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« Anansi boys » de Neil GAIMAN (Angleterre)

Marie-Noëlle RECOQUE-DESFONTAINES
« Anansi boys » de Neil GAIMAN (Angleterre)

Charles Nancy, plus communément appelé Gros Charlie vient de perdre son père, un mauvais père, oisif, fantasque, joueur impénitent de dominos, passionné de karaoké… qui lui faisait honte. Gros Charlie est gaffeur et gauche; s’étant trompé d’enterrement, c’est sur la tombe béante d’un parfait inconnu qu’il fait une fausse déclaration d’amour filial. Une voisine mieux renseignée que lui, révèle que son père n’était pas un homme comme les autres, que c’était un dieu, le dieu appelé Anansi. Sur la lancée, elle apprend à un Charlie pantois, qu’il possède un frère, héritier de tous les pouvoirs divins de leur père et que pour le faire venir, il suffit d’en informer une araignée.

 

Neil Gaiman, conteur du XXI siècle prend souvent son lecteur à témoin. Il ancre son intrigue dans une modernité agressive où l’on communique à l’aide de mails, portables et autres textos. Puis il nous convie à un saut dans le domaine du fantastique avec l’entrée en scène du frère de Charlie. A partir de ce moment, le récit va osciller entre réalisme et surnaturel.

 

Charles et Mygal sont les deux fils d’Anansi l’homme araignée. Quelques remarques invitent à penser qu’ils sont antillais. Mygal correspond exactement à ce que Charlie n’est pas : svelte, élégant, beau parleur, sans scrupules. Capable de s’évaporer dans une photographie ou de faire apparaître une chambre vaste et luxueuse dans une pièce de la taille d’un débarras, il réussit dans tout ce qu’il entreprend et éblouit son monde. Se faisant passer pour son frère auprès de sa promise, il la séduit. Se faisant passer pour son frère auprès de son patron, il lui attire des ennuis avec la police.

Charlie voudrait se débarrasser de l’importun qui n’entend pas céder la place. Mais Charlie a, lui aussi, d’étranges pouvoirs, ceux de hanter en rêve d’autres lieux, d’autres temps. Et c’est dans un monde onirique qu’il va tenter de trouver de l’aide auprès des personnages de contes créoles que sont Tigre, Hyène, Eléphant, Lion, Crocodile, Singe… En dépit de son innocence, il ne sera pas réconforté car lui fait-on remarquer « Le sang est le sang. La lignée d’Anansi est Anansi. » L’inoffensif Charles payera pour son roublard de père.

 

Le lecteur est alors immergé dans un univers merveilleux dont la référence culturelle est celle des contes venus d’Afrique dans les Amériques, par le truchement des bateaux négriers. L’auteur remonte aux sources de ces récits populaires auxquels Anansi l’araignée a donné son nom. Anansi aimait jouer des tours à autrui et tous les animaux du temps d’avant, qui parlaient et se comportaient comme des hommes, rancuniers, ne lui voulaient pas que du bien.

 

Chez Neil Gaiman, autour des fils d’Anansi l’homme-araignée, gravitent d’autres personnages à qui il arrive mésaventures, notamment Grahame Coats, le patron véreux et criminel en quête d’un paradis fiscal ne pratiquant pas l’extradition, Maeve Livingstone une victime devenue fantôme vindicatif, Daisy une policière ayant la vocation chevillée au corps, Rosie l’ex-promise de Charlie…  Bientôt un chassé-croisé de courses poursuites dans une île des Antilles va réunir les principaux protagonistes.

 

L’intrigue est étoffée, mêlant l’étude de mœurs et de caractères à la veine pseudo-policière et comique. Neil Gaiman ne manque pas d’imagination et il puise ses références chez Hitchcock, Lewis Carroll et  il s’abreuve aussi à la source de la littérature enfantine, à celle des dessins animés et des bandes dessinées, dont il est lui-même un des maîtres. On décèle dans l’enchaînement vif de ses péripéties une once d’influence de Stephen King même si dans cet ouvrage, le lecteur n’est pas convié à frémir d’horreur. « Anansi boys » privilégie la dérision et un recul flegmatique par rapport aux événements. Pourquoi pas, se dit-on, en entrant dans la logique du roman qui est celle du conte.        

 

Il est intéressant de noter que cet auteur, né en 1960, en Angleterre,  puise son inspiration dans des récits populaires datant de la période de l’esclavage aux Etats-Unis et aux Antilles ; contes qu’il s’approprie, revisite et confronte à l’imaginaire « international » du XXI è siècle - avec succès. En effet, les ouvrages de Neil Gaiman sont en effet traduits dans le monde entier, à commencer par son best seller « American Gods ».

 

   Marie-Noëlle RECOQUE DESFONTAINES

 

 

 

Neil GAIMAN : Anansi : ou le refus de prendre le monde au sérieux.

 

Marie-Noëlle RECOQUE : Comment avez-vous découvert Anansi, ce personnage de contes africains devenus américains?

Neil GAIMAN : Je pense avoir découvert Anansi au cours de mes lectures quand j’étais enfant. J’aimais lire les contes populaires de tous les pays du monde. Bien sûr, les histoires d’Anansi sont plus connues en tant qu’histoires mettant en scène non pas une araignée mais un lapin.

 

 

 

M.-N.R. : Qu'avez-vous jugé utile de conserver de ce personnage populaire dans votre roman?

N.G. : C’est toujours une joie d’écrire au sujet d’un être rusé qui recrée le monde par le refus de le prendre au sérieux.

 

M.-N.R. : La façon dont vous vous appropriez les mythes et légendes venus d'ailleurs, signifie-t-elle que la littérature européenne a grand besoin d'un nouveau souffle?

N.G. : Je ne sais pas vraiment ce qu’est la littérature européenne et même si elle existe. Je pense qu’il y a une littérature mondiale, qui puise son inspiration partout où elle la trouve.

 

M.-N.R. : N'est-ce pas trahir un peu ces mythes que de les transformer?

N.G. : Je ne le pense pas, autrement ce serait trahir chaque conte populaire ou mythe que de le raconter à notre manière à nos petits-enfants. Je pense que raconter à nouveau ces histoires en trouvant ce qui est l’essentiel en elles, c’est ce qui les conserve – et qui nous conserve vivants.

 

M.-N.R. : Les deux fils d'Anansi ne sont-ils pas les deux composantes de la nature humaine, la positive avec Fat Charlie, la négative avec son frère?

N.G. : C’est très bien vu. 

 

M.-N.R. : Qu'aimeriez-vous que le lecteur retienne de votre roman?

Je lui souhaiterais de sourire au fil de sa lecture et peut-être aussi de se souvenir que la famille est tout aussi importante que frustrante…

 

 Propos recueillis (et traduits) par Marie-Noëlle RECOQUE

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