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AVIS D’OBSÈQUES

Le bruit courut, pour se répandre à la vitesse de l’annonce d’un banc de jeunes makriyo* au large de Case Pilote et en dépit d’un soleil à son zénith qui, incandescent, dardait sur la commune, les gens accoururent au domicile de la nouvelle veuve et ne purent en repartir, tant la détresse et l’émotion laissèrent leurs cœurs chavirés, plus prisonniers que dans une nasse en pleine mer.

Installés sur la petite table de jardin, à l’ombre du plus vieux manguier, et distinguant des lamentations et des pleurs, Gina et Edouard, sursautèrent.

« - Sa ki rivé ? Que se passe t-il ? Questionna Gina. Mais les pleurs continuèrent de plus belle tandis que pris d’une curiosité, que son dorénavant état de retraité lui permettait d’entretenir, Edouard en plein écossage des pois tendres, récoltés le matin même sur sa terre à Grand Fond, lâcha les haricots, coiffa son bakwa et sortit en hâte. A cette heure, le soleil très haut, rendait la rue déserte, et seuls les récepteurs de télévision et les radios donnaient de la voix. Pendant un court instant, Edouard, tourmenté par le doute, ralentit sa marche. Etait-ce vraiment des pleurs qu’on entendait ou bien l’un de ces stupides bruitages issus des feuilletons insipides et quotidiens que sa voisine ne ratait que les jours de délestage de la Centrale de Bellefontaine. Si tel était le cas, pour sûr, lui Edouard prendrait le temps de dire deux mots, quatre paroles, pour bruits et tapage diurnes aux fauteurs de troubles. Par la même, il ne manquerait pas de donner son avis sur ces séries brésiliennes lénifiantes qui ôtent la moindre réflexion aux gens d’ici. En passant devant les jalousies d’une porte-fenêtre, Edouard sentit un regard lourd suivre sa marche. C’était celui la-même d’Adriana, devenue Man Adrienne avec l’âge. Quand elle le croisait, désormais, elle le toisait, oublieuse du béguin qu’ils avaient eu jadis

Leur flirt avait commencé peu après leur communion solennelle. Puis, l’adolescence passée, il fut un temps où jeune femme, on la surnomma Adriana la liane, tant son corps souple et long, aux formes idéales, ondulait sous les chaloupés des rythmes fougueux de la rumba ou du cha-cha-cha des fêtes patronales. Edouard, son cavalier favori, docteur es-Kompa, boléro et pachanga, bourreau des cœurs pour toute la jeunesse du village, continua de sévir même après un gentil mariage avec la douce et discrète Gina, bien foubin elle-même de tous les jupons-cancans qui virevoltaient autour de son époux.

Le changement s’opéra de manière radicale des années plus tard, avec l’âge. Il fut un temps où Edouard l’Adonis chercha une conduite pour son corps et la trouva sur les chemins de la Providence qui, impénétrables pour certains, dévoilèrent à ce vieux fêtard repenti, les voies du Seigneur. Un jour donc, le roi du boléro, du tango et de la salsa, renia la danse, les bals en paillote, les punchs en musique, pour la prédication au temple évangéliste du quartier Batterie.

Dès qu’il parvint au beau milieu de chemin du Stade qui laissait percevoir la grand-route, les pas du Pasteur se firent plus pressants car le spectacle qu’il découvrit à ce moment l’inquiéta. Installée dos au cimetière, assise devant un étal de fortune au milieu de ses paniers à poissons pélagiques, infestés par des mouches, Hélène Nazaire, le buste penché sur la table, pleurait à gros bouillon. Edouard, peu enclin aux épanchements, demeura silencieux devant cette lointaine cousine, âgée déjà d’une petite quarantaine. Ne sachant comment appréhender ce chagrin, il préféra mettre un peu d’ordre sur l’établi, le défaisant des restes des entrailles de coulirous* et autres viscères des poissons prêts à la vente.

Certes, Hélène n’était pas de toute beauté mais elle avait hérité, de la lignée des Nazaire, cette naturelle démarche de rois d’Afrique. Adolescente, sa haute taille et son teint de négresse rouge lui concédaient la noblesse des amazones du pays Mali, des temps anciens, avec cependant dans le regard une tristesse impénétrable. Et quand à la criée, elle offrait à la vente les produits de la pêche en haute mer des frères Nazaire, son aphasie naturelle et son air lointain pouvaient laisser supposer qu’elle était une véritable aristocrate. Pourtant. Hélène se débattait dans une vie raide où alternait ascension, chutes, joies, chagrins de maux d’amour. Abandonnée par un dénommé Ange, de la commune du Vauclin, elle était fille-mère par trois fois, et ses enfants dotés eux-mêmes d’une beauté rare. Même si elle était tombée dans l’embarras, sa préoccupation première résidait dans le souci de faire de sa descendance des fils de prince. Aujourd’hui, du haut de son un mètre quatre-vingt cinq passé, d’une corpulence plus virile que celle d’un docker de la Transat, Hélène ne pouvait, selon Edouard, être consolée comme il le ferait avec ses sœurs de la confrérie de l’église évangéliste. Telle qu’il la découvrait, parfumée au thon frais, vêtue d’une blouse en madras gris, rapiécée en tout sens, quatre choux rassis de deux jours coiffant sa tête grainée, le chagrin d’Hélène ne pouvait être celui d’une trahison amoureuse. Confus de son impuissance, face au désarroi de la malheureuse, Edouard regarda autour de lui, cherchant avec espoir où trouver de l’aide. Pas une âme n’occupait la route à cette heure chaude du début de l’après-midi. Quant à Hélène, prostrée dans son tourment, elle ignorait qu’on l’observait. Elle pleurait, pleurait, pleurait, hoquetant tout son saoul. Prenant son courage à deux mains, mon oncle, finit par oser :

- Eben ti ma fi, sa ki rivé’w ou ka pléré konsa ? Eh bien jeune fille qu’est-ce qui te fait pleurer ainsi ?

La pleureuse, leva la tête, sans identifier véritablement son vis-à-vis et offrit un visage raviné par les larmes. De sa voix mâle elle murmura :

- Sé Papa mwen ! Yo di mwen papa mwen fini mô ! (on vient de m’apprendre la mort de mon père)

Même si la parole lui était parvenue presque inaudible, Edouard reprit avec appréhension

- Mêt Nazè mô ? (le vieux Nazaire est mort ?). Tout en hochant la tête, Hélène se mit à sangloter de plus belle.

Elle, si peu démonstrative, était toute entière secouée par le chagrin qui semblait avoir percé le bouclier de son indifférence. Tel un cavalier désarçonné, ne sachant comment recevoir la nouvelle et insensible aux agaceries des mouches gourmandes, Edouard s’assit sur un petit banc, non loin de l’étal à poissons. Chaque mot retentissait dans sa tête comme les cymbales de la lyre d’Orphée, la fanfare du Carbet, les jours de dépôt de gerbe aux soldats inconnus. Edouard chercha en lui des paroles réconfortantes… Celles des Corinthiens retinrent alors son esprit…

{Nous ne nous endormirons pas tous dans la mort, mais nous serons changés en un instant, en un clin d’œil, à la dernière trompette qui sonnera, les morts ressusciteront incorruptibles car il faut que le corps revête l’immortalité}… (1Corinthiens 15 : 51-54)

Elle cessa de pleurer, mais l’œil éteint, la fille du marin-pêcheur fixait la mer sans la voir et semblait ne pas saisir la portée de la parabole que son cousin venait d’énoncer. A la vérité Hélène n’attendait rien de qui que ce fut, seul l’océan, son véritable horizon saurait venir à bout de l’immense vide qui l’habitait désormais. Sans prononcer un mot, elle replongea sa tête dans ses épaules tandis que navré de n’avoir pas été entendu, Pasteur Edouard reprit le chemin du Stade sans oser demander son reste.

Alors que la nouvelle du décès de Nazaire me torturait, apercevant mon oncle Edouard, je fis un détour pour ne pas le croiser. J’ignorais s’il savait et je me demandais avec quels mots je pourrais lui apporter la nouvelle de la disparition de mon parrain Nazaire, un des dieux de mon enfance, parce que c’était un personnage qui s’inscrivait dans ma mémoire d’enfant avec la force d’un géant de la mer.

En dépit de la rareté de mes visites, et du temps qui passait, Nazaire avait toujours été présent dans mon esprit et je garderai son image en moi, plus fortement gravée dans mon souvenir que celle de mes autres disparus. Revinrent alors en moi curieusement et en vagues déferlantes, des bribes des souvenirs de mon enfance parisienne….

C’était vers la fin des années cinquante, deux années s’étaient écoulées au boulevard de Grenelle à Paris, notre nouvelle adresse familiale. A Noël de cette année là, Nelson, mon cadet, reçut, parmi d’autres, un présent de son parrain Roger, alors en congé administratif en Europe, à l’instar de biens des fonctionnaires des Antilles de cette époque. Si pour les adultes, oncle Roger, maire de Case Pilote, notre village natal, était un être à la personnalité décriée, car le disait-on, « coureur de femme », il représentait pour nous autres enfants, une créature quasi mythique. Son teint doré par le soleil, sa chevelure à peine bouclée de mulâtre, son élégance naturelle, ses sobres tenues vestimentaires, nous éblouissaient mais le faisaient remarquer aussi par toute la gent féminine parisienne. Quant à sa prodigalité, elle était légendaire et séduisait les esprits les plus rétifs. Par coquetterie, il ne prenait jamais le métro, mais le taxi, et comme il ne rechignait pas pour les gratifications, les chauffeurs l’auraient emmené au bout de Paris. Pour moi, le fait qu’il vînt de la Martinique installait autour de lui une énigme que je n’étais pas en âge d’analyser mais qui, à mes yeux, renvoyait l’image intacte de mon pays, c’est à dire la beauté ! Quand je devins adulte à mon tour, je ne m’étonnais plus de la séduction qui émanait de lui et je compris pourquoi les femmes tenaient auprès de ce séducteur impénitent, une place privilégiée, elles qui l’avait accompagné d’un bout à l’autre de sa vie.

Ce soir de Noël, lorsque dans notre modeste logis, Tonton Roger, vêtu d’un smoking de soirée, passa spécialement pour remettre des étrennes à mon frère, son filleul, nous fûmes tous les trois fascinés et par comparaison, les cadeaux que nos parents venaient de nous offrir parurent ternes. Tandis que les grandes personnes sirotaient sur un coin de table un shrub, que maman avait confectionné, histoire de conserver le goût des noëls de chez nous, nous découvrîmes le fameux cadeau. C’était une petite voiture de course rouge qui nous apparut la plus belle étrenne, plus belle encore que les contes merveilleux que j’aimais à lire. Sa visite parentale accomplie, tonton Roger repartit vers d’autres rendez-vous autrement prestigieux et en dépit des chants d’allégresse que diffusait la radio et des agapes que maman avait préparées, l’atmosphère changea pour laisser place à une certaine mélancolie. Nelson avait accaparé sa voiture pour jouer seul et Manu, ma sœur aînée, silencieuse mettait de l’ordre dans sa dînette. Quant à moi, je délaissais mon livre cadeau « les malheurs de Sophie ». Perdue dans mes pensées, je rêvais d’un parrain tout aussi prodigieux que tonton Roger qui viendrait me chercher et m’offrirait une belle robe, avant de m’emmener sur le bateau du retour vers la Martinique, à Case Pilote, vers ma tante Rose et ma grand-mère Lala. Nostalgique je me mis à dévorer goulûment et sans faim, les pâtés et le boudin, mais le regard inquisiteur de mon père, qui m’épiait depuis un instant ; stoppa net ma gloutonnerie et je me décidais alors à lui poser la question qui me taraudait depuis un instant :

- Papa, qui est mon parrain ?

Il me regarda, eut un petit sourire mais resta silencieux un moment, puis, interrompant la lecture de son journal, il prit place à mes côtés, comme pour affirmer qu’il souhaitait m’accorder une attention particulière. J’étais certes une fillette, mais à cette époque, enfant nègre, vivant à Paris, je présumais à travers les aléas de nos existences, les mortifications des adultes que ces derniers s’ingéniaient à nous dissimuler. Je ressentais souvent le désarroi chez certains d’entre eux. Celui de mon père m’était le plus accessible. C’était un jeune homme qui a vingt-cinq ans avait dû s’installer avec ma mère pour plusieurs années en l’Autre bord, car décidé à faire carrière dans le Paris de ces années-là. Dans le même temps, nous, leur progéniture, étions demeurés à Case Pilote dans l’attente du moment où nous pourrions les rejoindre. La séparation, s’avéra longue et douloureuse, et, après une année, nous fûmes envoyés vers nos parents et nous nous entassions depuis dans un minuscule logis, mais nous étions ensemble. Papa aimait le jazz et l’atmosphère des boites de nuit, mais faisait le choix de rester enfermé chaque soir avec ses trois, puis quatre gamins. Il gagnait notre pain quotidien à la Régie Autonome des Transports Parisiens, tandis que Maman avait repris des études le jour et le soir aux cours d’adultes. Papa s’occupait de nous, comme le ferait un grand frère avec toutefois une implication toute paternelle.

Retenant ma main gourmande qui rodait à nouveau vers l’assiette de gâteaux, il la garda dans la sienne et me répondit avec une grande solennité :

- Nazaire ! Ton parrain s’appelle Nazaire, c’est un maître senneur ! Il continua comme pour lui même … Sé an mal boug (c’est un sacré bonhomme).

Je me gardai bien de questionner d’avantage mon père, le sachant de nature secrète, car je sentais bien que cette évocation le rendait plus triste qu’il aurait voulu le dire.

Martiniquais dans l’âme, orphelin de père à 18 ans, second d’une fratrie de dix, armé d’un seul brevet d’étude, mon père, avait dû comme tant d’autres, trouver une solution pour son devenir. Et, c’est avec une volupté certaine, qu’il quitta les Antilles pour l’Europe, car il s’était persuadé que sur ce bout de terre, cerné d’océans et qui retenait encore en son sein les stigmates de l’esclavage ancien, ni la colonisation, ni la départementalisation ne permettraient à la jeunesse martiniquaise d’atteindre sa stature d’homme.

Assise à coté de lui, je l’écoutais de sa voix grave, teintée de spleen, me parler de mon Parrain. Je sus alors que Nazaire était un valeureux marin pêcheur, que son embarcation portait le nom de « Courage d’abord » et que pour ces deux là, la mer avait peu de mystères.

Devenue adulte, je pus approfondir mes impressions. Installée dans mon adolescence et en secret, je me mis désormais à l’affût de toutes les informations qui me parviendraient de mon lieu de naissance et qui m’aideraient à identifier ce parrain Nazaire, décrit par mon père. Ma propension naturelle aux rêveries m’aida beaucoup et m’apporta plus qu’aurait pu le faire la réalité et dans mes moments de grande solitude je retournais dans le jardin de ma grand-mère, un espace clos doté de deux allées en croix, ornées de bougainvilliers, d’une pergola cernée de rosiers à larges corolles et de jasmin à l’arôme entêtant.

L’indispensable et ancestral bassin servait à tout faire. Je le considérais principalement comme ma piscine car je m’y rinçais après mon bain de mer quotidien, puis, je m’installais encore mouillée sur un vieux banc, non loin d’un flamboyant que les écoliers surnommaient : l’Arbre de la liberté car, dès que pointait le mois de juin annonceur de grandes vacances, l’arbre rougissait les chemins et les places de ces fleurettes pourpres. Chaque végétal : manguiers aux fruits plus dorés que le soleil, avocatiers aux feuilles vernissées, frêles papayers, goyaviers et même les ordinaires jujubiers me transmettaient l’assurance que bien qu’appartenant à l’évidence à une diaspora, nous possédions, contrairement à d’autres, un point d’ancrage et que celui-ci, devait être défendu, même mains et poings liés. Dans mes rêves, mon parrain marchait sur l’eau, les bras chargés de poissons colorés.

Et c‘est bien plus tard, c’est avec ma commère Ina que je compris la portée de l’écrit du poète :

«{ Là où l’aventure garde les yeux clairs, là où les femmes rayonnent de langage, là où l’arc-en-ciel de ma parole est chargé d’unir demain à l’espoir et l’infant à la reine}. » (Aimé Cesaire « Les armes miraculeuses »).

Hors de la Martinique, ce lieu mythique, devint le bouclier de mon cœur avec pour sentinelles tutélaires ma tante Rose et ma grand-mère Lala.

Quelques années plus tard, élève interne dans un pensionnat de jeunes filles, à Cahors, dans le Lot, je sentis s’éloigner la carence affective provoquée par le « mal du pays ». Ma famille, friande de tous les évènements de nos contrées lointaines, me faisait partager les joies et les tristesses de notre île mais avec le temps tout ceci me devint désormais étranger. Un jour pourtant rentrant à la maison pour de courtes vacances, j’appris une nouvelle qui me ravit le cœur : mon père nous conta que, lors d’une pêche quasi miraculeuse, mon parrain avait pêché un banc de coulirous * qui avait rempli plusieurs canots et que la vente avait entre autre permis aux Nazaire d’acquérir le premier poste de télévision du village. Une autre nouvelle emplie mon cœur de fierté : Guillaume, mon cousin, à dix sept ans, élève au lycée de Schœlcher, avait obtenu son baccalauréat avec la mention très bien.

Lorsque, quelques vingt années plus tard, j’eus la force de revenir à la Martinique je fis la connaissance de celui qui hanta mes rêves d’enfants. Parrain Nazaire, père d’une rafale d’enfants et qui en dépit de ses modestes moyens, se fit un devoir de nous recevoir dans sa maison du bord de mer, je m’aperçus que mes songes ne m’avaient pas menti. Nazaire était un être hors du commun et sa haute taille, son corps musculeux, son sourire bienveillant allaient de pair avec sa générosité. Il adorait faire plaisir et s’amusait sincèrement à voir les gens heureux autour de lui. Il avait toujours une attention pour ses proches, partageant en gage d’amitié et de fraternité les produits de sa pêche avec les plus humbles. Parfois, rentrant de bordées, un de ses fils, Théma, devenu marin-pêcheur à son tour, épuisé par les efforts exigés pour une pêche de deux jours à Miquelon (pêche en haute mer) le jeune homme rageaient de la prodigalité de son père

- Nou péké janmen ni ayen, papa tro enmen ba ! Lè Nazè sennen, sé la kominn ki sennen ! (nous serons toujours miséreux car notre père aime trop donner ! Quand Nazaire senne, c’est la commune qui a senné)

Ses fils avaient raison, mais mon parrain ne pouvait s’empêcher de compatir aux souffrances d’autrui. Il était habité par un tel dynamisme que je m’étais habituée à le croire immortel. Communiste jusqu’au bout des ongles, Nazaire employa toute sa vie cette force aussi bien morale que physique, avec un instinct de lutteur, pour venir à bout des embûches semées sur sa route. Son imagination était constamment en éveil et son esprit bouillonnait de multiples projets. Conscient de la réalité antillaise : aliénation culturelle des élites et préjugés de couleur à tous les niveaux de l’échelle sociale, il fut un Césairiste de la première heure et fidèle combattant aux côtés de cet autre prodige. Son admiration était profonde et sincère pour celui qu’on disait être « Le Chantre de la Négritude ».

Aussi, évoquant mon parrain disparu, l’image d’un autre se superpose à la sienne et je songe à la douleur silencieuse de mon père, ce jeune homme si distingué, nourri de Schoelchérisme qu’il fut avant le nécessaire reniement qui finit par le rendre farouche et désenchanté, et me viennent à l’esprit les amers sarcasmes du poète-militant :

« {Et il y a le maquereau nègre, l’askari nègre, et tous les zèbres se secouent à leur manière pour faire tomber leurs zébrures en une rosée de lait frais. Et au milieu de tout cela je dis hurrah ! Mon père meurt, je dis hurrah ! la vieille négritude progressivement se cadavérise …} (Aimé Césaire : « Cahiers d'un retour au pays natal »).

{{La carbétienne}}

Novembre 2010

* makriyo : maquereau

* bakwa : chapeau de paille

* coulirou : chinchard

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