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LE CHANGEMENT C’EST MAINTENANT

CE N’ÉTAIT PAS AVANT-HIER

par Edouard de Lépine
CE N’ÉTAIT PAS AVANT-HIER

Parce qu’elles se dérouleront moins de deux ans avant l’un des plus importants tournants de notre histoire : la mise en place de la nouvelle Collectivité et de l’Assemblée uniques qui remplaceront le Département et la Région en même temps que notre vieux Conseil Général (143 ans) et notre jeune Conseil Régional (31 ans), les prochaines élections législatives revêtent un caractère exceptionnel.

C’est en effet à la prochaine Assemblée Nationale que devrait se décider en définitive le mode d’élection et la fonction de notre Assemblée unique, l’outil le plus important pour toute amélioration significative de notre situation au cours de la prochaine décennie. Un outil dont l’efficacité dépendra de la qualité et de la représentativité de ceux qui vont y siéger. C’est à eux qu’il appartiendra de négocier avec le pouvoir central, dans le respect de la constitution, les habilitations, les adaptations et les moyens qui leur paraîtront indispensables pour jouer pleinement le rôle qu’on est en droit d’en attendre : tourner définitivement la page de la colonisation pour ouvrir celle d’une responsabilité de plus en plus grande dans la gestion de nos propres affaires.

Il paraît que ce problème serait un faux problème et en tout cas « un problème de trop » que nous n’avons pas à aborder, et qui d’ailleurs n’intéresse pas les électeurs, beaucoup plus préoccupés par leurs difficultés quotidiennes concrètes que par le mode d’élection des conseillers de la future Assemblée Unique : le chômage, l’emploi, la vie chère, l’éducation, la santé, le logement insalubre, les transports, l’épandage aérien, les pistes cyclables, le prix d’un « {tombé-lévé} » entre le Lamentin et le Morne Pitault, la biodiversité, les NTIC., pour ne rien dire des miracles attendus de l’imaginaire au service de la poélitique.

Il est vrai que nos 45 candidats peuvent compter sur la complaisance ou sur la complicité des journalistes pour n’avoir pas à répondre aux questions qui fâchent ou qui pourraient gêner. Tout se passe donc dans cette campagne des législatives comme si le passage de notre ancien à notre nouveau statut était déjà hors sujet, l’essentiel étant déjà réglé. Y compris hélas ! et peut-être même d’abord pour ceux qui ont voté Hollande, en promettant le changement pour demain et qui semblent considérer aujourd’hui que le changement c’était hier ou même avant hier puisque la principale revendication de la gauche depuis 30 ans, l’Assemblée Unique, avait été déjà décidée avec la loi de juillet 2011.

On parle donc de tout et de n’importe quoi, dans cette campagne électorale, sauf de cette loi de juillet 2011 votée à la quasi-unanimité par le Parlement, majorité sarkoziste et opposition socialiste confondues. Cette loi fixe pourtant à la fois le mode de scrutin, baptisé « proportionnelle territorialisée », qui mettra en place l’instrument de notre libération, avec une prime de 20 % qui constitue une véritable obscénité politique pour la liste arrivée en tête même avec une seule voix de majorité (0,01% ?) et un mode de fonctionnement garantissant pour six ans au moins la stabilité de cette démocratie croupion.

Au nom de quoi le gouvernement français pourrait-il à la fois justifier le respect de l‘engagement pris par le candidat François Hollande de faire abroger purement et simplement l’ensemble de la réforme territoriale sarkosiste, pour 98 des 10O départements français et pour 25 des 27 régions de France, et le refus de toucher à la queue de cette réforme, pas moins sarkozienne que son corps, pour les deux seules collectivités de Guyane et de Martinique ?

Pour respecter la volonté de la population ou celle des élus qui prétendent parler en son nom ? Le Président du PPM, Président du Conseil Régional et de la coalition qui dirige cette assemblée, assure que cette loi serait un compromis, une notion tout à fait acceptable et même recommandable dans une situation aussi délicate que la nôtre et qui pourrait donc se comprendre. Sauf si ce qui est en jeu ce n’est pas la nécessité absolue du consensus le plus large, et par conséquent du compromis, dans une conjoncture difficile mais la mise à mort sans phrase de la représentation des cantons et finalement de nos communes qui constituent le noyau dur de la démocratie territoriale parce qu’elles sont historiquement la plus ancienne et politiquement la plus stable de nos institutions.
De quel compromis s’agirait-il donc ? Les partisans du scrutin proportionnel intégral sur l’ensemble du territoire, MIM-RDM, et ceux d’une proportionnelle cantonale (???) sur 9 sections (PPM-EPMN) se seraient mis d’accord sur le découpage du pays en 4 sections au lieu de 9. Inappréciable progrès que cette transformation de 4 circonscriptions prévues pour un scrutin uninominal majoritaire pour les élections législatives en quatre sections pour un scrutin de liste proportionnel pour notre nouvelle assemblée ! On ne se moque pas davantage de l’électeur.
Ce compromis serait intervenu au sein de la commission mixte mise en place en juin 2010 par le Conseil Régional qui venait d’être élu (mars 2010) et le Conseil Général qui devait sortir neuf mois plus tard en mars 2011. Non seulement cet accord n’a jamais été validé par le Congrès des deux assemblées auquel il devait être soumis, mais aucune de ces deux assemblées n’a eu à en débattre avant le vote du Parlement en juillet 2011. Claude Lise au Sénat et Alfred Marie-Jeanne à l’Assemblée Nationale ont d’ailleurs voté contre cette loi qui n’a jamais fait l’objet d’un compromis quelconque entre élus martiniquais.

Et pas seulement à cause de l’obscénité de la prime de 20 %. Voir à ce sujet l’appréciation générale du rapport de Didier Laguerre, secrétaire général du PPM, responsable à l’époque du Groupe EPMN à cette Commission Mixte et actuel suppléant de Serge Letchimy dans la circonscription du Centre : « {{si quelques points de convergence ont pu être dégagés sur des aspects mineurs, nous en sommes restés à une mosaïque de positions différentes, voire divergentes… je prends acte de l’échec de cette commission}} » (Compte-rendu de la commission mixte des élus du Conseil régional et du Conseil général, par Didier Laguerre, 16 septembre 2011).

En réalité, la loi du 27 juillet est un cadeau empoisonné de Sarkozy à la Martinique et à la Guyane pour diviser la gauche martiniquaise un peu plus qu’elle ne l’est déjà, même en accentuant le malaise au sein de sa propre famille, en tout cas à la Martinique, où la droite n’en finit pas d’avaler des couleuvres grosses comme des boas et de se déconsidérer chaque jour un peu plus malgré les habits neufs dont elle voudrait parfois se couvrir ou les éclairs de lucidité et de courage qui peuvent illuminer de temps en temps la fumeuse opacité de ce qui lui tient lieu de corpus politique.

La gauche martiniquaise et en tout cas les progressistes martiniquais n’ont absolument pas le droit d’être si peu que ce soit complices de cette résistible dérive qui peut conduire n’importe où sauf à l’autonomie et au socialisme dont nous rêvons.

Autant nous devons être décidés à contribuer à la consolidation de la victoire de François Hollande et de la gauche française en assurant à son Premier Ministre Jean Marc Ayrault et à son gouvernement la plus large majorité possible à l’Assemblée Nationale autant nous entendons demeurer vigilant quant à l’usage qui pourrait être fait par ceux que nous aurions envoyé siéger à l’Assemblée Nationale.
Les électeurs de gauche doivent poser clairement deux questions à tous les candidats et d’abord bien entendu à eux qui se réclament de la gauche :

-# Êtes-vous pour ou contre le mode de scrutin prévu par loi de Juillet 2011 et pour cette prime obscène de 20 % accordée à la liste arrive en tête même avec une seule voix de majorité ?
-# Êtes-vous pour ou contre un mode de scrutin mixte, proportionnel et majoritaire, qui garantisse à la fois la représentation de tous les courants politiques présents dans notre pays et celle de nos communes ?

C’est sans état d’âme que nous n’accorderons notre confiance à aucun candidat qui refusera de s’engager clairement pour l’abrogation pure et simple de toute la réforme territoriale de Sarkozy, y compris par conséquent en ce qui concerne la Martinique, et pour une redéfinition au niveau des élus martiniquais d’abord des conditions du passage de notre statut actuel à celui de collectivité unique que nous avons souhaitée en 2010.

En quoi nous sommes fidèles à l’idée qu’on se faisait autrefois à gauche du processus de ce passage : on discute d’abord, on négocie ensuite et on vote après, une fois le peuple parfaitement informé du contenu de la discussion et des résultats de la négociation. C’est la seule façon d’éviter qui nous menace dangereusement la dépolitisation rampante de notre peuple et singulièrement de notre jeunesse, l’éloignement progressif des électeurs des consultations électorales qui l’intéresseront de moins en moins s’ils ont le sentiment que les décisions sont prises sans eux et parfois malgré eux quand ce n’est pas contre eux.

Le Robert 03/06/2012

Édouard de Lépine

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