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Comme un bain d’or guyanais

René Ladouceur
Comme un bain d’or guyanais

Aux Guyanais nostalgiques de la Guyane authentique comme aux étrangers qui aspirent à la visiter, je recommande un livre : Bains d’or*. Il figure d’ailleurs sur « la liste des 25 romans caribéens incontournables écrits par des femmes » publiée il y a peu ici même, sur Montray Kreyol.

Tout est extraordinaire dans ce livre. Le titre d’abord, qui semblerait convenir à un essai sur des plantes médicinales. Mails il s’agit bien d’un roman, un vrai, qui vous emporte et vous tourneboule, un roman plein de fièvre et d’intelligence, très concret, très visuel, érotique et familial, psychologique et politique, enraciné dans une Guyane peuplée « de gens gagés » et gorgée d’or.

Un roman qui nous apporte le regard d’une femme, Françoise James-Ousénie, sur notre histoire, nos préjugés, nos contradictions aussi.

Un roman, en somme, comme on n’en lit plus, comme on n’en écrit plus, si peu tendance, si soucieux de sa ligne, si plein d’émotions contenues qu’il semble narguer une époque où, dans la plupart des livres, les personnages sont transparents et les sentiments, inexistants.

Peintre d’atmosphère, Françoise James-Ousénie situe son intrigue à Cayenne, au lendemain de l’abolition de l’esclavage, quand la Guyane se découvre littéralement baignée d’or, avec ses notables tout-puissants, ses maisons pleines d’ombres et de mémoire mais aussi ses rumeurs insidieuses, ses lâchetés installées, ses croyances qui l’enferment dans des entraves ancestrales.

Ainsi du fameux « esprit », l’homme de feu, le loup-garou, l’homme invisible, qui préfère se produire la nuit, pour mieux posséder dans leur lit les femmes et les jeunes filles.

Toute la ville bruit de ses méfaits mais en prenant soin de les chuchoter, de les murmurer, à voix basse, entre victimes, femmes et mères, filles et jeunes filles. On ne défie pas impunément « les gens gagés ».

On devine l’audace qu’il faudra à Miranda, aidée en cela par sa grand-mère, Man Calypso, pour qu’elle ose imaginer que « l’esprit » en question n’est autre que son propre mari, Théodore Vitaloo, le nègre de la colonie, celui qui doit sa réussite sociale à ses nombreux gisements où abonde l’or.

Par moments, on croirait une conversation intime entre Françoise James-Ousénie et son lecteur guyanais : elle lui parle, le prend à témoin, lui présente le kaléidoscope de la Guyane d’antan, l’emmène avec ses deux principaux personnages sur les lieux du crime colonial et l’encourage, par petites touches successives, à se reconstruire, à se déprendre maintenant de ses chaînes mentales, à se regarder en face.

Il suffit, en effet, à Françoise James-Ousénie, décidément maître dans l’art du trait, d’une phrase ou d’une image pour portraiturer un personnage. Tout est dit du distingué Théodore Vitaloo, qui « Petit nègre était devenu un grand Grec ». De Man Calypso qui « acceptait ou refusait une avance selon ce qu’elle était en mesure d’obtenir en échange ». Ou de Miranda qui « la tête haute, promenait ses généreuses rondeurs fessières avec classe et grâce ».

Cette élégance si convoitée de Miranda donne d’ailleurs le ton du livre, qui est d’une grandeur sobre et comme gravé à l’eau-forte. Car il faut bien du talent pour illustrer, sans emphase ni morale, cette idée toute simple que pour pouvoir préserver son confort matériel on est prêt à cacher bien des choses, à taire bien des souffrances, à dissimuler bien des contradictions.

René Ladouceur

 

 

 *Bains d’or-Françoise James/Ousénie-102 pages-Orphie/Collection Autour du Monde/Amazonie-11,00 euros

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