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CHRONIQUE DE LA LAGUNE X : FLAQUES DE LA SAISON DES PLUIES 1

Dieu a donné beaucoup à l'homme ; mais l'homme voudrait
quelque chose de l'homme.

Antonio Porchia

                                   J’habite au bord de la lagune, Terre-rouge, Petit Bassam … Toute ma vie, j’ai habité au bord de l’eau, en Europe près des vieux parapets, aux Indes Occidentales, écoutant la nuit, de mon lit, le chuintement des vaguelettes de la mer des Antilles, sur tant d’îles, de ports, d’anses, de côtes battues par tous les vents, de falaises. Et me voici là, depuis très longtemps, me semble-t-il, au bord de la lagune d’Abidjan, séparée de l’océan par une langue de terre rouge, quelques cocotiers, au bout du monde et seul face à une plage de sable, jonchée de détritus, près d’une pirogue abandonnée. Il est 6 heures du matin. Je fume calmement. La pénombre poisseuse s’éclaircit, peu à peu. Une lumière lunaire, soufrée, sur Abidjan au loin, éclairé par quelques becs de raffinerie, qui soudent un ciel d’aniline, de suie. Une bruine, un crachin s’abat ou flotte. Je regarde. Je fume. Derrière moi un quartier d’imbrications de planches, de tôles ondulées et de parpaings qui recèlent des existences qui sommeillent et s’apprêtent à grouiller. La négraille !

                                   Loin des chatoyances des  Indes Occidentales, Petit Bassam est le jusant des clartés, en terre d’Afrique. Jour ou nuit, tout est grisaille, crasse, pénombre et promiscuités, en cette saison des moussons. Tout est marécage aussi. Mais cela vit. J’habite rue Terre rouge, car le bitume n’a pas osé, après la décharge, une rue défoncée, fondrières et mares. Quatre réverbères ont été plantés, sans ampoules, apparemment. Peu importe, la lueur des becs de raffineries au loin, là-bas, derrière aussi, suffit. Cette architecture est le modèle de la cité antique, des siècles de civilisation, car chaque lieu cache une échoppe, un réduit pour étendre une natte, un recoin pour cuisiner. Toutes les corporations de métiers sont juxtaposées. Mais une rare économie de l’espace, une densité inouïe de vitalité et d’énergie humaine, sont visibles ou décelables. Au second regard. Et nous sommes dans les paysages d’apocalypse de Louis Ferdinand Céline, précisément dans celui de « Féérie pour une autre fois », peu lu, peu connu car ce livre, un de ses  derniers, ne contient plus que la moelle épinière de Céline, son style, sa vision hallucinante du monde, définitive, sans récit, ni personnages apparents.

                                   Il existe une rare beauté dans l’achoppement de ces misères, la beauté dépouillée du fard et du fardeau des apparences. Il existe une lumière qui n’éclaire que l’intérieur des nègres ! Tout le reste est pénombre !

                                   J’ai laissé Awa, dormant nue, l’exacte Danaïde de Rodin, mais en chair et vivante et tout autant offerte, si jeune aussi. Je dois rejoindre la route d’Abidjan, prendre un taxi, franchir des monticules, des mares, enfin la rue Terre rouge. Et point de nègre à l’horizon pour me porter dans ces marécages. C’étaient là, les principaux bienfaits de la colonisation, toujours deux nègres pour vous éviter de crotter vos bottes cavalières au travers de leurs marigots. Alors je zigzague, je saute, j’esquive, je traverse des pestilences, j’aspire l’air mazouté aussi ! Mes escarpins, je les crotte et bien pire ! Je hèle enfin un taxi rouge. Direction Treichville, la RAN, aujourd’hui la SITARAIL, la gare routière pour le Burkina, le Ghana, le Niger et le Cameroun. J’ai rendez-vous avec Touré Moussa, marchand d’art à 8 h. D’ordinaire, il me fixe ses rendez-vous vers les 5 h du matin et je dois réveiller Issa, pour avoir un café à cette heure. Issa dort derrière sa cafetière, sur une natte, vendeur de café chaud à tout heure, même quand il dort !

                                   La pluie maintenant, ce sont des trombes tropicales ou équatoriales. Je ne sais pas encore exactement où se situe la Côte d’ivoire. Je suis venu en avion et çà n’est pas important. Enfin des avalasses d’eau qui s’abattent, qui noient, engloutissent. Je sais que le cauchemar va commencer ! C’est ainsi tous les jours, tout va se compliquer très vite dans mes affaires africaines. Embouteillages, cohue, coups de klaxon, engueulades, çà déferle vers Abidjan. Un zébu nous double par la gauche, à la course, nous esquivons une fondrière et quelques véhicules aussi qui venaient droit sur nous. Je sens poindre des bouffées d’air chaud alors qu’il est trop tôt pour mes sueurs. J’interroge le chauffeur, inquiet : « Maraud, vous n’auriez pas ouvert le chauffage ? Oui, Patron, c’est pour les carreaux à cause du brouillard ». Le voilà en mer d’Islande mon taxi ! « Quartier-maître, je lui fais, donnez trois coups de corne de brume et éteignez moi ce chauffage ». A droite la lagune, toujours ou le Mékong, des cocotiers, une eau noyée par la mousson, une jonque immobile, un ciel noir, ce doit être çà l’Indochine.

                                   Le zouave me fait faire, dans son sauna finlandais, deux fois le tour d’Abidjan. Je lui dis, calme : « Cocher, vous me conduisez à Bouaké, au nord du pays ? Pardonnez, Patron, pardonnez ». Je pardonne et j’allume une cigarette. Pour rafraîchir mes moiteurs, j’ouvre la vitre. Nous roulons au milieu d’un lac, peu importe. Un taxi, à vive allure, nous double à tribord. Vitre ouverte, c’est un bon mètre cube d’eau argileuse, qui se déverse sur mon costume élégant d’homme d’affaires. Je suis rincé, je dégouline, je flotte. Je le savais, le cauchemar commence ! Je ferme la vitre, et j’allume une autre cigarette. Nous sommes loin cette fois, stoppés à un feu rouge. Après le zébu, voilà un cheval monté qui file sur le boulevard, je pense à une reconstitution historique : « Non, Patron, tu vois que le cheval a la priorité. »

                                   Le nègre n’aime pas la pluie. Il préfère le feu. Une simple avalasse de pluie, rafraîchissante, et la négraille détale comme des rats, aux abris, que la ville est coupée, dit-on,  qu’il y a des noyés à Grand Bassam. Le nègre c’est tout sucre, il se dissout dans l’eau. Imaginez combien çà travaille ici à la saison des pluies. « Hier, je suis resté caché dans ma chambre, non, la pluie, on ne peut pas aller au travail ! », sentencieux, le fonctionnaire de police qui a la chance d’avoir un toit au-dessus de sa chambre. Non le nègre aime le cagnard. 113 degrés Fahrenheit sur la tête du nègre, il continuera à casser des cailloux, au milieu du jour, sans chercher l’ombre de sa main. Le blanc, lui, qui n’est que salaisons et cochonnailles pour le nègre, je dirai pourquoi, accepte la pluie et surtout que les nègres détalent. Il peut respirer, sous ses ruissellements.

                                   Touré Moussa m’attend depuis une heure. Peu importe, l’homme, courtois,  chaleureux hors d’âge, a le temps. Touré Moussa, c’est ma halte bienfaisante, avant le cauchemar véritable, mes affaires. Nous devisons simplement dans sa boutique, crasseuse et emplie de masques, de statuettes et de bricoles africaines, de bois ou de cuivre, un capharnaüm, assis sur deux tabourets. Cet homme est l’excellence du petit peuple, la simplicité incarnée. Nous ne nous intéressons tous deux qu’à des choses inutiles mais inestimables, l’art africain et l’art tout court. On bavarde, on bifurque sur le nôtre, contemporain, le marché, les experts. Il a la vie devant lui, me parle de ses limiers en art, de nos projets qui ont le temps et dont je parlerai. Puis, hélas je dois finir avec lui. Nous nous quittons sur une devise latine sur la vie et l’art, que l’une est plus courte que l’autre.

                                   Je hèle un nouveau taxi. La pluie redouble mais de toute façon je suis déjà pitoyable à voir. En voilà un qui pile et fait demi-tour vers moi au risque de créer des deuils ici-même sur mon dos, je m’y attends. « Du calme, jeune homme, SAGA, les bureaux, ni le port, ni les succursales, la Direction et ni le tour d’Abidjan, 1000 francs et c’est tout ! » Nous filons, c’est tout près, par le boulevard de Marseille. J’ôte mon chapeau, façon de parler, en passant devant l'Étoile du sud, un maquis, enfin un rade ou un caboulot, un boxon ou un clandé, où fut fondé le PDCI, le parti d’Houphouët, sis à Treichville, en 1946, il y a fort longtemps. Je dois d’ailleurs y rencontrer une muse vénale, qui n’a jamais goûté du blanc au tréfonds de sa chair. Pauvre Houphouët ! Point de respect !

                                   Mais elle est bobarabas, comme la plupart des ivoiriennes, le cul comme une marmite, en clair. Awa, c’est une toute autre espèce de femme : bobaras fittinis en dioula. Les seins comme deux oranges, les fesses comme deux melons d’Espagne, des fruits fermes pour jongler toute la nuit, en pierrot lunaire. Elle dort Awa, à cette heure, elle dormira jusqu’au retour du saltimbanque, épuisé et enragé.

                                   Awa ce sont des paysages érotiques, aussi élégants que des Corot. Elle prend des poses et je retrouve tout le statuaire antique comme une Vénus de Milo qui n’aurait pas les mains dans les poches comme la nôtre, du Louvre. Mais elle me fait visiter aussi la renaissance italienne, j’y retrouve les inspirations de Botticelli. Pour le reste, c’est le propre des vieilles civilisations d’avoir poussé si loin l’esthétisme des rapports amoureux.

                                   Dans un grand naturel et une grande simplicité, elle me met au supplice de raffinements inconnus, que pour décrire nos subtilités nocturnes, il faudrait user du verbe de l’helléniste Pierre Louÿs, souvenez-vous, à l’usage des jeunes filles des générations futures, « les chansons de Bilitis », le distingué érotomane. Je me dois d’y ajouter notre art occidental, à ses demi-dénuements car elle n’est jamais réellement habillée ni réellement nue. Je superpose des musiques et nos chansons poétiques, elle s’adonne et se donne et danse, sur nos poèmes, en cadence sur la musique.

                                   Une bacchante lubrique, Awa ? Détrompez-vous, elle est si jeune Awa ! Lumière de ma vie, feu de mes reins. Elle a peu connu d’hommes, c’est facile à voir. Alors elle invente, elle improvise ce que lui suggèrent nos mélopées et mes mots, mes désirs chuchotés. Elle a des lascivetés qu’on n’oserait imaginer, dont elle n’a pas conscience dans son innocence et son désir naïf de plaire. Restons-en là. J’ai voyagé et je sais de quoi je parle.

                                   Rien à voir avec les lugubres fornications de nos femelles françaises, si réputées, qui baisent comme des chèvres, les quadragénaires répudiées, traînant vingt ans de mariage, des nostalgies de gâtismes envers leurs avortons qui ont grandi. Celles qui entre deux joggings, deux yaourts bio ou leurs crèmes de jouvence, ces amazones des salles de gymnastique, vous font l’aumône de leur corps défraîchi et du diamant qu’elles ont serré, entre leurs cuisses, toute leur vie ou presque et de leurs vergetures et se préparent à des charités, sentant poindre les ménopauses et veulent goûter des performances ultimes, dans des clairs-obscurs masquant leur hideur, et leurs chairs ravaudées, empoignent les phallus, les goulues, se targuent d’expériences dont elles ont rêvé, obscènes et vulgaires, sans la moindre imagination.

                                   Celles qui se soucient de mes cancers car je les enfume comme des harengs. Mais celles que j’emmerde tout de même, car je fumerai mes cigarettes jusqu’à ma mort, qu’elles ne verront jamais, les morues, dames patronnesses, qui mourront d’un ulcère, d’un mauvais calcul rénal ou sans doute d’ennui, bien avant moi. Vu que j’ai traversé pas mal de cataclysmes et de catastrophes, et que mon corps n’a jamais dit ouf, qu’un cancer ne viendra pas me déloger avant que je n’aie vu Rome brûler, quand je le déciderai. En tout cas bien après elles !

                                   Awa, c’est une bayadère, une danseuse orientale, avec son tambourin et ses bijoux sonores, qui chaque nuit, m’offre une danse différente et ce pour mille et une nuits, je le sais. Elle n’a appris de personne cet art consommé de l’érotisme, inné et inconnu de mes années de navigation. Et tout reste à venir, que je ne sais encore, terra incognita

                                   Il pleut toujours des déluges. Je cherche une arche, pas celui de Noé mais une pour m’abriter un peu. C’est un coup à prendre un rhume. En fait de maladies tropicales, je ne crains rien. Dysenteries et malaria, peste bubonique et choléras, non, çà n’est pas pour moi. J’ai jeté ma nivaquine depuis des semaines. J’ai vite senti, que les vrais microbes malfaisants, les bactéries pernicieuses, pour moi ce seront les nègres.  Point de vaccin pour cette pandémie africaine alors je suis dans des méfiances !

                                   Il fait nuit à 11 h du matin. J’attends perdu dans les eaux ! J’ai rendez vous avec Claude Aman, le patron du secteur transit ou presque de SAGA SDV. Car en matière de multinationale, il y a toujours au-dessus des nègres, un blanc qu’on ne sait pas pourquoi ! Un français ou un allemand bientôt un coréen ! Que fait-il là ? Il manage. En clair, il doit lutiner ses secrétaires d’ici-bas, téléphoner beaucoup, rendre compte, mettre en place de pieuses normes qualité à se taper sur les cuisses, ici en Afrique, le respect et la satisfaction maximale du client ! ISO ceci, ISO cela ! Bref, l’œil du capital ! Pour SAGA, c’est l’œil de Vincent Bolloré l’ami personnel du Président français, l’ami de l’Afrique ! Et il font dans le management intégré, si, si ! En fait de management moi, je ne vois que la chicote pour les nègres.

                                   Claude Aman, çà fleure l’élite africaine, jeune, élégant, affable, intelligent, brillant sans doute, distingué et flegmatique, SAGA choisit et soigne ses cadres. Il nous a reçu hier, dans son costume bien coupé, mes apôtres et moi, policiers, gendarmes, douaniers, associé, conseil juridique, qu’on s’est tous copieusement engueulés dans son vaste bureau ! Il nous regardait, avec un demi-sourire, tout ceux qui m’avaient trahi et ceux qui allaient le faire. Vu qu’il jongle sur le cours du dollar et des marchés de milliards de francs CFA, mon affaire africaine, çà lui a fait une heure de détente, de rigolade intérieure, que je menace d’une intervention militaire de la France, que je déclame du Césaire, qu’ils me rincent depuis des semaines, qu’ils me sucent chacun à leur tour.

                                   A propos, je l’ai vue ma bobarabas, mon cul de marmite, à l'Étoile du Sud. Un matin comme çà. Je lui ai maladroitement expliqué que j’étais engagé, sans vouloir la blesser. Mais elle s’en foutait. Femme-dehors, femme-dedans ! Arrive André Kassi, le fils du tenancier de l'Étoile du Sud que son père était là quand Houphouët a fondé. Lui est très vieux, se souvient de rien, il avait 14 ans. On parle de politique avec des fables d’Esope. Et il s’en va, j’ai rempli de vieux souvenirs sa vieillesse, aujourd’hui. Ma splendide mélusine attend. Nous bavardons sur nos anatomies respectives tranquillement. Dehors, il pleut. C’est assez calme, peu de clients, la télé. Inspiré par la solennité du lieu, je lui propose de l’irrumer. Je tire un rideau. Elle s’exécute avec application et talent, dois-je dire. La laissant à cette affaire, je pense l’esprit libre, à Houphouët, ses partisans, ma façon de respecter les lieux historiques. Irrumer, ne cherchez pas, c’est du latin. Les Romains avaient du vocabulaire pour ces choses. Il reste les fresques de Pompéï et quelques vases antiques pour comprendre.

                                   Aujourd’hui, il me reçoit en tête à tête, Claude Aman. Il a perdu son costard, et sa morgue. « Ils commencent à me faire tous chier avec çà ! Elles m’emmerdent, les douanes ! » Je perçois un répit, une âme charitable. Il va lancer des ordres. Il l’a fait même si je n'en suis pas entièrement sûr. Mais comment arrêter une machine infernale ? Un pogrom contre moi-même ? Il a fait ce qu’il a pu en apparence et quand il a vu que j’étais le seul à ne pas pouvoir prendre mon matériel, un échantillonnage dans ses bureaux, de mon propre container qui avait été pillé, qu’on me soupçonnait de tout, les vigiles, de contrebande, il est venu à la rescousse pour calmer la sécurité dans un franc éclat de rire que je devrais écrire mes tribulations, qu’il m’encourage à la littérature plus qu’à l’export import avec la Côte d’Ivoire.

                                   Tous les matins, je prends mes cigarettes chez la Mauritanie, l’épicier émacié, au bord de la route à la fin de Terre rouge. Tous les la Mauritanie, tiennent une épicerie mais grillagée, à cause des chapardeurs, qu’on ne peut pas leur couper la main, ici. Brave homme tout de même ce la Mauritanie. Près de chez lui, à côté d’un empilement de pneus, indifférent au flot de taxis et de charrettes, un homme bouquine toute la journée en chantonnant, des polars,  je pense, car il commence toujours par la fin puis revient en arrière. Je me dis en rigolant qu’il pourrait les prendre à l’envers ses romans policiers et, tant qu’il y est, les lire de droite vers la gauche vu que ce n’est pas de l’écriture mais des pattes de mouches calligraphiées. Je le hèle parfois, adroitement : « Salam aleikoum, O mahométan !  » « Aleikoum salam ! » Me fait le fidèle.

                                   Mais je pense qu’il ne faut pas s’amuser avec la religion car j’ai eu des problèmes une fois. Je me jette un jour sur le trottoir pour éviter un taxi, roulant à vive allure, donc je saute sur un carton qui traînait par terre et je me fais maudire par une nuée de djellabas, que çà fait trois fois que je marche sur le tapis de prière, qu’ils me lancent une fatwa et que je m’en fous vu que je perçois pas l’arabe. Peu de minarets ici, de muezzin qui vous réveillent à 5 heures du matin, qu’ils pioncent jamais les bédouins. Il faudrait leur trouver des synagogues, des lieux de culte, que le trottoir ce n’est pas fait pour encombrer la circulation des piétons, des heures, le cul redressé à réciter des chapelets de patenôtres. Çà ne plaisante pas souvent chez les musulmans. Un jour à Yopougon, je vois passer une femme entièrement vêtue de voiles noirs, des pieds à la tête, que j’ai pensé qu’elle allait s’enquiller un réverbère, vu qu’il n’y avait pas même un espace ouvert pour les yeux. Pire qu’une burqa ! Je me dis, soit elle est très belle et son homme a peur de se la faire piquer, vu les mœurs du pays, que c’est vite fait, soit elle est carrément moche et là, il a trop honte qu’on sache qu’elle sort de chez lui. Je ne vois pas d’autres possibilités de sortir vêtue ainsi par les canicules équatoriales.

                                   Mais certains musulmans sont aussi prévoyants. Pensent qu’il vaut mieux ne pas envoyer les enfants à l’école pour qu’ils restent cons et soumis, à de petits travaux, de mendiants, de petits tapins dès sept ans, en haillons pour faire la pitié. Car l’instruction çà pourrait gâcher la fortune de l’imam. Allez voir à Dakar que çà a pris leurs conneries, qu’il y a cent ans on aurait brûlé le siège d’un mahométan et qu’aujourd’hui çà grouille, les mosquées et les villas de Califes et les petits talibés de 6 à 9 ans, les petits mendiants, en guenilles, à chaque coin de rue, qui financent des ripailles impossibles auxquelles j’ai assisté, dans des palais, qu’on savait plus où les mettre, les pigeons, les volailles, les gigots de moutons, que les restes quand même, c’était pour le village, 50 personnes à sucer nos restes, nos os ! Enfin, c’est partageux, l’islam !

                                   Après SAGA-SDV, qui s’en sont payé une tranche avec moi avec la « spécificité ivoirienne »  que c’est escroquerie et corruption partout, je me réfugie dans un maquis de Treichville inondé pour manger, il est tard mais je suis bien accueilli chez Cha-Cha. Que va-t-on me proposer, aujourd’hui ? Un répit enfin ! « Viande de brousse ! Allons-y ! » Je me vois déjà des aloyaux de rhinocéros, des gigots de gnou, un méchoui de gazelles, des tripailles de buffle ! J’avise, inquiet, l’amphitryon : « Holà, aubergiste, qu’est ce donc que cette viande de brousse ? Cous farcies de girafe ? Mamelles d’éléphante ? Ragoût de phacochère ? Non,  Patron, c’est du rat de brousse, pris au filet et vendu sur Abidjan ! » Je le dévisage, ébahi, le tavernier : « du rat, rien que du rat ! » Ils m’auront tout fait ! Les saligauds ! « Je prendrai finalement du riz-sauce » J’expire en me contenant, le filou, me fourguer du rat comme en temps de guerre ! Le riz-sauce, c’est d’abord du riz, puis une sauce, contenant soit un os, une tête de poisson, parfois un bout de viande c’est selon la fortune,  çà doit être clair parfois la sauce ! Quand ce n’est pas dimanche, un piment, des épices et de l’eau et souvent une seule fois par jour !

                                   Là, je sens que je vais déraper ! Tant pis pour ma réputation ! Un grand flamboyant, d’autres vieux arbres, des terre-pleins, des baraquements d’architecture ancienne, murs ocre et délavés, persiennes en bois, toits de tôles, tout cela avec l’espace, des guérites, des salles claires, sous les pales des ventilateurs, des nonchalances. Ah le temps rêvé de la coloniale ! Au cœur d’Abidjan, ses gratte-ciel, ses cohues, ses imbrications, la brigade de Gendarmerie du Plateau, que çà fleure l’ancien temps, je suis là à poursuivre mes affaires africaines, suite à mes menaces, que j’ai éructé au Consulat, réclamé une guillotine, par avion-cargo spécial, que çà allait saigner et on a fini par me foutre à la porte, que je glissais vers l’incident diplomatique. Ici ce sont les vieux temps bénis, la douceur aussi. Arrive le colonel Gnaoré, homme à poigne, rond, chaleureux mais autoritaire, que çà claque des guêtres, que les bienfaits de la décolonisation c’est que cet homme est nègre. « Salut cousin ! » Puis, après avoir entendu l’affaire, « Interpellez tout homme quelle que soit sa qualité, quel que soit son grade ! »  D’une seule voix nous faisons « Oui, mon Colonel ! » Moi aussi au garde à vous ! La gendarmerie, çà a l’air assez propre, pas vraiment de corruption, une cigarette, pas plus enfin pas toujours ! Le maréchal des logis-Chef a passé des heures et des heures à noter, à consigner mes déclarations fleuve, en treillis, et des interrogatoires, des confrontations. Plus de 20 pages de rapport accablant, car tous ont avoué.  Leur travail est fini, c'est au Procureur maintenant de faire son métier. Je n'ai pas les moyens de m'acheter un Procureur et c'est en toute tranquillité que les escrocs des douanes et de Bolloré ont avoué. Ils connaissent la Justice de leur pays. Quoi qu'il en soit, j'ai vu que çà paresse doucement à la gendarmerie, çà roupille après le repas au foyer ! Mais tout baigne dans un halo de nostalgie, que çà devait être doucereux l’époque coloniale !

                                   La pluie reprend, la journée continue, que mon affaire africaine, elle n’aura jamais de fin, çà je le sais ! A l’usure, ils me veulent ! Épuisé, je m’affale dans un taxi, pour rejoindre Awa qui doit dormir avant ses espiègleries. « Ordonnance ! Port-Bouët par les abattoirs, ce sera rapide ! » Le cauchemar continue ! « Bon dieu de bon dieu de bourrique de nègre ! » Je lui fais à cet animal de taxi, je lui ai dit par l’abattoir, il bifurque par le port ! Bronche pas le ténébreux ! Deux heures à respirer, le nez dans le cul d’un camion diesel, que j’ai plus un bout de poumon pour fumer calmement ! La route est coupée par la pluie ! Çà roule sur trois files ! Sur quatre maintenant, sur les trottoirs, c’est le boxon ! Çà s’engueule ! Je lui avais dit ! Il s’en fout ! Je regarde les paysages, des docks, des entrepôts, des cuves de raffinerie, des silos ! Il est beau mon safari en Afrique ! Je soupire, point de gazelles, de troupeau d’éléphants, non, un chaos de hangars, de pétoires rouillées, de sirènes, de routes défoncées, une hallucination de tôles ! J’arrive furieux chez moi, je claque la porte du taxi, je lui laisse mon portable, mes clopes, un briquet, qu’Awa s’énerve que je vais oublier mes vêtements un jour dans un taxi. Je la calme par un trait de philosophie, Sancho Pança dans Don Quichotte : « nu je suis né, nu je mourrai »

                                   Je m’effondre dans le canapé. Awa me prépare le repas vêtue d’un pagne qu’elle a ceint à son buste. Je sais qu’elle est nue dessous. Elle s’affaire à la cuisine puis surveille la sauce consciencieusement en se calant dans l’embrasure de la porte. Elle défait son pagne et l’attache à sa taille m’offrant son dos, si fine dans ses lignes. Puis elle jette des coups de reins, saccadés. Elle frétille, son petit cul, les bras dans des arabesques. Peu à peu, inévitablement, son pagne se défait et glisse le long de ses fesses, arrondies et musclées. D’une main elle le rattrape, se tourne et se voile les seins, effrayée qu’on ne l’ait vue. Puis elle glisse ses mains le long de ses cuisses et le tissu remonte haut, de plus en plus haut. Elle danse, la vestale ! Mais elle ne sera jamais nue de la soirée ! C'est-à-dire toujours offerte et toujours offusquée, fuyant et revenant, lascive ! La sarabande va durer quelques heures ! Elle invente diverses cabrioles, se caresse avec innocence, ne perd rien des yeux, me fait oublier ma religion et surtout mes soucis !

                                   Elle m'a parlé des bobarabas, les grosses cylindrées, qui sont majoritaires, ici, très prisées, signe de la réussite sociale car d'une bonne alimentation grasse, de loukoums et d’huiles ! Mutine, elle me révèle que les femmes bobarabas ne font pas « positions », la petite dévergondée, qu’elles s’écrasent sur le lit et déclarent « tue-moi ! » Elles sont trop lourdes dans leurs chairs et ne peuvent pas trop « pomper » alors que les filles  bobaras fittinis comme elle, minces, peuvent « travailler longtemps ! »  « Les fittinis çà cogne comme piment » me dit-elle. Voilà pour les échanges culturels qui ravissent mes soirées et m’arrachent au désespoir et à la fuite par le premier vol pour Sydney ou Rio de Janeiro, peu importe. Elle m’aura tout fait, elle aussi. Je ne sais si elle sait lire, j’en doute, quelle importance mais elle me fait la scène du lutrin des « liaisons dangereuses » de Chaderlos de Laclos. Elle téléphone sérieuse tandis qu’elle se donne, elle halète doucement, miaule et parle de tout et de rien et sa famille s’inquiète de son état, mal de tête, la jeune vierge ! Elle a si peu d’expérience et tant de naïveté que je relis avec elle Nabokov, Lo-li-ta, bien sûr.

                                   Au matin, j’essaie différentes tenues pour aller voir le Président, Laurent Gbagbo. Voyons, un costume de flanelle, gris anthracite, avec une chemise blanche et une sobre cravate rouge ? Non trop occidental, çà pourrait le vexer ! Un simple étui pénien bété, authentique. Pourquoi pas ? Non, çà va faire trop érudit et puis traverser la Présidence ainsi, habillé d’un étui pénien, peut-être que çà serait mal perçu, contraire aux usages, un pagne royal du XV ème, même chose ! Voyons un burnou et des tongs, pas assez Afrique de l’Ouest. Quai-je porté dans mes malles ? Un sombrero mexicain, un tarbouche égyptien, complexe la diplomatie ! Finalement je ferai simple, tenue de tous les jours ! Casque colonial blanc, veste à poches et étui à whisky, pantalons et bottes d’équitation, ma cravache pour dégager la route ! Simplement moi-même, Stanley ou Livingstone, au choix !

                                   Le premier jour, arrivé à 3 h du matin à l’aéroport Félix Houphouët-Boigny, après quelques sages effusions avec ma petite Awa, donc sans avoir dormi, je me jette dans un taxi, vers 9 h, destination le commissariat du 2ème arrondissement de Treichville. J’apostrophe l’homme de guet, tenue bleue pétrole, impeccable, tongs aux pieds : « Hallebardier, conduisez-moi au Lieutenant Séka-Séka  ! » Je tonne !

Post-scriptum: 
Photo : espiègleries d’Awa

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