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Alfred Marie-Jeanne au crible de Machiavel

Roland Davidas
Alfred Marie-Jeanne au crible de Machiavel

   Si le machiavélisme est l'essence même de la politique, on peut sans aucun doute affirmer qu'Alfred Marie-Jeanne est un disciple de Machiavel. Il s'appuie en effet sur la « force » et sur la « ruse » pour conquérir et conserver le pouvoir. Or, la force et la ruse sont deux « vertus » machiavéliennes par excellence. 

   Il utilise la force, celle du « lion » (symbole de l'autorité du prince) pour « faire peur aux loups », c'est-à-dire pour intimider ses adversaires et provoquer l'admiration de ses partisans. 

   Il utilise la ruse, celle du « renard » (symbole de l'habileté du prince) pour tromper ses adversaires : son alliance inattendue et victorieuse avec la Droite lors de l'élection à la Collectivité Territoriale est un bon exemple de son adresse en politique.  

   Il s'appuie aussi sur une « réputation favorable » à savoir, celle d'un « homme intègre ». Ce qui lui permet d'asseoir et de conforter sa popularité. Pour Machiavel, il est important justement que le prince s'appuie sur une « bonne réputation » dans sa stratégie de conquête et de conservation du pouvoir. C'est un atout clé en politique. La « parcimonie» qui caractérise la gestion d'Alfred Marie-Jeanne à la CTM contribue (aux yeux de ses partisans en tout cas) à renforcer son image et sa réputation de « bon gestionnaire ». Pour Machiavel d'ailleurs, la « parcimonie » vaut mieux que la « libéralité » en matière de gestion financière de l’État. Mais tout dépend des circonstances et de « la qualité des temps ». Car, rien n'est absolu et immuable en politique.       

   Le président de la CTM apparaît enfin, comme un homme combatif et fougueux qui n'abandonne pas le combat. L'une des leçons essentielles de Machiavel consiste précisément à refuser la résignation. Le défaitisme, le fatalisme et la résignation étant à ses yeux synonymes de « paresse » en politique. Or, le peuple n'aime pas les dirigeants paresseux. 

   Face à une réalité complexe et instable, le prince doit prévoir et anticiper. Il doit être  « vertueux », c'est-à-dire déterminé et résolu pour affronter la « fortune » autrement dit, les circonstances hasardeuses et imprévues. Il doit « dresser des digues et des remparts » afin de canaliser « la fureur des flots » pour prévenir les catastrophes et les destructions. 

   Ce n'est plus l'utopie qui guide son action, mais la réalité elle-même, c'est-à-dire « les hommes tels qu'ils sont ». C'est ce que Machiavel appelle « la vérité effective de la chose ». 

   La politique est lutte permanente, mouvement incessant, création continue. La dynamique ne s’arrête jamais, car les hommes eux-mêmes sont mouvants, passionnés, « méchants », « ingrats » et « inconstants ». D'où la fragilité du lien politique : les résultats obtenus sont toujours aléatoires, les victoires temporaires et l’œuvre de fondation toujours à recommencer.

   Le machiavélisme, quand il est modéré, constitue l'essence de la politique, car il met en évidence la capacité d'agir du prince pour conquérir et conserver le pouvoir. Ce combat politique s'accompagne nécessairement de certaines formes de manipulations, telles que le mensonge, la duplicité, la mauvaise foi, la fourberie, la simulation et la dissimulation. Car, « gouverner, c'est faire croire » ! 

     Le machiavélisme ne se gâte que lorsqu'il est teinté du désir de domination. 

  C'est ici qu’apparaît la figure du machiavéliste vulgaire chez Alfred Marie-Jeanne. C'est ici que son comportement « dictatorial » et « autoritaire » nous oblige, objectivement, à le considérer comme un disciple vulgaire de Machiavel. 

     L'expression « machiavélisme vulgaire » vient de Raymond Aron (1905-1983). L'intellectuel français entendait ainsi critiquer ceux qui récupèrent Machiavel pour réduire la politique à la seule volonté de puissance et à la recherche du pouvoir absolu. Bénito Mussolini, le dictateur italien, fut à ses yeux le symbole de ce machiavélisme vulgaire.

     Alfred Marie-jeanne n'est pas Mussolini (ses excès et ses extravagances n'ont rien en commun avec les crimes de celui-ci), mais son intransigeance, son autoritarisme et son refus de dialoguer avec ses propres concitoyens donnent néanmoins de lui l'image d'un dirigeant intolérant et dominateur; un dirigeant qui n'accepte pas la critique et la contradiction (même au sein de son propre parti politique); un dirigeant dont la manière d'agir repose sur « le bruit et la fureur » ! À ce moment-là et pour filer la métaphore, il n'est ni un « lion », ni un « renard », il est un tigre !        

   Cette férocité marque les limites de son action, car le prince doit avant tout veiller à agir de manière équilibrée et sans excès. Cela fait partie de sa prudence. Il doit « être réservé dans ses croyances et ses mouvements et ne pas se faire peur lui-même, et tempéré par la prudence et l'humanité, procéder de manière à ce que l'excessive confiance ne le rende pas imprudent et l'excessive défiance ne le rende pas intolérable ». 

   La trahison en politique est une réalité, mais «l'excessive défiance » d'Alfred Marie-Jeanne le rend forcément « intolérable » vis-à-vis de ses propres alliés politiques, accusés pour la plupart de « comploter contre lui ». Le prince doit savoir « entrer dans le mal » si nécessaire, car la politique est affaire de puissance et non de morale, mais il doit pouvoir en sortir : « ...l'homme qui en toutes choses veut faire profession de bonté se ruine inéluctablement parmi tant d'hommes qui n'ont aucune bonté. De là il est nécessaire à un prince, s'il veut se maintenir au pouvoir, d'apprendre à pouvoir n'être pas bon, et d'en user et n'en pas user selon la nécessité ». 

   Le machiavélisme authentique qui est le contraire du machiavélisme vulgaire et caricatural va donc au-delà des jeux d'apparence et du cynisme : il vise la construction de l’État ou de la Collectivité. Il vise la construction de la liberté et de la démocratie sur la base de la puissance même de la multitude. 

   Baruch Spinoza, Jean-Jacques Rousseau, Karl Marx et Hannah Arendt ont eu raison par conséquent  d'admirer l'œuvre de Machiavel. Ce républicain, farouche défenseur de l'unité italienne est le fondateur de la philosophie politique moderne. Le Florentin avait compris en effet l'urgence de fonder l’État et la liberté à partir de la situation même de l'Italie, soumise à la division, à la corruption et à l'invasion étrangère.   

   Il y a urgence à panser les plaies de la Martinique également. C'est pourquoi la pensée de Machiavel doit être comprise et méditée, notamment par ceux qui prétendent donner « la parole au peuple ». 

   S'il n'y a pas de morale subjective en politique, il y a bien une morale objective qui vise le bien commun, celui de la Collectivité tout entière. Cette Collectivité qui se construit non pas depuis la puissance de l'individu, mais depuis celle du commun et de l'amour. 

                                                       Roland Davidas (admirateur de Machiavel et Spinoza). 

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