'est ce qui nous reste des défunts, du moins de ceux qu'on a aimés.

....La seconde conséquence , et aussi le dernier ricanement d'Aimé Césaire vis-à-vis de la France, éperdument nostalgique de sa grandeur et de son passé colonial, a été la mise en scène d'obsèques nationales à la Martinique. Je l'ai dit maintes fois, tout a été orchestré pour qu'Aimé Césaire, cet inconnu, l'universel ou le martiniquais, on ne sait pas très bien, devienne subitement français et de surcroît un grand homme français avec un cérémonial négocié, certes, mais ad minima. Ou la France est universelle, ou la France est martiniquaise, il faudra choisir ! Et plus l'éloge enflait, de toutes parts, plus la bêtise et la lâcheté prenaient de la consistance.

....Hélas, ce fut un couac national. La France, pas les français, s'est transportée à la Martinique, dans quelque chapelle ardente, s'agenouillant devant l'héritage monstrueux, sur un prie-dieu, dans l'espoir qu'un archevêque ou un notaire, bienveillant et attristé, s'adresse à Elle comme on le fait d'ordinaire aux familles.

....La France a dû subir, au contraire, un Pierre Aliker fringant, dans son jeune âge, venu lui dire « la Martinique aux martiniquais », c'est-à-dire « Vive le Québec libre ! ». Et la France n'a pas pu dire, on lui avait quand même demandé de se taire, car il s'agissait d'obsèques cette fois, ni même pu penser du reste, car la France ne pense pas à çà : « Je vous ai compris ! Monsieur Aliker, vous et cette foule dense ». Ah, cette foule dense, peuple martiniquais, nation créole, femmes et hommes des Indes occidentales, antillais, longue cohorte de métissages indéchiffrables !

....Voilà le fiasco ! Pas besoin de commenter davantage l'humiliation subie par celui qui ne peut pas se tenir coi, plus piteux que digne ce jour-là, en tout cas, taiseux et indigne d'être là.

....Le Consul Général de France, en poste actuellement à Abidjan, en Côte d'Ivoire, a prononcé, dans une discussion feutrée comme il sied à tout échange diplomatique, deux petites phrases qui méritent d'être rapportées et qui rachètent la médiocrité quasi-générale des fonctionnaires de son Consulat.

....Nous évoquions les grands hommes et leur sépulture. S'agissant du Général de Gaulle, le Consul m'a fait remarquer qu'il n'était pas dans le caveau ordinaire de la France mais qu'il reposait dans le panthéon intérieur de chaque français. Je ne lui ai pas dit, qu'à mes yeux, Aimé Césaire reposait aussi dans le panthéon intérieur de chaque martiniquais. Il est très probable aussi que ce panthéon intérieur contienne plusieurs tombes. Et, peut-être, à la nuit tombée, parlent-ils ensemble, d'une voix grave, les Maran, les Fanon, les Césaire, ou André le frère de Pierre et sans doute beaucoup d'autres dont j'ignore le nom et qui furent de grands hommes pour la Martinique, méconnus de moi car j'ignore l'histoire de ce pays et méconnus de l'histoire car ils furent de grands hommes discrètement et à leur insu.

....On ne vit pas grand homme, on vit comme un homme ordinaire. On devient grand homme en mourant, donc forcément à son insu. L'histoire ne retient que ceux dont la vie fut frappante par les actes ou pour l'esprit.

....Il existe sans doute de grands hommes inconnus, ici-même, ce souffleur de conque-lambi à la senne des Anses d'Arlet, cette crieuse de poissons érubescents à la criée du Vauclin.

....Mais certes pas Colon de Gênes. On ne sait s'il eût du remords, mais il ne fut jamais saint, me confiait Alejo. Et il y eut une grande décadence entre la Crète de Minos et l'Espagne de Colon. Ce fut celle de l'art donc de la civilisation ou le contraire.

....Il est utile de dévisager un grand homme de son vivant car, une fois mort, l'homme tout-court, ne devient grand que pour l'usage qu'on lui destine, usage personnel, usage d'un pouvoir, et même si l'on sait peu de choses sur l'homme tout-court, c'est l'usage, hélas et bien souvent, d'un rapt de son existence, de ses actes et de sa pensée et même de sa mort. Le grand homme est toujours un instrument d'autant plus facile à utiliser qu'il s'agit d'un objet inanimé et inerte.

....Mais sa mémoire flotte, aérienne. Nul ne peut la prendre en otage, fut-ce en effaçant son nom d'un mémorial, elle ne se grave pas, elle se porte en soi-même. Nul ne peut l'utiliser à de basses besognes, la transmuter en plomb, fût-il durci. Et vivant, c'est dans les yeux qu'on le voit, le palimpseste de l'âme d'un grand homme.

....Il y a tout de même un consensus au niveau d'un peuple sur quelques grands hommes. Et ce consensus d'évidences nourrit la mémoire et forge l'identité de ce peuple qui s'érige en nation, dès lors qu'on lui adjoint une terre et une langue, au moins une terre, c'est évident surtout si on la lui a volée.

....On peut dire qu'Aimé Césaire, dans cette architecture, est une pierre d'angle. C'est déjà un bel hommage, du bel oeuvre. D'autres pierres y figuraient avant lui, d'autres s'ajouteront après lui. Voilà quelle était la dernière conséquence du décès d'Aimé Césaire. En se dématérialisant à nos yeux, de cela peu importe, il s'est solidifié, comme un bloc de granite, comme pierre d'angle de l'identité martiniquaise. Il est devenu matière et éternel, car la matière ignore le temps, n'a ni début, ni fin.

Cette matière-là est constitutive de l'humanité dans sa grande diversité dès lors que le primate regarda les étoiles. Elle crée, les identités, les peuples, les nations, les histoires de l'humanité donc la nôtre, nous martiniquais.

Mot familier que ce mot créer.

Et pourquoi devrait-on enlever à la Martinique le droit d'avoir une identité, d'être un peuple, d'être une nation et d'avoir une histoire ? le droit de créer et de créoliser ? A quel titre, dites moi, puisque les martiniquais font partie de l'humanité ! L'histoire s'ignore ou se falsifie, amis nègres d'Afrique. Mais combien de temps ? La vôtre certes est la plus vieille car vous êtes les plus sages. Que le silence de votre sagesse parle !

La seconde phrase du Consul Général de France est que nous ne connaissons pas les grands hommes à venir . Des deux, c'est sans doute la plus forte, la plus belle, la plus humble et la plus contraignante. Car elle touche à la morale, consécration de toute philosophie. Morale personnelle, morale publique.

Où va éclore un grand homme ? A Charleville-Mézières comme Jean Nicolas ? Dans un township de Soweto, un ranchito de Caracas, une banlieue nord de Paris ? De nulle part dans le Sahel, est-ce Hawad le nomade, que nul ne connaît ? Est-ce sur cette Bande de terre qui n'existe, paraît-il, pas ?

....Et pour la Martinique ? Va-t-il naître à Case Pilote ou à Rivière Pilote ? Va-t-il renaître Pilote ? A Grand Anse du Lorrain ou sur le diamant du Rocher ? Quartier Trénelle ou Quartier Frégate ? Est-il nègre, de toutes espèces de nègres ? Est-il nègre ou levantin, coolie ou chinois, de toutes espèces de croyances ou béké de toutes espèces de qualité ?

....On ne sait pas. Le plus prudent et le plus sage est de penser soi-même à devenir un grand homme, avec beaucoup d'humilité, de courage et d'esthétique. Même si c'est difficile et finalement manqué, cela mérite d'être essayé.

....Voilà les quatre mots tendres que je voulais dire, aujourd'hui, au vieux. Même s'il m'entend pas, c'est pas grave, il le savait tout çà, le vieux.

....Aujourd'hui, nous sommes tous martiniquais, c'est çà que tu voulais, vieux singe ? Tous des hommes, n'est-ce pas, des hommes créés, n'est-ce pas ?!!…..

Thierry Caille
 
 


Pages