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ALAN TURING, GENIE AU DESTIN BRISE

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Cette semaine, sort sur les écrans français le film "Imitation Game" qui retrace la vie du mathématicien Alan Turing. L'occasion de relire notre portrait de ce génie au destin tragique, inventeur de l'ordinateur et héros de la Seconde Guerre mondiale. Condamné en 1952 pour homosexualité, il avait été gracié fin 2013 à titre posthume par la reine Elizabeth II.

Le 7 juin 1954, Alan Mathison Turing, mathématicien de génie fraîchement élu membre de la Royal Society de Londres, inventeur de l’ordinateur, précurseur de l’intelligence arti­ficielle, est retrouvé mort, allongé sur son lit, à l’âge de 41 ans. Près de lui, une pomme empoisonnée au cyanure est à moitié entamée. Selon les sources officielles, il s’agit d’un suicide. Depuis deux ans, l’homme était humilié par la justice britannique qui ne lui avait épargné la prison qu’à condition qu’il subisse une castration chimique par traitement hormonal. Son tort : être homosexuel dans une Angleterre encore ultraconservatrice où la loi condamne de telles mœurs. Durant la Seconde Guerre mondiale, ce scientifique hors pair avait contribué à briser le code secret de la marine allemande et à éviter ainsi l’invasion de l’Angleterre.

 

Une enfance loin de sa famille

 

Alan Turing est né à Londres en 1912. Son père, alors administrateur colonial, doit regagner son poste  en Inde, mais le climat de Madras est jugé peu favorable à la santé des enfants. Encore nourrisson, Alan est donc placé avec son frère aîné près d’Hastings, au sud de la Grande-Bretagne, dans la ­famille d’un colonel où l’on pense que l’éducation des garçons doit en faire des hommes, des durs, des vrais. Les fils Turing ne verront leurs parents que de manière occasionnelle durant leur enfance.

 

À 10 ans, le jeune Alan dévore les Merveilles de la nature que tout enfant ­devrait connaître. « L’ouvrage raconte comment l’embryon se développe à partir d’une cellule fécondée en suivant les lois de la physique et de la chimie », commente Jean Lassègue, philosophe au Centre de recherche en épistémologie appliquée1, à Paris, et auteur d’une biographie de Turing. C’est une révélation : le corps y est présenté comme une gigantesque machine. Alan se met en tête qu’il est possible de déterminer les lois qui régis­sent sa construction à l’aide des sciences de la nature. Dès lors, il ne cesse de se passionner pour le décodage des ­secrets de la vie et la nature de l’esprit.

Le jeune Alan Turing, croqué par un camarade vers 1920

 ©SHERBORNE SCHOOL

Coup de foudre à l’internat

 

À l’âge de 14 ans, l’adolescent rejoint l’internat de la très stricte Sherborne Grammar School, où l’on privilégie « les valeurs propres à l’éducation de gentleman, le grec et la littérature par rapport aux matières scientifiques, précise Jean Lassègue. Les résultats du jeune homme sont médiocres. Il est jugé brouillon et malhabile et, comble du scandale dans un milieu imbu de culture classique et de mora­le victorienne, il fait de l’algèbre pendant les cours d’instruction religieuse ». Peu sociable, Turing ne trouve de réconfort que dans les cours de sciences. Impressionné par cet élève qui, à ses heures perdues, développe des calculs très complexes, son professeur de mathématique plaide sa cause auprès du directeur de l’école et le sauve du redoublement.

 

L’année suivante, en 1927, Alan fait à l’école une rencontre déterminante. Il s’appelle Christopher Morcom, est âgé d’un an de plus que lui et se passionne pour les sciences et les mathématiques. C’est le coup de foudre. Avec cette relation, sans doute platonique, le jeune Turing prend conscience de son homosexualité, alors sévèrement réprimée dans l’Angleterre de ce début du XXe siècle. Mais Christopher meurt d’une tuberculose bovine à 19 ans.

 

« La vocation d’Alan Turing est liée à ce drame : il a sans doute pensé qu’il se devait d’incarner le destin scientifique qui était promis à son ami décédé », analyse Jean Lassègue. Selon le philosophe, cette étonnante idée le hantera toute sa vie. Et on peut y entrevoir, en filigrane, la source de ses futurs travaux, dans lesquels il invente un concept devenu aujourd’hui d’une abso­lue évidence : il est possible de dissocier une machine et les programmes qui la font fonctionner. Tout comme le jeune homme devait s’imaginer que son corps, sa machine, pourrait porter, comme un programme, l’esprit de Christopher…

 

Le temps des premiers articles

 

Entre 1931 et 1935, Turing poursuit des études de mathématiques pures au King’s College, à Cambridge. Il publie ses premiers articles, obtient une bourse de recherche et résout l’épineux problème dit de la décision, formulé par David Hilbert à la fin des années 1920. Grâce à son article sur ce problème, qu’il finalise en 1936, Turing précise de manière complètement originale la notion de calcul. « Il parvient à établir une limite entre ce qui est calculable et ce qui ne l’est pas », explique Jean Lassègue. Ce qui est calculable peut être prédit : le résultat sera toujours le même. Le non-calculable, c’est ce qui résiste à ce déterminisme, c’est ce qui peut évoluer de manière imprévisible, comme cela arrive parfois en physique.

 

« Surtout, Turing montre que ce qui est calculable peut être décomposé en un nombre fini d’étapes pouvant chacune être réalisée par une machine », poursuit Jean Lassègue. Cette fameuse machine de Turing, qui n’existe alors que sur le papier, n’est autre que le computer (littéralement « machine à calculer ») ou ordinateur. Alan n’a que 24 ans. Il rejoint alors l’université de Princeton, aux États-Unis, où il prépare un doctorat de logique mathématique sous la direction d’Alonzo Church. John von Neumann, sommité des mathématiques et de la physique, lui propose de devenir son ­assistant, mais le chercheur préfère rentrer en Angleterre. Nous sommes en 1938. Les menaces d’un conflit avec l’Allemagne se précisent.

 

« À son retour en Angleterre, raconte Jean Lassègue, Alan Turing est recruté par le service britannique du chiffre, le Government Code and Cypher School, qui vient de s’installer à Bletchley Park, près d’Oxford ». Le but de cette unité : décrypter les messages ­radios que les Nazis échangent avec leur redoutable flotte de sous-marins. Grâce à l’ingéniosité de Turing et de ses collègues, la plupart des messages allemands interceptés sont décryp­tés dès 1942. Selon l’historien Philippe Breton, du laboratoire Culture et société en Europe2, à Strasbourg, des dizai­nes de milliers de vies humaines ont été épargnées grâce cette prouesse. Pour Shaun Wylie, ami d’Alan rencontré à Princeton et retrouvé à Bletchley Park, « mieux valut que la sécurité ne sut rien de son homosexualité : il aurait sans doute été viré et nous aurions perdu la guerre… »3.

 

Après la guerre, Turing peut enfin se consacrer à la matérialisation de la machine idéale conçue dans son article de 1936. Il entre au Laboratoire national de physique, près de Londres, où il rédige en trois mois le projet de construction d’un prototype d’Automatic Computing Engine (ACE). Il ne s’agit pas d’un simple calculateur, comme pour les projets américains concurrents, mais d’une machine susceptible de traiter n’importe quel type de données. Les plans vite achevés, Turing laisse programmeurs et ingénieurs construire l’ACE, qui n’entrera en service qu’en 1950.

 

Entre-temps, il a rejoint, en octobre 1948, l’équipe de Max Newman à l’université de Manchester. Et c’est en fait là-bas que, en juin de la même année, le premier ­programme au monde fonctionne sur un ordinateur conçu lui aussi en grande partie d’après les idées de Turing. Paradoxalement, en cette période de concrétisation de ses travaux, le scientifique commence à se désintéresser de cette informatique naissante. « Parce que son ambition profonde allait bien au-delà, révèle Jean Lassègue. Il voulait construire un équivalent du cerveau capable de penser. »

 

La machine à penser

 

Turing se concentre désormais sur la possibilité conceptuelle de prêter une intelligence à des machines. En octo­bre 1950, il publie son article intitulé « L’ordinateur et l’intelligence » dans la revue philosophique Mind. Souvent considéré comme posant la base de ce qui deviendra l’intelligence artificielle, le texte s’ouvre sur le jeu de l’imitation, dans lequel le chercheur imagine le moyen pour une machine de se faire passer pour un être humain.

 

 « Par ailleurs, après avoir construit l’ordinateur, machine déterministe qui exploite dans toute son extension le domaine de ce qui est calculable, Turing se heurte aux processus biologiques qui entretiennent avec le déterminisme un rapport tout autre », note Jean Lassègue. Impossible, par exemple, de prédire les aléas de l’évolution des formes (des feuilles d’une plante, de mâchoires d’animaux, etc.) au fil de ­microchangements aléatoires étalés sur des ­milliers de millénaires. En s’interrogeant sur la régularité de la répartition des feuilles d’une plante et sur ses règles mathématiques, Alan Turing renoue avec sa passion d’enfance. Le ­secret qu’il s’attache dès lors à percer ­devient celui de la matière : comment sait-elle quelle forme prendre ? En 1952, il publie sur cette question, dans la revue Philosophical Transactions of the Royal Society, un arti­cle qui deviendra fondateur en biologique théorique.

 

Une fin tragique

 

Mais les deux dernières années de sa vie précipitent sa fin tragique. Une aventure avec un jeune homme le conduit au tribunal, où il plaide coupable pour « pratiques indécentes réitérées en compagnie d’un autre homme ». Considérant qu’il a bien trop de travail pour aller en prison, il accepte l’alternative qu’on lui propose : la castration chimique. Ils peuvent bien faire ce qu’ils veulent de son corps pense-t-il, son esprit, son logiciel, restera intact… « Mais, sous l’effet des hormones, le voilà transformé en ce qu’il s’imagine être une presque femme. Et si la pensée et le corps entretenaient des liens plus profonds qu’il ne le croyait ? Et s’il s’était trompé ? » interroge Jean Lassègue, se figurant les dernières pensées du mathématicien. Le 7 juin 1954, Alan Turing est retrouvé raide et froid dans son lit. La pomme au cyanure a fait son œuvre.

Post-scriptum: 
LIBRARY AND ARCHIVE CENTER, KING'S COLLEGE CAMBRIDGE, AMT/K/7/11/ J.-M FADAY/ CNRS IMAGES

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