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CHRONIQUE DE LA LAGUNE IX : ANTILLES ET AFRIQUE, L'ILLUSION D'OPTIQUE

 

 

Aimé Césaire en 1957

 

Me dit que je suis un aveugle, ce que je vois.
Antonio Porchia

 

 

                         Quelle différence y a-t-il entre un africain et un antillais, un nègre antillais, bien sûr, pas un chabin, ni un la Chine, ni un Syrien, ni un couli-mangeur-de-chien, vus de dos, la nuit, par temps de brume ? Aucune. Et c’est la seule situation où il n’existe pas de différence.

                         Aimé Césaire se disait africain, comme Léopold Sédar Senghor qui l’était, lui, réellement. Mais où s’est faite la rencontre de ces deux africains ? Au lycée Louis le grand, à Paris. Qu’avaient-ils de commun à leur première poignée de main ? La couleur de leur peau et leur présence simultanée dans ce même lycée français d’élite. Ils devinrent amis, tous deux étaient issus de régions colonisées, tous deux étaient noirs. L’un, sénégalais sérère, devint Président du Sénégal par l’indépendance de ce pays, Senghor. L’autre resta français jusqu’à sa mort, député-maire d’un département français d’Outre-mer, appartenant à un archipel d’îles tropicales, les Antilles, Césaire.

                         Ces deux hommes ne s’étant préoccupés tout au long de leur vie si brillante que de poésie et d’universel, d’humanisme et de dignité, leur résidence était le monde. Quelques détails les distinguent cependant. Senghor, l’académicien, est venu vieillir et mourir en Normandie, en France. Césaire est pratiquement mort dans son fauteuil de Maire de Fort-de-France, à la Martinique, donc en France mais aux Antilles. Abdou Diouf qui succéda à Senghor réside à Paris où il se préoccupe de francophonie. Les élites intellectuelles africaines et antillaises ont été formées en France. Elles sont inévitablement de culture française voire occidentale, par leurs lectures et le développement de leur esprit. Les élites politiques francophones, africaines ou antillaises, y compris les plus critiques envers la France, les plus « anti-françaises », ont passé leur jeunesse à lire Rabelais, Racine, Hugo, Mauriac et plus largement la littérature occidentale, russe, américaine, anglaise ou espagnole quand ce ne fut pas la littérature classique, grecque et romaine. Il est assez normal, compte tenu des combats que menèrent de front Césaire et Senghor pour rendre la dignité à l’homme noir et lutter contre le colonialisme, que les élites africaines, intellectuelles ou politiques, aient envers ces deux hommes une égale admiration, sur le fond de leurs luttes comme sur l’expression la plus élaborée qu’elles prirent, la poésie de l’universel. Ainsi peut-on trouver des ouvrages au titre explicite : « Hommage des chefs d’Etat africains à Aimé Césaire. » Sans parler des exégèses d’universitaires africains, souvent de lourds pavés, sur la pensée césairienne.

                         Mais chez les peuples africains qu’en est-il ? Aimé Césaire  figure au programme scolaire des élèves de seconde, dans bon nombre de pays francophones, pour les rares qui parviennent à ce niveau de scolarisation. Il s’agit de l’étude du Cahier d’un retour au pays natal. Moi qui n’ai lu que la couverture de ce livre, acheté il y a 20 ans, je me réserve,  je m’interroge comme ces jeunes de seconde sur le titre. Quel pays natal ? Le Mozambique, la Haute-Volta, le Dahomey ou le Congo belge ? Et bien non, il s’agit de la Martinique. Un élève de seconde africain ne sait pas que la Martinique existe ni où situer les Antilles. Bon, ce livre poétique n’est sans doute pas un récit de voyage, ni un traité sur les Antilles, façon Père Labat. Pour les jeunes ivoiriens, Aimé Césaire est un écrivain africain comme Léopold Sédar Senghor, Cheikh Anta Diop ou Amadou Hampâté Bâ, de renom donc, mais pas ivoirien comme Jean-Marie Adiaffi, Micheline Coulibaly, Tanella Boni ou Ahmadou Kourouma décédé récemment.

                         Aimé Césaire a revendiqué jusqu’à sa mort ses racines africaines et, en raccourci, qu’il était africain. Non, Aimé Césaire était antillais, pas de la Barbade, de Haïti, de Porto Rico, ni même de la Guadeloupe. Césaire était martiniquais, un point c’est tout. Mais l’universalité de son œuvre, sa préoccupation de l’homme noir, sa lutte contre le colonialisme, l’ont « naturalisé » africain dans bon nombre d’esprits qui par déduction admirative ont associé l’Afrique aux Antilles, terres qui souffraient des mêmes maux, la colonisation au minimum, le mépris de l’homme noir. A lire Césaire beaucoup se sont tournés vers l’Afrique, illusionnés, trompés, moi le premier, pas à la recherche de mes racines, à l’évidence, mais par cette transcendance qu’a opéré Césaire de l’Afrique et par la quête d’une vérité ou d’une pureté, moi qui fut si malheureux à la Martinique française, désastreusement néo-colonisée, ignorant que le post-colonialisme en Afrique était cent fois pire que le néo-colonialisme aux Antilles françaises. Et même les noirs nord américains qui ont fait le voyage vers leurs racines sont revenus en piteux état, désenchantés. Quoi qu’il en soit, pour un esprit simple, schématiquement, l’Afrique était mère des Antilles. Une vision, une illusion extraordinairement primaire, un aveuglement inouï, une vision dans une épaisse brume d’ignorance. Car tout les distingue.

                         Abordons trois points qui « cousinent », dans les esprits, africains et antillais, l’aspect racial, le colonialisme et l’esclavage.

                         Les africains de l’Afrique subsaharienne sont de race noire, essentiellement, à l’exception de l’Afrique du sud, où la race blanche s’est rendue célèbre. Cela ne signifie pas une homogénéité raciale, il existe des sous-races, une multitude d’ethnies,  une très grande diversité linguistique. Mais ce sont des noirs, tous, à n’en pas douter. A l’opposé les Antilles offrent la plus grande diversité au monde des métissages, une polychromie raciale unique et exemplaire. Le rêve de Senghor à l’échelle planétaire et de beaucoup d’autres, à ce jour seulement réalisé aux Antilles. Le mot « nègre » qui engloba tant de choses n’est pas réaliste aux Antilles. Il l’est en Afrique.

                         La colonisation des Antilles perpétrée par les conquistadores de tout poil, n’a dû être vécue, ressentie que par les indiens caraïbes et les arawacks et doit être encore présente dans la mémoire de leurs descendants directs, s’il y en a. Ce dont je doute. Les Antilles françaises sont une possession française depuis 1635, celle du roi Louis XIV. Elles n’ont été des colonies ordinaires qu’une centaine d’années de 1848 à 1946. Je doute que la mémoire de la colonisation soit prépondérante dans l’esprit d’un antillais car, historiquement, elle occupe un cours laps de temps et il y eut là-bas des choses bien plus graves. En Afrique en revanche la colonisation a duré plus longtemps, fut cruelle dans ses débuts, comme pour les caraïbes aussi, aux Antilles, qui eux furent exterminés. Le basculement d’une Afrique avec ses guerres tribales à n’en plus finir vers la « pacification » que procura la colonisation ne se fit pas dans l’allégresse. Il faut lire pour cela les récits des premiers colons quand, sublimés par leurs dieux, les guerriers ashantis, par exemple, allaient avec leurs lances s’offrir en chantant aux balles des soldats des futurs empires. Il y eut des atrocités, des massacres, des trahisons, des compromis. Et cela dura surtout fort longtemps. Puis ce fut le pillage en règle de l’Afrique, l’exploitation calculée de l’homme africain, l’exploitation des richesses africaines. Commença alors la suppression des repères sociaux, culturels et religieux, la suppression de la dignité de l’homme africain et le maintien des africains, là encore savamment calculé, quand ils échappaient au massacre qu’engendraient leurs révoltes légitimes, dans un abrutissement de bête. La colonisation fut un thème récurrent au cours du siècle dernier, ses drames, ses tragédies, ses crimes, dénoncés par les plus brillants historiens, intellectuels et poètes du siècle. Au point qu’il faut avoir un certain culot, pour ne pas dire un vide intellectuel sidéral pour parler aujourd’hui des bienfaits de la colonisation.  Mais on en a débattu en France, récemment. Il fallait oser ! Nous l’avons fait ! Dès lors l’inconscient africain a été éclaté, fragmenté, dispersé comme des cendres. L’homme est mort. La mémoire de la colonisation en Afrique n’existe pas car l’Afrique a été tout simplement lobotomisée. Cet holocauste qu’ont subi les peuples africains est comparable à ce qu’a subi le peuple juif par la Shoah mais avec des réactions totalement différentes car la solution finale pour ce dernier s’étale sur un bref laps de temps contrairement à l’holocauste des peuples africains.

                         Aimé Césaire, qui n’a connu, ni la déportation ni vraiment la colonisation, étudiant à Paris puis fossoyeur de la colonie, n’a pas hésité à comparer nazisme et colonialisme d’entrée dans son Discours sur le colonialisme en 1958. François Spirlet, a tout connu de l’intérieur. Les camps de la mort, avec des anecdotes si graves, où la vie ne tient qu’à l’espoir et l’espoir ne tient qu’au don d’un quignon de pain et la colonisation, dans le pire des pays colonisés, le Congo belge. Ce vieil homme dont je reparlerai, qui vit près de chez moi, me demande aujourd’hui, en 2009, si il ne s’agit pas de la même chose, nazisme et colonialisme, au bout du compte. Que lui dire à ce sage vieillard ? Que ce fut écrit il y a 50 ans ?

                         Enfin l’esclavage n’est absolument pas perçu de la même façon en Afrique qu’aux Antilles. A-t-on en Afrique le souvenir des razzias, des captures, des ventes de captifs, de ces millions d’hommes et de femmes qui  sont simplement, de force bien sûr, partis en bateau, des comptoirs négriers surtout du Golfe de Guinée, pour ne plus revenir. A-t-on la mémoire de l’absence ? Non, évidemment. Les africains ne sont pas concernés par l’esclavage. Ce sont des descendants d’hommes, certes colonisés, mais d’hommes libres. Le prince Sam, prince héritier du royaume de Matoumba, au Ghana, m’a dit que ce fut une bonne chose. Oui, cela a dû assainir des situations et enrichir certains. Les antillais sont des descendants d’esclaves, à l’exception des blancs créoles descendants d’esclavagistes. Là bas, ne rôde pas la mémoire de l’absence mais celle d’un traumatisme qui dura trois siècles. La mémoire d’avoir été ravalé au rang de bête de somme, de biens meubles. Et la prégnance de cet avilissement est certainement plus forte dans l’inconscient antillais que celle de la colonisation qui suivit l’abolition et dura peu. Par ailleurs le traumatisme de l’esclavage fut plus vaste que celui de la colonisation. Il fut double. D’une part, une fracture, une rupture immédiate avec tous les repères sociaux, familiaux, sociétaux, avec les dieux, les paysages de la terre originelle, même si certains les ont portés, tous ces repères, dans leur esprit avec une volonté inouïe. D’autre part, la passage aussi brutal mais qui perdura trois siècles du rang d’homme à celui de bête de somme.

                         Alors, on me dira qu’au bout du compte africains et antillais ont tous subi une déshumanisation. Ce qui les rapproche mais la nature de cette déshumanisation n’est pas comparable. C’est la raison, si l’on s’en tient aux penseurs noirs, pour laquelle ce sont les antillais qui ont le plus écrit sur l’homme, à ma connaissance. Car elle fut beaucoup plus tragique et brutale aux Antilles. Elle fut beaucoup plus sournoise en Afrique. Un seul exemple pour illustrer ces propos. L’importance de l’esclavage dans les commentaires d’un écrivain, Patrick Chamoiseau, qui se localise à son insu aux Antilles, au cas où on l’ignorerait. Interrogé sur un texte de Condorcet dans le Monde des livres, il donne cette phrase : « On n’a pas désesclavagisé l’esprit des descendants d’esclaves comme on n’a pas décolonisé l’esprit des anciens colonisateurs ». Pour que la phrase fût équilibrée, il eût fallu écrire : « comme on n’a pas décolonisé l’esprit des descendants de colonisés ».  Elle aurait eu une valeur plus forte, englobant l’Afrique colonisée. Mais Chamoiseau est martiniquais et raisonne comme tel. Le grand enjeu mémoriel, c’est l’esclavage aux Antilles.

                         Il n’y a pas que ces trois aspects fondamentaux qui opposent l’Afrique aux Antilles comme le montre l’histoire récente. L’Afrique est en apparence une mosaïque d’Etats indépendants. Les Antilles françaises sont des départements français, certes d’Outre-mer, mais en apparence semblables aux autres. Or cette fois le néo-colonialisme aux Antilles est sournois alors que le post-colonialisme en Afrique est brutal.  L’Afrique a été le terrain depuis les indépendances d’affrontement des grandes puissances de ce monde, d’abord affrontements idéologiques entre les puissances occidentales et le bloc soviétique et depuis la chute de ce dernier, affrontement économique sans merci, pillage sans concessions mais affrontement entre les grandes puissances occidentales pour conserver leurs zones d’influence et apparition de pays émergents comme la Chine ou le Brésil. Avec la férocité que l’on connaît du système capitaliste, triomphant partout aujourd’hui. Et l’Afrique, salement amochée par la colonisation, tombe résolument dans le chaos.

                         Les perspectives et les projets politiques sont aussi opposés. Face au chaos, les africains rêvent de colonisation, pas tous heureusement. Les antillais français rêvent d’indépendance, pas tous hélas. Les chemins sont inverses. Les hommes politiques d’ici et ceux de là-bas n’ont pas les mêmes buts et doivent peut être se haïr en tout cas ne pas se comprendre. Et donc rester indifférents les uns aux autres. De toute façon, post-colonialisme ou néo-colonialisme ne sont pas prêts de battre retraite, bien au contraire. Où est-ce le moins difficile ? Je n’en sais rien.

                         Alors les peuples ? les antillais sont quelque part lobotomisés par la consommation que leur statut leur autorise. Difficile d’en faire des révolutionnaires ! Les africains également lobotomisés mais eux dans une misère crasseuse ne feront pas non plus la révolution avec des cailloux. Quels sont les rapports entre eux ? aucun, je pense. Une fois traversée la brume des apparences, rien ne les rapproche ni leur histoire, ni leurs modes de vie, ni leur culture, ni leurs aspirations. Ils peuvent même se haïr en faisant de la surenchère sur leurs maux passés. Esclavage et colonisation et les deux s’entremêlent, se confondent, pourtant. Je crois plus sûrement qu’ils sont indifférents les uns aux autres, chacun son fouet, chacun sa croix, chacun sa merde. Il n’y a que de maigres passerelles entres eux, le fait d’intellectuels cultivant l’admiration pour les hommes de l’universel comme Aimé Césaire, pour le combat de l’homme tout court. Ce dernier disait par ailleurs en 1980. « Ou la Martinique sera indépendante, ou elle disparaîtra. » Il avait parfaitement raison et pourquoi pas. Que tout disparaisse, les Antilles, l’Afrique, tout ces pays du tiers-monde, ce tiers-Etat que le Roi  avait convié par politesse. Réalisons la République mondiale, pas celle de Victor Hugo, il ne faut pas rêver. Disons les Etats Unis du Monde, capitale Washington. Mangeons Mac Donald’s, buvons Coca-cola, habillons nous Nike, partout à travers le monde. Car nous y allons vers cette apothéose, à grands pas.

 

                         Il reste tout de même quelques fous, ignorant l’Afrique mais fortement influencés par la parole de Césaire qui ont fait le chemin des Antilles vers l’Afrique, dans un souci fraternel, surtout de reconnaissance et d’appel à l’aide au nom d’une hypothétique dette de l’Afrique envers les Antilles, enfin envers Césaire et quelques autres comme Fanon. J’ai été de ces missi dominici, jésuite sans clairvoyance, à prêcher la libération des Antilles en Afrique, le souci majeur de l’Afrique, n’est-ce pas ! Et me voilà, comme dans une croisade des enfants, simple d’esprit et bienheureux de l’être, porter au secrétariat du Président ivoirien, Laurent Gbagbo, grand admirateur de Césaire, cette requête adroite et totalement couillonne, déplacée, monstrueusement déplacée, que voici :

 

Votre Excellence,

 

                         Je sollicite le Chef de l’Etat ivoirien, l’homme politique et l’homme de culture que vous êtes, pour que l’Afrique rende aux Antilles ce que les Antilles ont donné à l’Afrique.

                         Aimé Césaire a rendu, par un combat de toute une vie, la dignité et la fierté d’exister aux nègres du monde entier et, parmi eux, ceux d’Afrique.

                         Aimé Césaire à combattu également, toute sa vie contre le colonialisme, quelles que furent les formes et les apparences qu’il prenait.

                         Mais Aimé Césaire était antillais, martiniquais. Il aimait sa terre natale, son peuple, si divers, si créole, bien plus qu’il n’aima d’autres terres, d’autres peuples. Il consacra sa vie entière à sortir son peuple de la misère où l’avait conduite son histoire, l’esclavage et le colonialisme, à lui forger une identité propre malgré les dénis de justice de l’histoire.

                         Aimé Césaire rêvait que la Martinique fût libre et indépendante. Il ne vit pas ce rêve se réaliser mais d’autres hommes se sont levés pour reprendre son combat. Ils sont bien là, malgré la fausse identité française d’un néo-colonialisme qui se dissimule. Le peuple martiniquais est là lui aussi, avec ses errements et ses illusions. Car ce peuple là n’appartient pas au peuple français.

                         Il est temps, non de réparer cette dichotomie de l’histoire de l’Afrique, mais d’apprécier à sa valeur cet avatar tragique de l’histoire de l’Afrique. Ce peuple n’est plus africain, il n’est pas français, c’est un peuple créole.

                         L’Afrique à qui Aimé Césaire a redonné une part de sa dignité doit contribuer à rendre la sienne à la terre de Martinique, qu’il aima le plus.

                         Je demande à Votre excellence de participer au rêve inachevé d’Aimé Césaire et en tant que Chef d’Etat, de signifier aux autorités françaises, l’inébranlable volonté de vos frères créoles, d’être libres et indépendants comme ce fut le rêve des peuples africains au siècle dernier.

                         Je demande à ce que Votre Excellence prenne attache auprès des intellectuels, éclairés, lucides et responsables de la Martinique, tous fils d’Aimé Césaire,  pour apprécier les difficultés qui naîtront d’un tel dessein et dessiner les contours d’un tel projet.

                         Aimé Césaire disait avoir ses racines en Afrique, lui le grand mahogany, je vous demande de libérer les ramures et d’épanouir le feuillage de cet arbre qui fera ombrage et fraîcheur à sa sépulture et à sa mémoire.

 

                         Fait à Abidjan le 10 mars 2009

 

                         Je sais, il n’y a qu’un français pour faire çà. Jamais un antillais n’y aurait songé, jamais un vieux routier de l’Afrique n’aurait osé. Je ne sais si Gbagbo a lu cette prose ampoulée. Je pense que non. Pourtant cela l’aurait fait rire un bon quart d’heure, avec tous les emmerdements qu’il a avec la France. Il se serait détendu, le brave. Il se serait esclaffé qu’il y ait quelques allumés, quelques comiques, dans le pays avec lequel il a mené un bras de fer très humiliant. Je rêvais, jeune, d’être ambassadeur. Avec le recul, je perçois la finesse innée de mon sens de la diplomatie. Mais on pourrait me donner, tout de même, non pas comme le régime de Vichy pendant la débâcle de 1945 donna à Louis Ferdinand Céline le poste de Gouverneur de Saint Pierre et  Miquelon, pire, un poste de Vice-Consul en Terre Adélie, là où il n’y a que des glaces et des phoques. Car avec le recul, on modère ses ambitions. On devient humble avec le temps.

                         Pour en revenir à cette illusion d’optique qui rapprocherait antillais et africains, elle est bien contenue dans le titre d’un ouvrage de Claude Lévi-Strauss, écrit en 1933 : « Tristes Tropiques ». Il n’y a rien à ajouter !

                         Si, l’illusion d’optique est bien réelle. Je ne me souviens de la Martinique que de cette lumière unique qui incendie tout,  vers le soir avant le couperet de la nuit, jetant des tons surnaturels sur chaque chose. J’ai retrouvé rarement, car nous étions en saison des pluies, la même lumière à Abidjan, jetant les mêmes feux, transfigurant la crasse et le délabrement. C’est la lumière qui donne sa beauté aux tropiques. Paradoxalement et sur le même thème de la lumière, colonialisme et esclavage, ou les deux à la fois, peu importe, ont rejeté l’homme des tropiques dans une semi-pénombre que l’on appelle chez nous « entre chiens et loups », la tombée de la nuit où tout est indistinct. Allant au-delà de l’image, l’Occident a transformé l’homme des tropiques en homme-chien, l’antillais et en homme-loup, l’africain. La différence existe mais la vérité est que l’homme a disparu en tant qu’homme, déshumanisé, animalisé.  Cela est bien plus important que de distinguer les chiens des loups.

                         La similitude optique existe bel et bien, si l’on regarde de façon poétique et humaniste Antilles et Afrique, les tropiques qui rendent tristes.

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