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Barlen Pyamootoo: «La littérature n’a pas de frontières»

Barlen Pyamootoo: «La littérature n’a pas de frontières»

Paru le mois dernier aux Éditions de l’Olivier, «Whitman», le nouveau roman de Barlen Pyamootoo a été lancé chez nous, mercredi 12 juin. L’occasion pour l’auteur de (re) dire son attachement à Trou-d’Eau-Douce et son détachement de l’inspiration mauricienne.

Cela fait longtemps que le poète Walt Whitman est, pour vous, «père et mère de la littérature américaine ? 
En août 2012, j’ai passé trois mois en résidence d’écriture à Iowa City et trois mois à Pittsburg. Le premier livre que j’achète dans une librairie à Iowa, c’est Leaves of grass de Whitman, la première édition de 1855.

Un recueil que Whitman a enrichi toute sa vie.
À la fin des années 1970 en France, quelqu’un m’avait passé Feuilles d’herbe, la traduction en français, en me disant, «voilà un grand poète». Je l’avais lu mais je n’avais pas compris grand-chose. J’avais 17-18 ans.

Je ne sais pas pourquoi à Iowa City, j’achète ce livre. J’aurais dû acheter Salinger ou Faulkner, mais j’achète celui-là. Je rentre dans ma chambre d’hôtel. Je commence à lire et je comprends, parce que j’ai vu les Etats-Unis, l’immensité. Je me dis, un jour j’écrirais bien un livre sur Whitman. Mais je ne suis pas biographe.

Le roman se déroule sur deux semaines.
C’est 13 jours dans la vie de Whitman. À Pittsburg, j’avais commencé L’île au poisson venimeux (NdlR : son précédent roman). Quand vous entrez dans une librairie aux États-Unis, il n’y a la photo que d’un seul écrivain, celle de Walt Whitman. Je me pose des questions : ah bon, il est adoré à ce point aux États-Unis ? Au couple qui me reçoit, j’allais dire : Whitman est bien le père de la littérature américaine ? Je me dis : c’est macho de ne dire que le père. Donc je dis, le père et la mère de la littérature américaine. Ils me répondent oui, tous les deux. Plus tard, au cours de mes recherches, quelqu’un a dit : la poésie de Whitman c’est brutal, choquant mais c’est le premier poète américain.

Je rentre à Maurice, vers la fin de l’écriture de L’île au poisson venimeux, en 2016. Pour me détendre, je fais des recherches sur internet. Je tombe sur l’histoire du frère de Whitman. J’ai trouvé cela vraiment magnifique que quelqu’un lâche tout pour retrouver son frère. Dans les livres sur Whitman, cet épisode n’est raconté que sur une page. Pour entrer dans la tête de Whitman, il fallait absolument que je connaisse son œuvre littéraire. J’ai lu Drum-Taps. Le livre qui m’a aidé c’est Feuilles d’herbe, la première édition en anglais et l’édition finale traduite en français par Jacques Darras. J’ai aussi lu quelques-unes de ses lettres envoyées à sa mère. Il y a un épisode qui m’a bouleversé : il remplace un cocher pendant une semaine, mais ne prend pas son argent pour que le cocher ne soit pas renvoyé. Le cocher lui dira: «you’ve got the heart at the right place». Je me suis dit, voilà mon personnage.

Vous avez fait un roman à partir d’une page ?
Un écrivain est comme ça. Chandler (NdlR : Raymond Chandler, écrivain américain) a écrit un roman qui se passe en Chine, mais il n’y a jamais mis les pieds. Il écrivait dans une chambre aux murs blancs en Suisse. Whitman est si américain, en même temps si universel. On dit que l’indépendance des Etats-Unis c’est 1776, mais que l’indépendance culturelle américaine c’est 1855, année de la parution de Feuilles d’herbe. D’ailleurs il sort un 4 juillet, jour de l’indépendance.

Que souhaitez-vous que le lecteur qui n’a jamais entendu parler de Walt Whitman retienne ?
D’abord, qu’il découvre une autre époque, un autre pays. Mais surtout qu’il fasse un parcours avec quelqu’un qui en vaut la peine. Vous vous souvenez du film Le cercle des poètes disparus ? Au début du film, on lit O Captain! My Captain. Quand le professeur demande qui a écrit ça, personne ne sait. C’est Whitman. Il a écrit sur Abraham Lincoln, qui était son héros, en disant, voilà un homme ordinaire, qui a fait toutes sortes de métiers, et qui est devenu un président extraordinaire.

En plus – là je suis tombé des nues – Whitman a une bonté sans faille. Même vers la fin de sa vie, quand il est paralysé, il a eu une sorte d’AVC, il n’a de haine pour personne. C’est rare.

J’étais au festival de Montpellier, on m’a posé des questions. On m’a dit, vous êtes romancier, Whitman poète, est-ce qu’il y a eu une connexion ? J’ai dit non. Dans l’avant-dernier chapitre du livre, le personnage se pose des questions sur ce qu’il va devenir, ce qu’il va écrire. La guerre (NdlR : guerre de Sécession) et ses écrits ne font qu’un. Mais à part ça, je ne parle que de l’homme.

Il y a deux ans, vous affirmiez que le cycle de romans mauriciens est fini. Vous maintenez ?
Oui, sauf pour Trou-d’Eau-Douce. J’ai signé le contrat pour mon prochain livre qui a pour titre Monterey. C’est une ville en Californie. C’est un diptyque : Whitman est vraiment lié à Iowa. Ensuite j’ai passé trois mois à Pittsburg. Un jour, je rentre d’un concert de jazz en passant par Monterey street. C’est un nom pour un roman, ça. C’est le quartier qui évoque la guerre entre le Mexique et les Etats-Unis, avec la bataille de Monterey. Il y a un autre Monterrey, avec deux « r », au Mexique, où il y a aussi eu une bataille. Il y a quelque chose de Trou-d’Eau-Douce dans Monterey, mais je ne peux pas en dire davantage. C’est un peu comme Faulkner, mais lui est un immense écrivain. Faulkner a créé un lieu, qu’il appelle Yoknapatawpha, où se déroulent pratiquement tous ses romans. Quand j’ai parlé de mon projet à Olivier Cohen (NdlR : patron des Éditions de l’Olivier), il m’a dit : «tu veux avoir ton Yok à toi».

Le cycle mauricien n’est pas si fini que ça alors ?
Il est terminé, mais on ne sait jamais, plus tard, quand j’aurai 90 ans. Mais Trou-d’Eau-Douce c’est un endroit à part.

Vous faites une distinction entre Trou-d’Eau-Douce et le reste de Maurice ?
Trou-d’Eau-Douce c’est ma chambre, Maurice, ma maison. J’ai de la reconnaissance, de la gratitude pour Trou-d’Eau-Douce, c’est là que j’ai commencé à écrire. Je lui dois mes cinq livres. J’ai dit que le cycle mauricien est fini après une présentation de moi, à Strasbourg pour L’île au poisson venimeux. Sur 30 minutes de présentation, on en a passé probablement 29 à parler de l’île Maurice, comme si j’étais un guide touristique, et une minute à parler de littérature. Je me suis dit on ne va pas me faire chier avec l’île Maurice. Qu’on me parle de littérature.

L’Atelier d’écriture et sa revue : un autre cycle terminé ?
J’ai commencé l’Atelier d’écriture en octobre-novembre 2008 après la parution de Salogi’s. J’ai terminé l’Atelier d’écriture en 2015 avec Paysages intérieurs, la traduction de chants tamouls par Kavinien Karrupudayyan et Marek Ahnee. Entre 2008 et 2015, je n’ai pas écrit de livres parce que j’ai animé l’Atelier d’écriture. J’arrête en 2015 et un livre sort en 2017, un autre en 2019.

Quand on fait écrire les autres on n’écrit pas soi-même ?
Je n’aime pas faire les choses en touriste. Le grand patron des Éditions de l’Olivier, Olivier Cohen vient chez moi, il passe deux semaines avec sa femme, Geneviève Brissac, qui est écrivaine, prix Femina dans les années 90. Il publie beaucoup les Américains. Il me dit en anglais : «ça suffit, be a good selfish man».

Vous l’avez écouté ?
J’y pensais depuis quelque temps. Si je veux écrire, ce que j’aime par-dessus tout ou presque, je ne peux pas être animateur d’atelier d’écriture. Ça me prendrait tout mon temps. Après, quand tu rentres chez toi le soir, tu es bon à rien qu’à boire une bière et à regarder la télé. Olivier Cohen avait raison : il faut être un bon égoïste.

Égoïsme et littérature dans la même phrase ?
Égoïsme dans le sens : pense à ta propre écriture et délaisse le boulot d’éditeur. Je ne peux pas faire les deux en même temps.

Le mot «message» vous ennuie?
Je raconte une histoire.

Sans aucune autre intention ?
Avec Salogi’s, je disais que c’est un hommage à ma mère. Une journaliste de France Culture m’a dit : c’est plus que rendre hommage, c’est une offrande. Pour Whitman, c’est la même chose.

Il y a des similarités très lointaines entre Whitman et moi. Il aime sa mère et sa famille. Chez moi aussi, il y a des trucs comme ça. Au début du roman, sa mère tourne les pages du journal, mais elle ne sait pas lire. Quand il lui envoie des lettres, c’est pas la mère qui les lit, mais son frère Jeff. Ma mère ne savait ni lire ni écrire avant son mariage. Le fait d’être devenu écrivain et d’avoir une mère qui ne savait pas lire pendant longtemps, c’est aussi comme Camus et sa mère qui était analphabète. Whitman est né sur une île, Long Island. Moi aussi, je suis né sur une île. Il est poète, mais je ne suis pas poète.

Vous le deviendrez ?
Non, j’adore tellement les romans. Je pense très modestement que j’ai parfois une écriture poétique. Mais je ne suis pas poète.

J’étais dans une librairie à Vichy, j’étais content d’avoir dédicacé 25 copies de Whitman. J’ai aussi dédicacé – ce que je ne fais jamais, mais on a tellement insisté – Feuilles d’herbe de Whitman. Cela me fait plaisir d’avoir fait vendre son livre à des gens qui m’ont dit qu’ils ne le connaissaient pas.

Avec Jan Maingard et d’autres, je travaille sur une anthologie de la littérature mauricienne des origines à nos jours. Le premier tome sera publié vers novembre. On commence avec un premier texte de 1708 de François Leguat. Il y a des textes de Darwin en anglais, Georges d’Alexandre Dumas, Froberville, Léoville L’Homme etc. Voilà une île qui a vu naître beaucoup d’écrivains. En France, nous sommes plusieurs à être édités, avec un accueil souvent, sinon toujours favorable. Si ce pays a produit des écrivains, on le doit aussi à nos anciens. Je me souviens d’un film des frères Taviani. Un personnage demande à un autre, «qui es-tu ?» L’autre répond : le fils, petit-fils, l’arrière-petit-fils et il cite tous les grands artistes italiens. La littérature n’a pas de frontières. Je ne suis pas américain, mais on peut se dire petit-fils, arrière-petit-fils de Marcel Cabon, Malcolm de Chazal. Allons plus loin, de Whitman, Homère…