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Bokantaj asi lang kréyol pa kòté Mémorial Act

Karen TAREAU

Respè ek lonè bat tout lé Kréolis, mètlékol, matjé kréyol ki ka poté langlan douvan douvan. Man Paulette J’no Baptiste (lantwopolog lendikasion ESPE Gwadloup) ek an krey manmay fè an sanblé bÒ kòté Mémorial Acte, atè Gwadloup pou gloriyé liv a yo : Pawol maké asi mès é labitid an banzil karayib.

Pèp-la té alaglani di wè niméwo 6 ka bokanté asou lang manman yo. Ki pwofésé, wouchaché, tout moun sé moun padavwé yo tout té ni plas a yo nan liv lasa. Mè sa ki pòtalan, sé di wé ke pèp lakaraib ka goumen pou kilti a yo pa chaviré nan piès wélélé lasimilasion.

Anmizi anmizi, yo ka chonjé matjé pawol yo, pou sé tibray pé aprann sa yo yé. Sé pa yenki Lafrans ek « les Gaulois » kon yo ka di. Kidonk, sa ki ka mantjé ki até Gwadeloup oben Matnik, sé sa  yo ka kryé  an fwansé « didactique du créole » kivédi an lanmanié pou sé ti manmay pé aprann kréyol ek koumanniè yo pé kabéché kilti a yo andidan systèm lendikasion. Pas ki nou lé ki nou pa lé, nou sé nan bouyon oliwon latè.

La place et le rôle de la langue créole dans les danses, musiques et

Sport traditionnels en Martinique :

Palé Kréyol an moman lagé-ko (amizman) !

Je souhaiterais vous présenter brièvement une étude que j’ai réalisée dans le cadre de ma thèse de doctorat en culture et langue régionales. Celle-ci porte sur La transmission des pratiques traditionnelles culturelles à la Martinique. Une recherche au sein de laquelle j’analyse l’acte et le processus de transmission intergénérationnel et transgénérationnel à travers deux pratiques culturelles : le bèlè et la yole ronde. 

À cet effet, je pose la problématique suivante :

 – Comment qualifier la Martinique d’aujourd’hui ? Serait-elle une société traditionnelle, post-traditionnelle ou moderne ?

– Quel(s) sens donner à un retour à la tradition culturelle ? Peut-on y voir une quête identitaire ? Ou un besoin d’inscrire un destin collectif dans un fondement culturel idiosyncratique ?

– Serait-ce valoriser l’oralité aux dépens de la modernité scripturale ? En d’autres termes, ne s’agirait-il pas d’opposer deux types d’éducation : l’éducation traditionnelle et l’éducation moderne ? Si tel est le cas, comment pourrait-on penser la langue et la culture régionales au sein de l’institution scolaire ?

– Ne pourrait-on pas établir un continuum culturel et linguistique, afin que la transmission des valeurs ne soit pas une transgression tant du monde traditionnel que du monde moderne ?

L’intérêt de cette étude est de comprendre le regard que les acteurs de la transmission, anciens, djoubakè ou mapipi portent sur leurs pratiques traditionnelles, dans une société de plus en plus occidentalisée. J’y établis des perspectives d’ordre didactiques qui relève notamment de la didactique de la langue créole puisque le meilleur moyen de diffuser la langue et la culture est l’enseignement.

Toutefois, se pose la question de la conceptualisation de tout ce travail réalisé. En effet, comment conceptualiser des discours, une pratique, des émotions, des valeurs ? Autrement dit, comment conceptualiser un imaginaire créole, bien au-delà des pratiques étudiées qui ne sont en fait qu’un modèle.

Intéressons-nous par exemple au langage et à la langue créole de la pratique du bèlè. Il suffit de relater un vieux chant connu à la Martinique :

« Belia poul la ponn

An poul nwè ponn an zé blan…

I mété an la riviè a

Man we’y an kouran dlo a »

 

Telle dans la tradition africaine, la métaphore était une façon de s’exprimer au quotidien et ceci dès l’enfance. La transmission s’effectuait donc sous le mode implicite.

Dans le cas de notre chant, la poule noire n’est que la femme de couleur qui a enfanté d’un enfant de race blanche. Elle a donc commis une transgression…surtout raciale. Prise de honte, elle l’a abandonné dans la rivière.

Cet extrait fait parti par exemple, d’une étude sur ce que nous appelons  la métaphoricité naturelle de la langue créole ; une étude qui peut intégrer des contenus d’enseignements, par la mise en évidence des typologies des métaphores et de ses axes paradigmatiques et syntagmatiques. Nous pouvons aussi identifier cette métaphoricité de la langue au sein des discours : des termes qui semblent simples mais qui ne le sont pas forcément pour des non pratiquants mais aussi pour des enfants pour qui l’imaginaire créole leur est de plus en plus étranger.

Si nous prenons  les expressions : monté au tambour. On a enlevé toute l’essence même de l’expression, dans la mesure où le signifiant créole monter n’a pas le sens (le signifié) du signifiant monter en français. Dans l’imaginaire créole, on dit que la personne est montée par un loa ; ce qui revient à dire qu’elle est en transe.

En outre, le syntagme monter au tambour ne signifie pas que les danseurs doivent se diriger vers le tambour qui, symboliquement représente l’espace le plus sacré, le plus élevé spirituellement. Le couple de danseurs peut effectivement se rapprocher spatialement du tambour, mais il peut danser aussi au centre (de la ronde bèlè). En toute logique sémantique, le verbe monter n’a pas la seule signification du français : aller d’un point à un autre point plus élevé géographiquement mais que les danseurs s’expriment au maximum. On retrouve donc la métaphore de la transe africaine. Si dans la transe, le danseur est monté (voire chevauché) par le loa car son expression corporelle lui échappe, dans le bélè (qui a perdu cette transe) le danseur doit manifester sa plus belle performance physique. Il y a donc une retraduction de la transe qu’il investit dans le bélè par le O pli bel diez[1]. Si on emploie cette expression en français régional « monter au tambour », on a désémantisé, on a désacralisé l’expression.

Et il en va de même pour la yole ronde. Au-delà de la médiatisation de la pratique, les anciens nous transmettent toute une richesse lexicale à analyser et un imaginaire créole, issus en fait de survivances africaines.

La conceptualisation consiste donc à transférer tout un savoir vivre (car n’oublions pas : bèlè veut dire an manniè viv’, une philosophie de l’existence) au sein de, l’institution scolaire notamment dans le cadre d’une politique éducative décentralisée.

 Les lois de décentralisation et notamment la loi sur la refondation de l’école républicaine qui sera effective dès la rentrée 2016, donne davantage de libertés aux chefs d’établissements. Ce qui va leur permettre de réfléchir sur les problématiques locales et de lutter contre les inégalités sociales à l’échelle de leur territoire.

Dans le cas de la Martinique ; un réseau d’établissements scolaires est inclus dans la ZEP. Ce réseau concerne 22 établissements répartis entre le Centre et le Nord de l’île. L’éducation prioritaire se concentre sur 14 mesures clés définis sur le site de l’EN et définis sur trois axes :

  • « des élèves accompagnés dans leurs apprentissages et dans la construction de leur parcours scolaire ;
  • des équipes éducatives formées, stables et soutenues ;
  • un cadre propice aux apprentissages ».

Nous constatons que la ZEP concerne paradoxalement les zones à hautes activités artistiques et culturelles. Nous retrouvons pour exemple une forte concentration d’écoles de bèlè dans l’agglomération de Fort de France, Le Nord atlantique (terroir du bèlè) est aussi bien représenté.

Pourquoi ne pas prendre en compte cette conjecture pour construire un projet commun dans lequel la langue, l’histoire, l’EPS et bien d’autres disciplines seraient intégrés dans un processus d’appropriation de la culture et de la langue ?

Les lois de décentralisation considérées comme une négativité de nos identités par une élite de la population ne peuvent-elles pas être utilisées comme un levier de réappropriation d’un univers traditionnel en contexte de modernité ? Il convient donc d’ajuster une politique nationale en fonction des besoins locaux.

 

Bien que notre domaine d’étude porte sur les pratiques traditionnelles et culturelles, il serait inapproprié d’introduire du bèlè et/ou de la yole dans l’ensemble des établissements de la Martinique. Mais il serait urgent de donner du sens à notre tradition, une tradition qui révèle un mode de vie, une culture, des pratiques et des valeurs qu’il conviendrait d’interroger et d’inscrire dans des programmes d’enseignement. En outre, il s’agirait de transmettre des valeurs qui  participent aux finalités de l’éducation puisque c’est à partir de ces finalités que l’on construit le « que transmet-on » «  et le « comment transmet-on ».

En définitive, la connaissance qui se dégage d’une réelle étude de notre patrimoine culturel nous autorise à dire qu’au delà des contenus d’enseignement, nous avons le devoir de former des citoyens, à qui ils nous échoient de transmettre des valeurs qui se révèlent être communes au Tout-Monde glissantien. La solidarité, le partage et bien d’autres valeurs sont des continuums des valeurs républicaines françaises mais aussi martiniquaises. La sociologue Anne Van-Haecht parle de recomposition de l’ordre social, scolaire dès lors qu’il s’agit d’introduire de nouveaux schèmes de pensées, des particularismes dans un modèle de société plus englobant. Nous utiliserons la notion de réappropriation de l’ordre afin de ne pas tomber dans le piège du mimétisme institutionnel.

Ceci est donc une analyse que j’entreprends dans le but d’offrir aux pédagogues des méthodes didactiques de la langue créole à travers l’utilisation des pratiques traditionnelles.

 




[1] Notre traduction : la plus belle performance.

 

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