Accueil

Avant-propos

Fruit de six années d’interventions du GEREC-F tant auprès des autorités académiques et ministérielles que des instance politiques, le C.A.P.E.S de Créole, dont le premier concours se déroulera au mois de mars 2002, est une étape importante dans la revalorisation de la langue et de la culture créoles. Toutefois, l’Université des Antilles et de la Guyane n’avait pas attendu qu’une issue favorable se dessine pour lancer dès 1994 une Licence de Créole, puis en 1995, une Maîtrise de Créole, bientôt suivies d’un D.E.A. et d’un Doctorat. Près de 350 étudiants ont été formés à ces différents niveaux et les effectifs n’ont cessé d’aller en augmentant, ce qui prouve qu’il y avait une véritable demande sociale à ce niveau dans nos pays.

Nous avons eu l’heureuse surprise de voir que le Ministère de l’Education Nationale, sous la houlette de Jack Lang, a suivi pour l’essentiel nos propositions en la matière et nous n’avons qu’un seul regret, celui du petit nombre des valences accordées. En effet, celles-ci ne sont au nombre de 4 (lettres modernes, anglais, espagnol et histoire et géographie) alors que nous en demandions 8 ( + mathématiques, sciences naturelles, musique, arts plastiques).

Sur tous les autres points notre satisfaction est totale. Ainsi, la dénomination C.A.P.E.S de Créole a été retenue en lieu et place de C.A.P.E.S des Créoles, cette dernière nous paraissant aller dans le sens d’un renforcement de nos différences au lieu d’insister au contraire sur tout ce qui nous rapproche. L’expérience du C.A.P.E.S d’Occitan-Langue d’Oc est là pour nous prouver qu’en dépit d’indéniables différences au niveau oral, les créoles ont vocation à s’unifier à plus ou moins long terme en une langue unique au niveau de l’écrit. Car ce qui est en jeu est la construction d’une langue créole écrite qui puisse un jour non seulement s’affranchir de l’oralité mais également faire face aux nouveaux défis communicationnels auxquels elle est confrontée dans un monde de plus en plus globalisé. Il nous a semblé justement qu’à l’heure où le monde est en train de devenir le « village global » qu’avait évoqué jadis Mac Luhan, il n’était pas souhaitable de se renfermer de manière nombriliste sur telle ou telle variété de créole d’autant qu’une indéniable parenté génétique existe entre les créoles guadeloupéen, martiniquais et guyanais et qu’une parenté typologique tout aussi indéniable unit ces trois créoles au créole réunionnais. Pour le dire en termes simples : lorsqu’un locuteur martiniquais ou guyanais est placé pour la première fois devant un texte réunionnais, non seulement il a le sentiment d’une parenté évidente avec son propre parlé mais il est capable aussi de le déchiffrer à 70-80%. Avec un enseignement raisonné du réunionnais, comme nous le faisons à l’Université des Antilles et de la Guyane, ce pourcentage se monte rapidement à 90%, les 10% restants étant lié à des realia inconnus aux Antilles et en Guyane. Par exemple, il est normal qu’un Martiniquais ou un Guyanais ne comprenne pas le mot réunionnais bibas puisque les nèfles n’existent pas aux Antilles-Guyane. Notons que le mot français « nèfles » lui-même ne renvoie non plus à aucune réalité concrète pour eux. Dans ce cas, il faut qu’ils apprennent à connaître et ces realia et leurs dénominations comme ils apprennent en anglais que daffodil signifie jonquille, fleur inconnue en milieu tropical.

C’est dire donc que même si la parenté entre les créoles américains et océanindiens est typologique (et non génétique), leurs rapports n’est absolument pas semblable à ceux qui unissent les langues latines par exemple puisqu’un Français, placé pour la première fois devant un texte portugais, n’a aucunement le sentiment qu’il y a une très forte ressemblance entre sa langue et le portugais et surtout il est incapable d’en déchiffrer ne serait-ce qu’une seule phrase. Les rapports entre créoles américains et océanindiens ressemblent davantage à ceux qui unissent entre eux les différents parlers italiens (émilien, vénitien, sarde, toscan etc….) ou arabes (marocain, algérien, tunisien, lybien etc…).

Ceci dit, il ne s’agit pas, à l’occasion de ce C.A.P.E.S., de gommer d’un trait de plume les différences entre les créoles et c’est pourquoi les candidats composeront dans leur variété de créole respective. C’est pourquoi aussi une quadruple correction sera effectuée pour chaque copie, ce qui n’est pas du tout une tâche insurmontable puisque contrairement aux autres C.A.P.E.S, les C.A.P.E.S de Langues et Cultures régionales drainent relativement peu de candidats (d’où d’ailleurs le petit nombre de postes mis au concours). Ce qui signifie très concrètement que la dissertation créole d’un candidat réunionnais sera d’abord corrigée et notée par un correcteur réunionnais, puis revue par les correcteurs des autres créoles, et inversement.

Faut-il rappeler enfin que le C.A.P.E.S est un concours national français et que n’importe quel citoyen français de quelque origine géographique, ethnique ou religieuse a le droit de s’y présenter. Le C.A.P.E.S de Créole n’est pas réservé aux seuls Créoles et il faut s’attendre à ce que des Français d’origine gauloise, maghrébine, africaine ou autre, ayant dûment passé une Licence de Créole, puissent y réussir et donc être en mesure d'enseigner qui à la Martinique qui à la Réunion qui à la Guadeloupe qui en Guyane. Faut-il rappeler aussi que le GEREC-F n’a jamais été partisan d’un C.A.P.E.S-ghetto, à l’instar du C.A.P.E.S de Corse, c’est-à-dire d’un C.A.P.E.S « tout créole ». D’où notre insistance sur le plus grand nombre de valences possible.

Dès l’annonce de la création du C.A.P.E.S de Créole, les différents enseignants-chercheurs des trois GEREC-F (Gerec-F Matinik : dirigé par Jean Bernabé, linguiste ; GEREC-F Guiyàn : dirigé par Serge Mam-Lam-Fouck, historien ; GEREC-F Gwadloup : coordonné par Juliette Sainton, linguiste) se sont attelés à la rédaction de Guides de préparation au C.A.P.E.S de Créole sur le modèle de ceux existant pour les autres disciplines. Une trentaine de Guides sont en cours de réalisation, certains étant pratiquement achevés tel les Guides de la graphie créole, de la Fable créole, tous deux rédigés par Jean Bernabé et le Guide de la Version créole rédigé par Raphaël Confiant. Ces trois Guides devraient se trouver en librairie dès la mi-juillet 2001. A la rentrée de septembre, une nouvelle fournée de Guides sera disponible, notamment ceux de Lexicologie (Serge Colot), d’Anthropologie et Histoire des sociétés créoles (Gerry L’Etang et Jean-Pierre Sainton), de Thème et de Dissertation créole, tous deux rédigés par Raphaël Confiant et de La Littérature Guyanaise d’expression créole (Jean-Marie Ndagano). Enfin, vers la mi-novembre, seront disponibles les Guides de la Veillée mortuaire (Diana Ramassamy), du Lexique de l’Habitation (Jean-Pierre Arsaye), d’Ethnobotanique (Elisabeth Vilayleck) et des Traditions populaires créoles de Guyane (Monique Ndagano). Les autres guides seront sur le marché au cours du premier trimestre 2002.

A côté de ces indispensables outils didactiques, le GEREC-F a également entrepris la republication des fabulistes créoles dont les ouvrages sont, pour la plupart, peu disponibles. Accompagnés d’une préface et d’un appareillage critique, republiés à la fois dans leur graphie d’origine et en graphie NSG (Nouveau Standard GEREC), les œuvres de Louis Héry, François Marbot, Paul Baudot, Alfred de Saint-Quentin ou Gilbert Gratiant seront tous en librairie dans le courant du mois de septembre 2001 puisque le programme qui a été choisi pour l’épreuve de dissertation créole est « La Fable créole ».

S’agissant pour terminer de la question de la graphie, il a été décidé que deux graphies seraient autorisées :
- la graphie NSG pour les candidats antillo-guyanais et assimilés.
- la nouvelle graphie réunionnaise pour les candidats réunionnais et assimilés.

Ceci n’a rien de bizarre puisqu’au C.A.P.E.S d’Occitan-Languedoc, par exemple, trois graphies différentes sont autorisées, ce qui n’a jamais empêché ce concours de fonctionner correctement depuis bientôt une quinzaine d’années. En ce qui concerne le NSG (cf. Guide de la graphie créole de Jean Bernabé), il est le fruit de près de trente ans d’expérimentations, d’amendements et de modifications tant au niveau de l’école que de la littérature ou de la presse. Contrairement à ceux qui accusent le GEREC-F de fixisme, nous n’avons jamais cessé d’expérimenter et de modifier notre graphie. Ainsi en trente ans, nous avons pour la palatale , mis en œuvre 3 graphèmes :
- tch dans les années 70 (ex. tchenbé).
- tÿ dans les années 80 (ex. tÿenbé)
- tj enfin, dans les années 90, graphème que nous avons finalement retenu (ex. tjenbé).

Dans notre esprit une graphie est un outil qui a vocation à évoluer avec le temps et à s’adapter aux évolutions de la langue et nous avons voulu éviter le « syndrome orthographique » français qui fait de l’orthographe une espèce de monument intouchable (et inaccessible, il faut bien l’avouer, au plus grand nombre). Nous avons évidemment tenu compte aussi des habitudes graphiques des scripteurs qui sont d’abord alphabétisés en langue française et qui, contrairement à Haïti, le seront toujours, qu’on le veuille ou non, dans cette langue. C’est d’ailleurs pourquoi autant nous sommes très favorables à l’introduction du créole oral à l’école maternelle et primaire autant nous sommes contre son introduction écrite. A notre sens, l’initiation à l’écrit créole ne devrait se faire qu’à partir de la classe de 6è et notre vœu est qu’aucun Antillo-Guyanais ou Réunionnais qui sort de l’école (pour la plupart d’entre eux c’est en classe de 3è) ne soit incapable de lire et d’écrire en créole comme c’est, hélas, le cas actuellement. Il s’agit donc d’un objectif modeste qui n’a rien à voir avec les revendications d’enseignement bilingue qui ont cours, ou sont mises en œuvre, dans les diwan ou les calendretas. Pour nous, le français est et droit demeurer la première langue d’enseignement au niveau de l’écrit mais le créole doit être introduit à l’oral dès la première année d’école maternelle. Et nous n’avons aucune leçon de francophonie à recevoir de qui que ce soit, nous qui avons produit des Césaire, Saint-John Perse, Fanon, Zobel, Glissant, Condé, Schwarz-Bart, Chamoiseau, Pépin ou Gauvin.
A l’heure actuelle, nous ne savons toujours pas si une préparation au C.A.P.E.S de Créole sera organisée par nos différentes IUFM et c’est pourquoi nous avons pris l’initiative de lancer, à une échelle, certes modeste compte tenu de la faiblesse de nos moyens, une préparation à distance du C.A.P.E.S. de Créole. Cette préparation concerne, pour l’instant, les deux matières « créoles » des épreuves écrites à savoir la Dissertation et la Traduction. Pour la préparation de la valence, il n’y a aucun problème puisque nos IUFM préparent depuis des années aux C.A.P.E.S de Lettres Modernes, d’Anglais, d’Espagnol et d’Histoire et Géographie. Cette préparation à distance est entièrement gratuite et d’ailleurs ceux qui désireront s’y inscrire devront obligatoirement nous fournir une attestation manuscrite reconnaissant l’entière gratuité de celle-ci.

Avec nos Guides de préparation au C.A.P.E.S de Créole et cette préparation à distance, le GEREC-F entend continuer à porter sa pierre à la construction d’une langue créole écrite de plein exercice.

Raphaël CONFIANT
Maître de Conférences en LCR à l’Université des Antilles et de la Guyane