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CHRONIQUE DE LA LAGUNE II : UNE TASSE DE CAFÉ EN CÔTE D’IVOIRE




 

Si j'étais comme un rocher et non comme un nuage, ma pensée qui est comme le vent, m'abandonnerait.

 

Antonio Porchia

 

..........Il y a les cafés parisiens bien connus pour leurs serveurs empressés et habiles et cet expresso que l'on sert en un tournemain. Mais prendre un café en Côte d'Ivoire, pas au Plateau à Abidjan mais à Treichville, çà s'apprend.

 

..........On rencontre très peu de débits de boissons qui portent ici le nom de maquis ou de bars nous verrons çà plus tard qui font du café. Le café on le prend dans la rue en général mais il y a des heures et des usages à connaître. On le prend dans une tasse ou dans un sachet, pas très pratique.

 

..........Il m'est arrivé d'avoir un rendez-vous à 5 h du matin. Comme c'était un peu secret je n'en dirai rien mais sans un café dans le ventre, je suis inefficace. Que faire ? A l'hôtel, le gardien ronfle. Je sors et me dirige vers la gare SITARAIL Là, une buvette, simple, dans le noir. J'appelle Issa, s'il te plait, un café. Issa dort, il dort dans sa buvette sur une natte. Il se lève sans rien dire et me prépare, un café fumant dans un bol. C'est 150 francs cfa et il se recouche. Si vous avez des insomnies mais que vous vous levez plus tard, il y a les musulmans. Il faut attendre qu'ils aient fini leur prière du matin. Vers 5h 45, il font eux aussi du café. Vers 6 h 15 chez d'autres musulmans, on vous le fait à 100 francs cfa.

 

..........Bien sûr avec un billet de 10 000 francs cfa vous ne boirez jamais de café à ces heures pas même avec un billet de 1 000 francs cfa. Les fonds de caisse sont vides le matin. Et les fonds de caisses servent à manger le soir. Plus tard vers 8 h, Kader, le burkinabé, ouvre son boui-boui. C'est un véritable ami ce Kader mais il ne faut jamais oublier de payer, c'est le respect de leurs 20 heures de travail par jour où ils amassent sou à sou pour avoir en fin de mois peut-être 50 000 francs cfa. Kader fait tout ce qui est café avec ou sans lait et des omelettes. Sa baraque est sur la rue.

 

..........Il faut traiter ses affaires le matin en Côte d'ivoire car de midi à 17 heures la torpeur vous envahit, tout le monde somnole et au fond on est mieux dans sa chambre à dormir par exemple ou à des occupations moins sages.

 

..........Mais j'allais parfois prendre le café avec les patrons de l'hôtel, deux vieux libanais du sud Liban, des chiites du Hezbollah. Le café est un rituel pour eux comme leur petit chapelet. Ils m'ont appris à le prendre avec lenteur, à petites gorgées, du bon café, du vrai, servi dans de petites tasses. Et c'est l'occasion d'aborder les problèmes de l'instant, du moins ceux du Proche-Orient. Ils étaient d'abord convaincus que j'étais juif à cent pour cent. J'ai été à deux doigts de leur montrer mon intimité ce qui d'ailleurs n'est pas une preuve.

 

..........Mais finalement, de petites gorgés en petites gorgées, j'ai appris qu'un seul guerrier du Hezbollah fait trembler dix soldats de Tsahal. J'ai appris qu'ils avaient ravitaillé le Hamas et pas en confiseries. Ils ont d'ailleurs leur solution pour résoudre le conflit au Proche-Orient, que leurs amis perses iraniens rasent l'Etat d'Israël. Mais tout cela dit avec courtoisie et en surveillant ma tasse de café. Sympathiques ces libanais, attentifs à leurs hôtes, d'une conversation simple à comprendre.

 

..........Puis à partir de 17 h, c'étaient mes deux heures de détente. La fraîcheur venait. Fini la langueur. C'est l'heure des rencontres chez Kader, chez Solange qui tient un maquis. C'est surtout autour des deux tables sur le trottoir chez Kader, quelques bancs, un café et les amis avec qui on parle ou on se tait. La discussion comme une abeille butine de bouche en bouche. Ahmed mon sherpa arrivera à 18 h. On parlera de la journée, de tout de rien, on plaisantera et puis on sera sérieux. Mais j'écouterai beaucoup. Ici pas de tournée générale, chacun paye son verre, c'est-à-dire son café. Il n'y a que çà. C'est l'heure apéritive qui vous coûtera peut être 300 francs cfa. Personne ne vient s'étaler ici. Chacun a peu en poche. Il y a 5 ou 6 nationalités qui se croisent mais on parle tous français et on n'a tous pas plus de 1 000 cfa en poche.

 

..........Ahmed c'est mon sherpa. Amado Koanda de son vrai nom, un burkinabé de 37 ans. C'est mon homme de confiance. Il ne m'a jamais rien demandé. Si certains déplacements semblent périlleux, je fais appel à lui. On ne sait jamais où il est mais il arrive à l'heure dite. Il passe devant, parle peu, reste simple et je peux aller, partout où bon me semble. Si une situation semble confuse, si je vais m'épuiser à comprendre et à résoudre de petits problèmes, je fais appel à lui. En 5 minutes c'est réglé. Aujourd'hui encore quand quelque chose me paraît louche en Côte d'Ivoire, je l'appelle, quand il a compris, il raccroche. Le lendemain, j'ai l'explication. On bricole ensemble aussi.

 

..........A l'heure du café du soir chez Kader, il m'a appris beaucoup de choses mon sherpa sur l'Afrique et m'a dégotté des livres rares, introuvables sur la Côte d'Ivoire. Moi je lui ai raconté l'histoire de cette pièce de Rostand, Cyrano, je lui ai expliqué la légion d'honneur au IVème acte et la beauté de cet acte V. Il m'a promis de lire le Petit Prince de Saint-Ex.

 

..........On se retrouve tous les soirs avec lui, avec d'autres. On déconne souvent devant notre café. On ne refait pas le monde, on le pèse. On parle un peu de politique, Ahmed est mon émissaire auprès des éminences. Mais on parle de la vie surtout avec simplicité. Et j'ai cet étrange sentiment d'exister, d'être un être humain comme eux, dans cette rue pourrave de Treichville, pas très différent en somme. Mais d'être un être humain qui existe, la France ne m'a pas souvent accordé cette distinction.

 

..........Dans le célèbre palace, l'hôtel des bains, au Lido de Venise, le café, excellent du reste, vous est servi avec un verre d'eau en cristal de Burano pour la somme de 10 000 francs cfa. C'est abordable mais je n'y ai jamais vu d'Ahmed, de Kader, de Jean-Paul, de Ousmane, de Jonas, de Samuel, etc. Enfin j'y étais seul, à l'hôtel des bains pour être franc.

 

..........Et le café il ne faut pas aller qu'à Venise pour le boire seul.

 


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