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CLAIRE VOISIN, MEDAILLE D’OR 2016 DU CNRS

https://lejournal.cnrs.fr

La mathématicienne, spécialiste de géométrie algébrique, est la lauréate 2016 de la médaille d’or du CNRS, la plus haute récompense scientifique française.

Et la médaille d’or 2016 du CNRS est attribuée à... la mathématicienne Claire Voisin. Auteure de travaux majeurs dans son domaine, véritable ambassadrice française de sa discipline, elle succède au biologiste Eric Karsenti au prestigieux palmarès de cette distinction. Claire Voisin recevra la médaille d’or le 14 décembre prochain, lors d’une cérémonie à la Sorbonne, à Paris.
 
Spécialiste de géométrie algébrique (lire notre article « Les mille paysages de la géométrie algébrique »),Claire Voisin est reconnue par ses pairs du monde entier, en particulier pour ses recherches sur la « topologie des variétés projectives et kählériennes » et sur la théorie de Hodge, un pan important de cette discipline. Cette dernière s’est profondément renouvelée dans les années 1950, notamment avec les travaux de l’école française, dont ceux de Jean-Pierre Serre et d’Alexander Grothendieck, et a vu de nombreux développements récents.

Claire Voisin

Claire Voisin donnant sa leçon inaugurale au collège de France le 02 juin 2016.

 P. IMBERT/COLLEGE DE FRANCE

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Pour Claire Voisin, l’année 2016 aura aussi été marquée par la leçon inaugurale (link is external) qu’elle a donnée le 2 juin dernier au Collège de  France. Titulaire de la nouvelle chaire consacrée à la géométrie algébrique après avoir été chercheuse au CNRS pendant une trentaine d’années, elle est ainsi devenue la première mathématicienne à entrer au Collège de France.

Née en 1962, Claire Voisin a reçu tout au long de sa carrière de nombreuses récompenses, dont la médaille d’argent du CNRS en 2006 et le prix du Clay Mathematics Institute en 2008. Juste après ce dernier, Le Journal du CNRS lui avait consacré un portrait que nous republions ci-dessous.

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CLAIRE VOISIN, ARTISTE DE L’ABSTRACTION

Par Charline Zeitoun
 
(Ce portrait a été publié en juin 2008 dans Le Journal du CNRS, n° 221, p. 31.)
 

Rapidement, les mots ne suffisent plus. Elle passe au tableau, le tampon effaceur dans une main, la craie dans l’autre, et dessine des figures géométriques à côté de calculs savants. Claire Voisin, directrice de recherche à l’Institut de mathématiques de Jussieu1, à Paris, est spécialiste de géométrie algébrique. Plus particulièrement, elle travaille sur l’étude de la « topologie des variétés algébriques complexes ».
 
Pour faire découvrir son domaine, elle esquisse une sphère qu’elle découpe en sortes de triangles aux arêtes courbées, comme s’ils avaient été déformés après avoir épousé la surface rebondie. Résultat : on peut recouvrir une sphère avec des triangles, eux-mêmes « faces » d’une pyramide, par exemple.« Topologiquement parlant, commente la chercheuse, une sphère et la surface d’une pyramide sont donc identiques. Même si dire de pareilles choses est une aberration du point de vue de la géométrie algébrique… », précise-t-elle aussitôt2. De l’une à l’autre figure, il y a donc un tour de passe-passe mathématique dont on ne comprendra ni les commentaires ni le vocabulaire : homéomorphisme, simplexe, surface de Riemann, transcendant… Mais l’idée générale est là : un passage entre le « topologique », l’« algébrique » et la « géométrie complexe », une « multiplicité de perspectives sur un même objet » grâce à des approches mathématiques différentes. « C’est cela qui est passionnant dans mon travail, ce va-et-vient permanent entre plusieurs géométries et plusieurs types d’outils afin de démontrer des résultats dans l’un ou l’autre des domaines », poursuit Claire Voisin, l’air sérieux et la voix basse, le regard dans le vide.
 
Elle a tout du mathématicien tel qu’on l’imagine souvent, perdu dans ses pensées, à des kilomètres au-dessus de la capacité d’abstraction de ses congénères. D’ailleurs, si pour elle les mathématiques ont toujours été une évidence, du collège où elle potassait déjà les cours de terminale à l’École normale supérieure puis en thèse, elle sait qu’elle parle une langue presque étrangère pour le commun des mortels. Pas facile de la suivre. Même pour les étudiants en DEA de mathématiques auxquels elle tente, lors d’une poignée de cours par an, « d’exposer ces superbes idées » et qui prennent régulièrement la poudre d’escampette… « Il est très frustrant de ne pas pouvoir expliquer à tous les choses qui me tiennent à cœur dans mon travail et mes recherches… », regrette-t-elle. Des six mois durant lesquels elle a exercé le métier d’enseignant, juste après son agrégation, elle garde d’ailleurs « un souvenir cauchemardesque »« Entrer au CNRS m’a sauvée ! », plaisante-t-elle.

Il y a un élan
créatif en
mathématiques,
tout est mouvant
et cherche
à s’exprimer
.

Devenue chercheuse à temps plein à 24 ans, elle peut enfin se consacrer à la géométrie algébrique – l’étude des propriétés des ensembles définis par des systèmes d’équations algébriques –, au cœur des mathématiques les plus abstraites.« Il y a un élan créatif en mathématiques, tout est mouvant et cherche à s’exprimer », confie-t-elle. Rien à voir avec ces« ennuyeuses » mathématiques, « mortes » et « desséchées », enseignées jusqu’en terminale où les cours enchaînent« définitions, propriétés et théorèmes » selon une méthode« toujours sous contrôle, comme sur des rails », et qu’on applique à « de simples exercices de logique ».

Après sa thèse, elle se passionne pour un outil bien connu des spécialistes de la topologie, la théorie de Hodge, qui permet aussi d’aborder la géométrie algébrique complexe. Publié en 2003, son livre sur le sujet devient rapidement une référence. Elle enchaîne les prix et distinctions, comme les médailles de bronze et d’argent du CNRS, en 1988 et en 2006, ou le prix du Clay Mathematics Institute3, qu’elle vient tout juste de recevoir pour ses travaux sur la conjecture de Kodaira, autre problème de géométrie algébrique complexe. Éditrice de plusieurs revues de mathématiques, elle garde toujours un œil sur l’évolution de sa discipline. Côté privé, la chercheuse est aussi mère de cinq enfants, dont l’aînée vient d’entrer à Normale sup’, à Cachan. « Mais dans un domaine assez éloigné du mien et de celui de mon mari, également mathématicien, pour échapper à la “pression” familiale », précise-t-elle. « De toute façon, ajoute-t-elle, on ne parle pas de maths à la maison ! »

Charline Zeitoun, juin 2008.
 
 

Notes
 

  • 1.Elle était alors mise à la disposition de l’Institut des hautes études scientifiques, à Bures-sur-Yvette.
  • 2.Selon Claire Voisin, « on peut faire la même chose avec une chambre à air à un ou plusieurs trous, et la “trianguler” pour n’en garder qu’un squelette fait de triangles recollés par leurs bords. Les structures géométriques induites par l’espace ambiant donnent alors naissance à des objets purement algébriques. En dimension supérieure, le problème devient encore plus complexe et donc plus passionnant ».
  • 3.Fondation privée américaine créée en 1999 et destinée à promouvoir les mathématiques.
Post-scriptum: 
© P. Imbert/Collège de France

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