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BrExit, une victoire à la Pyrrhus et redéfinition du vrai « déficit démocratique »

Khal TORABULLY

Dans mon précédent article, je soutenais que l’argumentaire le plus probant du BrExit était fondé sur le  bouc-émissaire (l’étranger, le réfugié, le migrant …) tout trouvé pour les maux d’une société manipulée par les tenants du « leave » et les médias. Les premiers jours de cette sortie anglaise de l’UE me donnent raison à une vitesse vertigineuse. Constat.

Le silence gênant des vainqueurs

Il est extraordinaire de constater que les vainqueurs du BrExit font plutôt profil bas. Nigel Farage, très embarrassé que son mensonge ait pu tromper autant d’anglais, même s’il semble contester avoir « menti » sur une de ses promesses relatives au financement du National Health Service (1). Il a l’air nettement dépassé par ce vote des 17 millions d’anglais pour le BrExit, les baisses à la City et le plongeon de la livre sterling. Ses déclarations sont fuyantes, admettant qu’il n’a aucun plan pour l’après-BrExit. Il en est de même pour le conservateur Boris Johnson, que l’on surnomme désormais le Trump anglais, et qui, au-delà de ses bravaches pour le poste du PM, semble tout aussi dépourvu « quand la bise fut venue »… Du propre aveu de « Bo John », il n’y aucun plan pour l’après BrExit, espérant que l’équipe Cameron aurait concocté quelque chose pour gérer la sortie de l’UE, qui prendra deux ans…

Devant ce vide laissé par les vainqueurs, Lord Heseltine, qui fut vice-premier ministre anglais, a déclaré que les trois champions du « Leave », Johnson, Gove et Farage, devraient être chargés de négocier avec l’UE pendant les 2 ans à venir, pour que personne d’autre n’ait à être blâmé pour ce vote qu’il déplore : « Toute autre équipe de négociation pourra prétexter  que ces trois-là auraient obtenu un meilleur résultat pendant les négociations, ils excuseront toute détérioration de la position de la Grande-Bretagne comme un échec des négociateurs autres qu’eux. Ils doivent être en fonction et on doit les voir en action ». L’enjeu est clair : que les responsables du BrExit, assument pleinement, et jusqu’au bout, leur acte de rupture, sans se défiler...

Après le BrExit, à défaut de programme, la montée du « racisme post-référendum »

Cette victoire à la Pyrrhus, cependant, ne doit pas cacher un phénomène montant, celui qui a alimenté les peurs du BrExit. Maintenant que la « souveraineté de la nation anglaise est acquise » (entendez par-là, la suprématie des anglais de souche), les idéologues de la haine donnent de la voix et occupent du terrain « reconquis ». Nombreux, en effet, sont les citoyens anglais issus de l’immigration qui ont été agressés verbalement dans la rue ces derniers jours. Ainsi, les descendants des célèbres « plombiers polonais » de Thatcher, ont trouvé, aux abords d’une école primaire, ou glissées sous leurs portes, des petites cartes où sont inscrites :"Quittez l'Union européenne. Dehors, la vermine polonaise", dès le lendemain du BrExit, à Huntingdon, dans le Cambridgeshire. A Hammersmith, la police enquête sur un tag « au motif raciste » sur un centre culturel polonais. L’ambassade de Pologne a exprimé son inquiétude à ce sujet, de même que le Muslim Council of Britain, qui a rapporté une augmentation d’actes islamophobes. La baronne Warsi a signalé une explosion d’agressions verbales à Skynews. Elle rapporte qu’elle a rencontré des personnes devenues la cible des racistes et d’islamophobes : « Ecoutez, nous avons voté pour la sortie [de l'UE], maintenant vous devez partir." (2). Un italien dit avoir été attaqué à coups de bouteille pour avoir demandé si son interlocuteur avait voté pour le BrExit… Les réseaux sociaux se font l’écho de la multiplication des actes et paroles racistes et xénophobes inscrits dans ce qu’on nomme le « racisme post-référendum ». Cameron, le grand perdant du BrExit, a désapprouvé cette « montée de la haine » à l’instant (3).

Le cheval de Troie de l’anti-Bruxelles, masquant une stratégie exclusive

Que révèlent ces actes xénophobes, sinon que la société anglaise est traversée profondément par le racisme et le rejet de l’autre, qui ont été des moteurs puissants dans le choix du BrExit ? Et que ce vote est un coup de semonce porté à l’ouverture britannique sur l’autre ?

Comme nous le disions, l’Europe est bel et bien en face du retour de la Bête. Le phénomène à tenir en compte, après ce vote, est que le discours europhobe précède celui de l’acte/parole xénophobe. Il faut désormais s’attendre, qu’en Europe, le discours Euro-exit serve de promontoire à une stratégie raciste et xénophobe, visant à utiliser Bruxelles – qui n’est pas exempt de tout reproche, avec la déliquescence de l’élite politique – comme bouc-émissaire pour leurs gains « politiques » sans réel programme. Nous avons signalé cette instrumentalisation du BrExit par le FN et les autres mouvements et partis de l’extrême-droite. Si ceux-ci parlent de « déficit démocratique » en stigmatisant les décisions de Bruxelles, je leur donnerai totalement raison dans l’utilisation de ces termes, sauf que je redéfinirai ces termes à l’aune de leurs propres stratégies de conquête du pouvoir, dénuées de réelle vision à moyen ou long terme… Ce déficit s’exprime, à mon sens, non pas tellement par le fait que Bruxelles fait régner sa loi selon les eurosceptiques populistes, mais par le fait que la démocratie s’exprime déjà dans la volonté des 17 millions d’anglais qui ont voté la sortie de l’Angleterre sur des critères posés sur les barres les plus basses de la politique : la haine de l’autre. Ce déficit s’exprime aussi par le fait que même sans programme, l’extrême-droite peut subvertir le débat politique en proposant des réponses simples à des questions complexes, et cela est accepté par quantités de votants mécontents ou désabusés. Oui, il y a déficit démocratique et politique, souvent alimenté par la politique politicienne de l’élite en place, quand le débat politique est contaminé par un discours extrémiste qui masque les vrais enjeux sociaux, culturels, économiques et politiques et qu’il l’emporte sur un raisonnement sensé fonder cette démocratie. Et je pense qu’avec la possible tentation de l’euro-Exit dans les camps de l’extrême-droite européenne, qui demande des référendums type BrExit à tour de bras, ce déficit va s’accroître...

Dans ce contexte de xénophobie sans autre programme que la conquête du pouvoir basée sur la xénophobie, je partagerai cette phrase d’Etienne Gernelle : «  La Grande-Bretagne risque finalement de se retrouver petite Angleterre » (5). Je partage cette formule, tout en précisant que ce n’est pas tellement en raison du risque d’indépendance de l’Ecosse ou de l’Irlande, qui désunirait le royaume, que ce risque existe bel et bien, mais par ce manque d’une grande vision humaine et démocratique dans un monde multipolaire. Oui, baser sa décision sur les enjeux complexes du monde actuel dans le cadre de ce déficit démocratique  révèlerait que l’on regarde le monde globalisé avec les lunettes du dix-neuvième siècle… A travers ces lorgnettes, le rêve de la Grande Europe deviendrait, selon le vœu des rabougris et des haineux, la réalité d’une toute petite Europe, repliée sur elle-même.

© Khal Torabully, 27 juin 2016

Notes :

(1) http://www.newstatesman.com/politics/uk/2016/06/watch-evidence-nigel-far...

(2) http://www.independent.co.uk/news/uk/politics/brexit-eu-referendum-campa...

(3) http://www.montraykreyol.org/article/apres-le-brexit-la-parole-raciste-se-libere-en-grande-bretagne-ou-les-agressions-se

(4) https://www.theguardian.com/uk-news/2016/jun/27/sadiq-khan-muslim-council-britain-warning-of-post-brexit-racism

(5) http://www.lepoint.fr/editos-du-point/etienne-gernelle/etienne-gernelle-...

 

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