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CISJORDANIE, ENQUÊTES D’AUTEURS

Par Alexandra Schwartzbrod
CISJORDANIE, ENQUÊTES D’AUTEURS

Difficile de comprendre les conséquences concrètes et quotidiennes de l’occupation israélienne des Territoires palestiniens sans avoir soi-même patienté des heures au check-point, en pleine chaleur et sous la menace d’un fusil ; sans avoir reçu des monceaux d’immondices sur la tête dans un immeuble de Hébron ou de Silwan dont les étages supérieurs ont été squattés par des colons protégés par l’armée ; sans avoir sillonné des vallées de Cisjordanie balafrées de routes flambant neuves interdites aux Palestiniens car réservées aux colons et aux soldats de Tsahal ; sans voir arrachés, par des colons sans limites, des dizaines d’oliviers millénaires permettant de nourrir plusieurs familles palestiniennes. 

L’occupation, ce n’est pas juste un mot dans un article ou un traité de paix mort-né, ce n’est pas juste un mot que les diplomates essaient vainement de rayer de leur vocabulaire depuis cinquante ans, ce sont des femmes, des hommes, des enfants dont la vie quotidienne est une succession de contraintes, de brimades, d’arrachements, de renoncements, d’humiliations. Un enfer.

Travail bénévole

L’ONG israélienne Breaking the Silence, qui regroupe des soldats et vétérans israéliens désireux de montrer, selon leurs mots, «le gouffre entre la réalité qu’ils ont vécue dans les Territoires occupés et le silence qu’ils rencontrent à la maison», a bien compris l’urgence et l’importance de dévoiler cette situation à des intellectuels dénués de tout parti pris dans ce conflit. Pour commémorer les 50 ans de la guerre des Six Jours, qui a marqué le début de l’occupation des Territoires palestiniens, elle a fait venir - avec l’aide financière des différents éditeurs concernés - 26 écrivains (1) de renommée mondiale, dont un Prix Nobel de littérature, en divers endroits de Cisjordanie et de Gaza afin qu’ils témoignent de ce qu’ils ont vu, senti, entendu sur le terrain. Cela donne 26 textes très forts rassemblés en un recueil publié au même moment aux Etats-Unis par Harper Collins et en France par Robert Laffont (2).

L’opération a été dirigée par Ayelet Waldman, fille d’immigrés juifs de Montréal, élevée entre Israël, Etats-Unis et Canada, et Michael Chabon, écrivain juif américain devenu son mari. «Soyons clairs, nous n’avions pas d’attentes politiques de ces auteurs, expliquent-ils en préambule de cet ouvrage. Nous les avons invités à participer à ce projet fondé sur leur excellence littéraire et leur influence sur de larges et fidèles publics dans leur propre pays et, en de nombreux cas, à travers le monde. Nous ne les avons pas censurés ni n’avons cherché à limiter leur parole d’aucune manière. Ce qu’ils ont vu, c’est ce qu’ils ont écrit […]. Une équipe de contrôleurs d’informations scrupuleux a travaillé durant des mois pour confirmer la véracité de chacun de ces essais.» Précisons que tous les écrivains ont travaillé bénévolement. Les royalties, s’il y en a, seront reversées à l’ONG israélienne Breaking the Silence pour rembourser ses frais, ainsi qu’à l’ONG non violente palestinienne Youth Against Settlements («la jeunesse contre la colonisation»).

Sonnette d’alarme

Le résultat est sans appel. Même le Péruvien Mario Vargas Llosa, qui a toujours pris fait et cause pour l’existence et la défense de l’Etat hébreu et qui se dit «opposé au boycott universitaire qui menace Israël», est revenu atterré de Cisjordanie. Il a notamment parcouru le village palestinien de Susiya, près de Hébron, où les habitants sont à ce point harcelés par les colons que paysans et bergers sont contraints de vivre dans «des tentes précaires en toile et en ferraille, ou dans les grottes que les soldats n’ont pas encore rendues inutilisables en les comblant de pierres et d’ordures». Pour le Prix Nobel de littérature, la stratégie d’Israël est claire : ces colonies, qui ne cessent de croître, «étendent la présence israélienne et démantèlent ou fractionnent le territoire que devrait occuper, en principe, le futur Etat palestinien, au point de le rendre impraticable». Un constat qui le pousse aujourd’hui à tirer la sonnette d’alarme. «J’ai vu avec douleur comment, ces dernières années, l’opinion publique locale [israélienne, ndlr] devenait de plus en plus intolérante et réactionnaire, ce qui explique qu’Israël ait maintenant le gouvernement le plus nationaliste et ultrareligieux de son histoire et que sa politique soit chaque jour moins démocratique. La dénoncer et la critiquer, pour cela, n’est pas seulement un devoir moral, c’est dans mon cas aussi un acte d’amour», écrit-il dans Un royaume d’olives et de cendres.

Ayelet Waldman, qui a rédigé - ainsi que Michael Chabon - un texte pour ce recueil, ne dit pas autre chose. «Pendant vingt ans Michael et moi avons évité de penser au conflit. Trop insoluble. Mais quand j’ai été invitée à un salon du livre en Israël et que j’ai pu visiter Hébron avec un soldat de Breaking the Silence, ce que j’ai vu m’a horrifiée, nous a-t-elle confié par mail pour expliquer la genèse de son projet. Je suis aussi allée à Tel-Aviv, une ville que j’adore, et je m’y suis tellement sentie chez moi que cela m’a poussée à agir. On ne peut pas se sentir chez soi quelque part sans se sentir responsable, ne serait-ce qu’en partie, de ce qui s’y passe.»

Wi-fi et drogue

La Française Maylis de Kerangal, dont le texte ouvre le recueil, s’est jointe à l’aventure après avoir longuement réfléchi. «J’ai hésité parce que c’est une situation politique à laquelle je ne connaissais rien, nous a-t-elle expliqué la semaine dernière à Paris. Et j’ai accepté justement pour essayer de comprendre la manière dont l’occupation influe sur la vie quotidienne des Palestiniens.» La romancière a demandé à aller à Hébron, où quelque 800 colons protégés par l’armée israélienne se sont implantés au cœur de la ville arabe qui compte environ 40 000 habitants. Elle a passé trois jours dans une famille palestinienne, attachée à Nour, une jeune fille de 22 ans. «Si on veut avoir une vision de la tristesse, des vies empêchées, il faut aller à Hébron. La vieille ville est vide, volets tirés, avec une tension terrible que l’on sent physiquement. L’occupation a asséché la vie de ces quartiers. Ce qui m’a le plus impressionnée, c’est le problème des déplacements, le temps et l’énergie perdus pour faire ne serait-ce que quelques centaines de mètres à l’intérieur de la ville ou entre les villes et villages palestiniens.» Maylis de Kerangal raconte dans son texte comment les parents de Nour, Icham et Fatima, attendent avec angoisse jusque tard dans la nuit le retour de leurs enfants. Personne là-bas ne dort tranquille tant que la famille n’est pas regroupée. Et comment le wi-fi permet aux jeunes de s’évader.

Le wi-fi mais aussi Mr. Nice Guy, une drogue parfois classée parmi les «cannabinoïdes synthétiques» que les gamins du camp de Shuafat, près de Jérusalem, consomment à haute dose, révèle l’écrivaine américaine Rachel Kushner, envoyée sur place. «Elle endommage le cerveau et ruine des vies. Mr. Nice Guy est populaire chez les enfants dès huit ans et peut provoquer des psychoses. On en trouvait des paquets vides sous nos pieds en traversant le grand parking où les bus ramassent six mille enfants par jour et leur font passer le poste de contrôle pour aller à l’école à Jérusalem-Est, puisque le camp n’a que quelques établissements pour les élèves du niveau élémentaire», écrit-elle.

«Briser les âmes»

La romancière irlandaise Eimear McBride s’est rendue, elle, dans la vallée du Jourdain, près de Jéricho, où elle a pu discuter avec des Palestiniennes. «Il n’y a pas de travail dans ce village et leurs terres sont dévorées sous leurs pieds par l’appétit vorace de la colonisation. Et si la colonie grandit chaque jour, les villageois n’ont pas le droit de construire. Ils doivent rajouter des étages en parpaings à leurs maisons qui tombent en ruine. Les familles s’entassent les unes sur les autres dans des constructions dangereuses. Gelées en hiver, étouffant sous le soleil en été. Pas d’égouts adéquats, d’eau propre ou de soins médicaux.»

Les conditions de vie déplorables et les entraves à la libre circulation des Palestiniens sont soulignées par tous les écrivains. «L’objectif de l’occupation […] était non seulement de s’emparer des territoires mais aussi de briser les âmes», écrit la Canadienne Madeleine Thien. «Ce qui m’a marquée aussi c’est l’intimité de l’occupation. A Hébron, les colons sont à la table derrière vous, derrière la cloison. Vous les entendez vivre et ils vous entendent vivre. Et pourtant rien n’est possible avec eux», explique Maylis de Kerangal. Le Norvégien Lars Saabye Christansen, qui ne manque pas d’humour, a trouvé le mot de la fin (de son texte). «Je devais du reste rencontrer un optimiste de Ramallah, mais il ne s’est pas présenté à notre rendez-vous.»

 

(1) Lorraine Adams, Geraldine Brooks, Michael Chabon, Lars Saabye Christensen, Anita Desai, Dave Eggers, Assaf Gavron, Arnon Grünberg, Helon Habila, Ala Hlehel, Fida Jiryis, Maylis de Kerangal, Porochista Khakpour, Hari Kunzru, Rachel Kushner, Eimear McBride, Colum McCann, Eva Menasse, Emily Raboteau, Taiye Selasi, Raja Shehadeh, Madeleine Thien, Colm Toibin, Mario Vargas Llosa, Ayelet Waldman, Jacqueline Woodson.

 

(2) Le même recueil est publié ce mois-ci en Espagne, en Italie, en Israël et dans certains pays arabes ; il est prévu pour octobre en Allemagne et aux Pays-Bas, et pour 2018 au Portugal, en Bulgarie, en Turquie et en Hongrie.

 

Alexandra Schwartzbrod

Post-scriptum: 
A Hébron en mars 2014, durant la fête juive de Pourim. Photo Sébastien Leban. REA