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COMMENT LES ÉTATS-UNIS ONT APPAUVRI HAÏTI

Même si la demande de réparations d'Haïti à la France est juste, cela
masque le rôle que les États-Unis ont joué dans le processus
d'appauvrissement d'Haïti, un rôle qui se poursuit jusqu'à ce jour.
Aujourd'hui, Haïti est un pays grandement endetté dont le rapport de la
dette à exporter est de près de 300%, un chiffre bien plus élevé que ce qui
est considéré viable même par le Fonds monétaire international et la Banque
mondiale. Ces deux institutions sont dominées par les États-Unis. En 1980,
la dette d'Haïti était de $302 millions.

Depuis, elle a plus que triplé pour atteindre $1,1 milliards, soit environ
40% du produit national brut du pays. L'année dernière, Haïti a payé de
plus grands montants pour la dette que pour les services médicaux à la
population.

Les fonctionnaires d'Haïti disent que plus de 80% de la dette actuelle a
été contractée sous les régimes de François et Jean-Claude Duvalier, Papa
Doc et BabyDoc. Ces deux régimes ont opéré sous l'oil bienveillant des
États-Unis dont la longue et sordide histoire de garder Haïti bien à
l'intérieur de leur sphère d'influence économique et politique est bien
connue.

C'est bien connu que la première cause de l'appauvrissement chronique
d'Haïti est les réparations que le pays a dû payer aux anciens
propriétaires de plantations qui sont partis après la révolution de 1804.
Certains descendants blancs des anciens propriétaires de plantations,
vivant maintenant en Nouvelle-Orléans, ont encore les coupons
d'indemnisation distribués par la France. On peut ainsi dire qu'une
certaine partie des réparations payées par Haïti ont servi au développement
des États-Unis. En 1825, Haïti fut forcée d'emprunter 24 millions de francs
des banques privées françaises pour commencer le remboursement de la dette
écrasante d'indemnité.

Haïti n'a reconnu cette dette que pour obtenir en échange la reconnaissance
de son indépendance par les Français, un principe qui continuera de
caractériser les relations internationales d'Haïti. Ces paiements
d'indemnité ont causé une situation d'urgence financière continuelle et des
perturbations politiques. En 51 ans, Haïti a été dirigée par 16 présidents
différents - les nouveaux présidents prenant souvent le pouvoir à la tête
d'une armée rebelle. Néanmoins, Haïti a toujours effectué les paiements
d'indemnité - et ensuite, les paiements de prêts à la banque - en
respectant les délais.

Cependant, l'intervention de 1915 par les Marines en faveur des intérêts
financiers américains a changé tout cela. Le prélude à l'intervention
américaine de 1915 a commencé en 1910 lorsque la Banque Nationale d'Haïti,
fondée en 1881 avec un capital français et chargée dès le départ
d'administrer le Trésor haïtien, disparut.

Elle fut remplacée par l'institution financière connue sous le nom de la
Banque Nationale de la République d'Haïti. Une partie du capital de la
nouvelle banque nationale fut versée à la National City Bank of New York
(Banque Nationale de la ville de New York), indiquant ainsi, pour la
première fois, un intérêt américain dans les affaires financières d'Haïti.

La motivation de départ de l'intérêt financier américain en Haïti était les
projets de plusieurs corporations américaines en lien avec la National City
Bank pour construire un chemin de fer dans ce pays. Pour que ces
corporations - y compris la W.R.Grace Corp. - puissent protéger leurs
investissements, elles ont fait pression sur le Président Woodrow Wilson et
son Secrétaire d'Etat, William Jennings Bryan, afin de trouver des façons
de stabiliser l'économie haïtienne, en obtenant une participation
majoritaire dans les bureaux de la douane haïtienne, la principale source
de revenus du gouvernement.

Lorsque le Secrétaire d'état Bryan fut mis au courant de toutes les
affaires d'Haïti par ses conseillers, il s'exclama : " Je n'en crois pas
mes oreilles ! Des nègres qui parlent français ! ".

Ironiquement, cependant, Bryan, un anti-impérialiste de longue date, était
contre toute forme de relations d'exploitation entre les États-Unis et
Haïti ou tout autre pays de l'hémisphère occidental. En fait, il avait
demandé depuis longtemps d'annuler les dettes des plus petits pays afin que
ces derniers puissent grandir normalement et se développer. Il n'est pas
surprenant que les idées de Bryan n'étaient pas bien reçues à Washington ni
à Wall Street.

À cause de l'ignorance presque complète au sujet d'Haïti au Département
d'Etat et à Washington, Bryan fut forcé de se tourner vers n'importe qui
possédant des informations de première main. Il se trouva que cette
personne était Roger L.Farnham, une des rares personnes étant très
familières avec les affaires haïtiennes. Farnham était très familier avec
les affaires haïtiennes parce qu'il était vice-président de la National
City Bank of New York et de la Banque Nationale de la République d'Haïti et
président du Chemin de Fer National d'Haïti.

Malgré l'hostilité du Secrétaire d'Etat envers Wall Street et l'évident
conflit d'intérêt de Farnham, Bryan compta beaucoup sur Farnham pour ses
informations et ses conseils. Étant vice-président de la National City
Bank ainsi que de la Banque Nationale de la République d'Haïti, Farnham
joua au chat et à la souris avec la législature haïtienne et le président.

À tour de rôle, il les menaçait d'une intervention américaine directe ou de
bloquer les fonds du gouvernement s'ils refusaient de déléguer le contrôle
des bureaux de douane haïtiens à la National City Bank. Pour défendre
l'indépendance haïtienne, les législateurs refusèrent à chaque moment.

Finalement, en 1914, avec le déclenchement de la Première Guerre Mondiale,
Farnham réussit à convaincre Washington que la France et l'Allemagne
représentaient des menaces directes pour les États-Unis par leur présence
en Haïti. Chacun de ces pays avait une petite colonie de gens d'affaires
là-bas.

En décembre 1914, Farnham prit un arrangement avec les Marines américains
pour que ces derniers débarquent à Port-au-Prince, entrent dans la Banque
Nationale d'Haïti et volent deux coffres-forts contenant $500,000 en
monnaie haïtienne et naviguent jusqu'à New York, où l'argent fut placé dans
la New York City Bank. Avec cette manouvre, le gouvernement haïtien devint
totalement dépendant de Farnham en ce qui a trait aux finances nécessaires
aux opérations.

La décision finale et immédiate d'intervenir en Haïti fut prise en juillet
1915, avec un autre renversement d'un président haïtien, s'agissant cette
fois-ci de la fin sanglante de Vilbrun Guillaume Sam. Durant les 19 années
qui ont suivi, les Etats-Unis exercèrent une autorité suprême partout en
Haïti, en utilisant souvent la distribution de médicaments ou de nourriture
comme des formes douces de pacification.

Après quelques années cependant, des accusations pour les massacres de
paysans haïtiens furent portées contre les militaires lorsque les Haïtiens
se révoltèrent contre les programmes de construction des routes qui
exigeaient du travail forcé. Lors d'un incident de la sorte à Fort Reviere,
les Marines tuèrent 51 Haïtiens, tout en n'accusant aucune perte de leur
côté.

Le secrétaire adjoint de la Marine, Franklin D.Roosevelt, remit la Médaille
d'honneur du congrès au major Smedley D.Butler. Une situation relativement
semblable à la remise de Médailles d'honneur aux " héros " du massacre à
Wounded Knee, lorsque des centaines d'Indiens d'Amérique Sioux avaient été
massacrés en 1890. Des rapports d'abus des militaires américains contre
les Haïtiens devinrent monnaie courante à un point que le responsable de la
NAACP, James Weldon Johnson envoya une délégation pour enquêter sur les
accusations, qui ont alors été confirmées.

L'occupation américaine connaissait quelques succès - le système de santé
fut amélioré et la devise stabilisée - mais ce fut d'autres sphères
économiques qui subirent le plus de dommages. Durant les 19 années de
l'intervention, un maximum d'effort fut mis en place pour rembourser les
créanciers américains d'Haïti, tout en n'accordant que très peu ou pas du
tout d'attention au développement de l'économie.

En 1922, l'ancien Commandant de la brigade des Marines, John Russel, fut
nommé Haut commissaire en Haïti, un poste qu'il occupa jusqu'aux derniers
jours de l'occupation. Sous l'influence de Russel, toutes les différences
d'opinion politique furent étouffées et les revenus des bureaux de douane
furent détournés, souvent des mois d'avance, vers les créanciers américains
d'Haïti, qui avaient endossé des prêts originellement accordés à Haïti pour
payer les réparations aux propriétaires de plantation français !

En 1929, cependant, avec la dépression économique du monde occidental et la
baisse du niveau de vie partout en Haïti, les sérieuses grèves d'étudiants
et les révoltes de travailleurs, combinées à l'incapacité de Wall Street
d'attirer de sérieux investisseurs là-bas, Washington décida qu'il était
temps de mettre un terme à l'occupation militaire. Lorsque le président
Franklin D.Roosevelt visita Haïti en 1934 pour annoncer le retrait des
troupes, il fut le premier chef d'une nation étrangère dans l'histoire
d'Haïti à s'y rendre en visite.

Malgré le retrait des troupes américaines, les administrateurs financiers
américains continuèrent de dominer l'économie haïtienne jusqu'à ce que la
dernière dette des premiers prêts fut retirée en 1947.

Peu après le retrait américain d'Haïti, un genre de mouvement de
sensibilisation noire prit naissance, un précurseur au mouvement de la "
négritude " popularisé par Aimé Césaire et Léopold Senghor.

François Duvalier, croyant dès le début à la " négritude ", prit le pouvoir
à la fin des années 1950, rendant populaires des idées acceptées par une
population qui avait résisté à une occupation étrangère blanche pendant des
années. Lorsque Duvalier prit la présidence de la première république
noire du monde établie par les anciens peuples esclaves, Haïti avait
expérimenté plus de 150 ans d'appauvrissement chronique et de politiques de
prêts discriminatoires de la part des institutions et pouvoirs financiers
les plus importants au monde.

Les prévisions économiques d'Haïti ne sont pas meilleures, même depuis
l'élection démocratique de Jean-Bertrand Aristide, ce dernier étant
constamment démonisé dans la presse américaine et mondiale.

Il est maintenant temps de se rendre à l'évidence et de faire le
nécessaire. Répondre à la demande de réparations d'Haïti.

{ {{San Francisco Bay View
_ Posté le 13 septembre 2003.

_ Par J. Damu}} }

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