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Aux Antilles, la population est toujours exposée au chlordécone

Cécile THIBERT (in "LE FIGARO")
Aux Antilles, la population est toujours exposée au chlordécone

   Ce pesticide, interdit depuis 1993 aux Antilles, est encore très présent dans les aliments cultivés dans les zones contaminées.

   Jusqu’à quand les habitants de Guadeloupe et de Martinique seront-ils exposés au chlordécone? Quelles sont les conséquences sanitaires d’une telle exposition sur le long terme? 25 ans après l’interdiction de ce pesticide longtemps utilisé dans les bananeraies antillaises, ces questions restent aujourd’hui en suspens. Toutefois, un rapport de l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) tout juste publié apporte de nouveaux éléments. Selon ces données, une part non négligeable de la population antillaise serait encore surexposée au chlordécone, en particulier les enfants.

   «Globalement, il n’y a rien de nouveau sous le soleil, souligne Luc Multigner, chercheur en épidémiologie à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm). Le chlordécone étant une molécule très peu volatile et sa présence confinée dans les sols, on savait déjà que la population y est exposée par la consommation d’aliments». Œufs, légumes, volailles, poissons, crustacés...Tous les produits cultivés dans des jardins potagers situés dans des zones polluées ou achetés à la marge des circuits réglementés sont susceptibles de contenir des taux de chlordécone supérieurs aux normes établies. Dans les zones contaminées de Guadeloupe, jusqu’à 19% des enfants seraient surexposés, selon l’étude de l’Anses.

   Une persistance pendant plusieurs siècles

   Le problème, c’est que le chlordécone est un pesticide coriace qui n’est pas près de disparaître. Pulvérisé massivement sur les bananiers à partir des années 1970 pour lutter contre le charançon, il persiste dans le sol longtemps. Très longtemps. En 2005, des chercheurs de l’Institut national de la recherche agronomique ont même estimé qu’«il faudra plusieurs siècles pour que le lent lessivage des terres par les eaux de drainage vienne à bout de la pollution au chlordécone». Logiquement, celui-ci se retrouve aujourd’hui dans les aliments d’origine végétale ou animale cultivés dans les zones contaminées. En revanche, les eaux du robinet ou en bouteille, sont suffisamment traitées pour en être dépourvues.

   Véritable problème environnemental, le chlordécone pourrait surtout être à l’origine d’un désastre sanitaire. Plusieurs études ont ainsi montré que ce pesticide augmenterait le risque de naissance prématurée, mais aussi de développer un cancer de la prostate. Le chlordécone serait également suspecté d’entraîner des déficits cognitifs chez les nourrissons. «Le problème du chlordécone aux Antilles est tout à fait unique au monde, s’exclame Luc Multigner. C’est une sorte de Tchernobyl chimique de par la persistance de la molécule dans l’environnement!».

   Un danger connu depuis longtemps

   Pendant 20 à 30 ans, les Antillais ont pourtant vécu dans l’ignorance totale de la contamination de leur environnement alors que la dangerosité de ce pesticide était connue de longue date. Dès 1976, il fut interdit aux États-Unis suite à la survenue d’un grave accident industriel: en 16 mois à peine, l’usine qui fabriquait cette molécule causa l’intoxication de 29 ouvriers et la pollution de la rivière adjacente. Malgré cela, la France, maintint son autorisation jusqu’en 1993 et ce malgré un rapport alarmiste de l’Inra paru dans les années 1980. Ce n’est qu’en 2007 que l’Etat français commença à s’en préoccuper avec le lancement d’un plan national. Plusieurs mesures ont suivi, telles que l’interdiction de culture et de pêche dans certains secteurs. 

   «En attendant d’en savoir plus sur l’impact sanitaire du chlordécone, il faut continuer à tout faire pour que la population y soit exposée le moins possible», martèle Luc Multigner. Mais alors qu’à la fin des années 2000, la politique était de réduire les limites maximums autorisées de chlordécone dans les aliments, un nouveau règlement européen est entré en application en 2013. «Il autorise une limite en chlordécone dans la viande jusqu’à 10 fois supérieure à celle admise avant cette année là!», s’exclame le chercheur.

   «Le problème du chlordécone est encore devant nous, souligne-t-il. On ne peut se contenter d’une réglementation technocratique. Il faut adopter des normes plus protectrices pour nos concitoyens». Le scientifique et son équipe sont actuellement à la recherche d’hommes et femmes qui ont travaillé dans les bananeraies entre 1973 et 1993, afin de savoir si davantage de cancers sont survenus chez ces personnes que dans le reste de la population.

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