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Au temps des colonies, Arthur RIMBAUD

Marie-Noëlle RECOQUE DESFONTAINES
Au temps des colonies, Arthur RIMBAUD

Adolescent, Arthur Rimbaud (1854-1891) écrivit une œuvre qui devait révolutionner la poésie française à jamais et marquer d’une empreinte indélébile ce genre littéraire. Paul Claudel déclare : « C’est Arthur Rimbaud qui  m’a instruit et construit. Je lui dois tout. Il n’était pas de ce monde. » André Breton quant à lui nous dit : « C’est grâce aux Illuminations que nous pouvons atteindre le plus profond de notre être. Cette œuvre mérite de rester en vigie sur notre route ».

Arthur Rimbaud mourut à l’âge de 37 ans après avoir passé une dizaine d’années en Ethiopie où il vécut de négoce, voire de trafic, ayant tourné le dos à l’incandescence rebelle de sa vie d’avant.

Etant née ardennaise, Arthur Rimbaud est un peu pour moi, comme un parent.  Ce qui ne m’empêche pas de porter sur lui un regard distancié et de constater que ses lettres écrites en Ethiopie trahissent souvent la mentalité de colon bon teint qui était la sienne.

Chez le Rimbaud poète on trouvait l’évocation d’un nègre glorifié d’abord pour sa différence, son altérité, et aussi pour sa non appartenance à la société et à la civilisation occidentales dont l’adolescent rejetait les carcans. Ce nègre dont il se revendiquait était un nègre imaginaire, mythique. Quand Rimbaud au terme d’une quête flamboyante et illuminée s’en aperçut, il renonça à la poésie et se rendit aux exigences de la vraie vie. 

Devenu marchand en Ethiopie, dans sa correspondance, il se montre bien intégré dans le milieu colon. Il ne cesse d’agrémenter de remarques à connotation raciste, ses considérations éclairées sur la manière dont la France ferait bien de mener sa politique coloniale : A Aden, le 1er février 1888, il note : « Morale, rester l’allié des nègres ou ne pas les toucher du tout si on n’est pas en pouvoir de les écraser complètement au premier moment ».  Pour lui, les habitants du Harar et d’Aden sont « des peuplades étranges » ou  « des compagnies de sauvages ». Il est vrai que dans les mêmes pages, les Européens à peine mieux lotis sont décrits comme de parfaits crétins et qu’adolescent, il traitait aussi son Ardenne natale d’ « inqualifiable contrée » s’écriant à l’occasion : « Quelle horreur que cette campagne française ! ». Rimbaud a toujours eu un « foutu » caractère, l’invective facile, le goût du dénigrement systématique. Malgré tout, que penser de cette insistance avec laquelle il qualifie l’Ethiopie, où il est venu et où il est resté de son plein gré, d’ « horrible pays ». Le 4 août 1888, à Harar, il écrit : « N’est-ce pas misérable, cette existence sans famille, sans occupation intellectuelle, perdu au milieu des nègres, dont on voudrait améliorer le sort et qui, eux, cherchent à vous exploiter. Obligé de parler leurs baragouins, de manger de leurs sales mets, de subir mille ennuis provenant de leur paresse, de leur trahison, de leur stupidité. Il est dans la crainte de devenir peu à peu abruti soi-même, isolé qu’on est et éloigné de toute société intelligente. »

Cette part d’ombre chez Rimbaud n’est pas souvent mise en exergue notamment par les nombreux écrivains qui s’en réclament. J’ai demandé à deux d’entre eux leur avis sur la question *. D’abord au poète et essayiste martiniquais Georges Desportes ** qui exprimait sur 4 pages dans le n. 459 du magazine Antilla son admiration pour celui qu’il considérait comme « le plus nègre des poètes blancs », puis à René Depestre, poète et romancier haïtien, qui avoue dans son recueil intitulé Gerbe de sang, être « l’héritier d’Arthur Rimbaud ».

 

Georges DESPORTES : « En ce qui concerne l’homme Arthur Rimbaud, mon point de vue rejoint le vôtre et votre éclairage est tout à fait réaliste et vrai. L’admiration que nous avons pour le poète ne doit pas nous cacher les aspects peu reluisants du personnage. Dans mon article, j’ai souligné comme vous l’arbitraire d’un chauvinisme qui a occulté délibérément les côtés faibles, disons peu ragoûtant de l’individu Rimbaud, pour mieux magnifier le poète, ce qui flatte l’orgueil national et propose une meilleure image de marque, la gloriole du cocorico. Mais nous savons d’évidence que le génie a ses ombres comme le soleil a ses taches. Pour être pragmatique, sachons toujours goûter aux fruits et les savourer sous les pelures. Exactement comme nous le faisons tous pour la banane, n’est-ce pas ? Pour terminer avec un peu plus de sérieux, il faut aussi se souvenir que Rimbaud, comme vous le dîtes vous-même, avait un « foutu » caractère ce qui peut servir d’excuse à son comportement. Dans l’introduction aux œuvres de Rimbaud, Antoine Adam (Editions Club du Meilleur livre, 1957) nous rappelle qu’il avait « l’habitude de ricaner, d’insister sur les aspects grotesques et répugnants de la vie, l’obstination à prononcer des mots ignobles, obscènes ou stercoraires. » Dans ses vers comme dans ses lettres, il était donc toujours Rimbaud. » 

René DEPESTRE : « Ma réponse tient en peu de mots : tout être humain est un faisceau de contradictions qui viennent, soit de la vie en société, soit de l’aventure intérieure propre à chacun de nous. Les êtres de qualité réussissent souvent à rendre fécondes ces contradictions, qui font agir les femmes et les hommes. Arthur Rimbaud  malgré son génie de poète, n’a pas échappé à la règle commune. Le meilleur de son destin éclaire cependant notre chemin. Il y a de la paille dans tout acier humain. On a fait courir trop tôt le bruit que l’homme existe. Il le devient peu à peu : à chaque siècle son petit pas vers l’hominisation des relations qu’entretiennent entre eux les « animaux » qui ont appris à parler, rêver, travailler, chanter. » 

 

(* J’ai recueilli ces propos de Georges Desportes et René Depestre en 1994 / ** Georges Desportes est décédé en 2016.)

 

Marie-Noëlle RECOQUE  DESFONTAINES

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