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COMMENT PARLER AUX MONARQUES ET AUX GRANDS DE CE MONDE ?




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« Et si, devant nos cris, devant notre vengeance,

Les pattes des vieux rois mordorés, sur la France

Poussent leurs régiments en habits de gala,

Eh bien, n'est-ce pas, vous tous ? Merde à ces chiens-là ! »



Jean Nicolas Arthur Rimbaud

Nous avons tous des chefs. Il en faut, me direz-vous. Sinon ce serait l'anarchie. Ah ! L'anarchie dont le synonyme habituel est le foutoir ou le bordel. Pourtant le mot le plus proche de l'anarchie est le mot humanisme. Les sociétés les plus humaines, les civilisations les plus avancées, sont souvent proches de l'anarchie, au sens littéral ! Quelle utopie, l'anarchie ! Quel doux rêve aussi ! Considérer chaque homme, dans sa différence, dans son humanité faite d'actes de justice et de bonté et aussi d'erreurs, qui sache être digne et responsable. Arriver à cette perfection d'une société d'hommes ou de femmes d'honneur, animés d'un idéal simple, pacifique, le respect de l'autre et le respect de soi et aussi, et pourquoi pas, l'amour de l'autre et l'amour de soi.

 

Tendre vers un but commun, élever l'humanité à la condition divine, qu'hélas on délègue par manque d'ambition aux seuls Dieux, peu importe leurs noms. Car notre seul destin sur terre est de contribuer à faire évoluer l'espèce. Le rêve fou du poisson est d'être reptile, celui du reptile est d'être mammifère ou oiseau. Et le seul destin de l'homme est d'être Dieu car c'est ainsi que nous, pauvres hommes, nommons une essence d'ordre supérieur. Mais arrêtons là, si déjà nous étions simplement humains avant de nous préoccuper de métaphysique ou de théologie, ce serait un moindre mal.

 

Comme l'anarchie n'est pas pour demain, pas même le communisme, pas même le socialisme, il nous faut des chefs pour nous donner la voie. Et qu'ils soient le moins mauvais possible et certainement le plus proche de nous. Le malheur est que, bien souvent, un homme choisi chef, élu chef, nommé chef ou un homme qui s'est payé son statut de chef ou un homme qui a simplement confisqué le pouvoir et s'est autoproclamé chef, acquiert bien souvent les tares du chef. Cela commence par le sentiment de puissance, vanité, cela continue par celui de supériorité, vanité encore. Cela se poursuit par l'amour du pouvoir ; parler, agir, au nom des autres et souvent sans leur demander leur avis. S'y ajoute toujours le vice de l'argent et le mépris de ceux qui finalement ne sont pas chefs.

 

Citons deux vrais chefs pour l'exemple. Jacques Chirac qui pouvait embrasser successivement une vache montbéliarde au salon de l'agriculture et un béké de Martinique. On ne sait pas si la vache conserve la photo de l'instant, du baiser, dans l'étable mais le béké, oui, encadrée, sur son bureau. Les békés martiniquais doivent être très flattés d'avoir les honneurs échus aux races bovines françaises.

 

L'autre était Aimé Césaire, d'un autre genre. Qu'il s'adressât à un Chef d'Etat, plein d'onction, ou à un ouvrier martiniquais, sur un chantier de raccordement d'égout, le langage, le ton, le respect étaient exactement les mêmes. On lui pardonnera de ne pas avoir su faire de distinction entre un Chef d'Etat et un pauvre diable sur un chantier. Peut-être pauvreté du langage chez Césaire ? Peut-être humanisme et sans doute anarchie ! Lui ne savait embrasser que l'humanité.

 

Le chef fait peur d'abord parce qu'il est chef. Très souvent car il vous exploite, vous méprise, vous humilie, vous ignore, vous manipule, vous « chosifie » comme disait le vieux. Et aussi le chef vous inspire de la peur. Effectivement, il a le pouvoir de vous nuire, mais pas vous, sauf au magnum 357. Pourtant vous les respectez les chefs, même vous les aimez. Ah ! La généreuse soumission, retirer son chapeau, baiser l'anneau de l'évêque, serrer la main d'un chef, encornie par cette marque du grand chef, avoir serré des millions de mains. L'homme est très doué pour les dévotions, les soumissions.

 

Incapable d'être son propre chef, l'être humain s'en cherche partout des chefs, un qui gère sa pensée, un pour sa spiritualité, un pour ses opinions politiques, un qui gère sa morale, ses goûts, ses lectures, ses loisirs, tout. L'ambition humaine est au fond de devenir une sorte de masse molle et malléable, semblable à de la merde, l'odeur en moins. Et, me revient toujours cette phrase de la Harpe, « plus l'oppresseur est vil, plus l'esclave est infâme » .

 

De ce côté-là, martiniquais, vous êtes très forts, des champions même. Trois siècles d'esclavage ne vous ont pas suffit. Un siècle de colonisation non plus. Vous en redemandez, des coups de fouet et du mépris ! Toujours et encore ! Vous n'en avez pas assez dans votre comportement masochiste. Que l'on vous flagelle toujours plus, c'est si bon ! Je veux parler de votre soumission inconditionnelle à la France. Vous adhérez, aveugles, à sa puissance, à son rayonnement, à ses valeurs universelles et surtout à son pognon. Et plus elle vous méprise, la France, plus vous baissez le pantalon pour qu'elle vous « empoigne »  plus profond. Alors que faire ? Puisque vous aimez çà au fond de vous ! Vous n'avez même plus de discernement pour vous rendre compte que vous ne ressemblez plus à rien, vous avez disparu en termes d'identité et de dignité, de différence et de culture, zappés de la planète. Vos vieux qui s'en vont un par un, ressemblaient encore à quelque chose. Vous à rien ! Vous êtes dans ce «  no man's land  » identitaire. Suédois, berlinois, espagnol, chinois, martiniquais, autant de différences entre vous que l'épaisseur d'une ficelle.

 

Dans sa grande compréhension des peuples exploités, çà c'est l'expérience, la France vous a délégué des pouvoirs politiques, très importants, l'état civil et l'éclairage municipal. Parfois un peu plus certes. Mais globalement vous n'avez pas le pouvoir de l'argent, le libre arbitre non plus mais celui des engueulades politiques, sans fin, à perte de vue, d'obscures questions techniques, utiles certes, paperassières, qui donnent à vos élus, dans leur grotesque livrée tricolore, le sentiment de faire quelque chose de concret.

 

Vous allez vous empoigner quelques mois pour le fameux article 74, de la constitution française et vous n'avez pas encore réfléchi au préambule de la constitution martiniquaise . Dans 30 ans, bandes d'empotés, on vous l'accordera peut-être, l'article 74 à chacun, à titre posthume. Jamais l'on ne se déplacera à Versailles pour vous la donner cette obole. Trop loin, Versailles de Paris et pas le temps pour s'occuper de ces petites fièvres ultramarines. Je suis un doux rêveur mais qui rêve vraiment ?

 

Mais jamais n'est évoquée la question primordiale, fondamentale et unique. Pouvons-nous être libres et responsables de notre destin ? Et les solutions qu'elle impose ne sont jamais évoquées non plus car vous perdez votre temps dans vos incessantes chamailleries, d'étiquette et de préséance ou ce sont des lamentations gémissantes, largo lacrymosa, sur la colonisation, le chœur des pleureuses.

 

« Frères humains qui après nous vivrez » dirait Villon, il vous faut simplement une Révolution.

 

Tout simplement et non trop simplement.

 

Comme en 1789 en France ou comme en 1801 en Haïti. Ce n'est pas quimbois ni vaudou à comprendre. Seulement il faut des hommes pour çà. On « authentifie » un nouveau pape à ces mots «  bene habet et bene pendentent ». Ce n'est qu'un vieux patois officiel du Vatican qui parle de graines. Or il en faut pour faire une révolution comme pour être pape.

 

Il faudrait déjà vérifier tout ce qui dégorge de l'aéroport du Lamentin. Que l'on cesse ces singeries avec madras et alpinias, anthuriums, accras et Trois-Rivières, dès qu'un roitelet français pose le pied à la Martinique. Vous pouvez aussi envahir les pistes d'atterrissage et l'avion ira ailleurs car certains n'ont pas à mettre le pied à la Martinique, ce n'est pas un salon où l'on se montre à l'occasion de tel ou tel show, souvent électoral.

 

Il faut aussi faire dans l'incivilité voire la désobéissance incivique. Il y a tant de façons de saper un système, de faire une révolution. Il faut y réfléchir. Mais sûrement pas en « utilisant  le système » où vous êtes confinés, vous n'arriverez à rien. Avez-vous déjà vu un pays donner les moyens de s'autodétruire ? Moi pas. Un référendum sur la révolution, c'est çà que vous voulez ? Même les enfants de chœur à l'église, s'il en reste, se foutraient à pouffer. Le système a ses propres balises et garde-fous et surtout gardes mobiles. Et le système français vous noiera car sa logique n'est pas la vôtre.

 

Il faut saper, démolir le système et prendre le pouvoir. La liberté se conquiert, s'arrache, pour soi-même comme pour un peuple. Elle ne s'accorde pas, jamais, par bulle pontificale. La liberté se mérite aussi. Il faut s'être beaucoup dépouillé pour en être digne. Prendre le pouvoir, non pour le posséder mais pour être simplement libres et debout . Voilà, le seul idéal révolutionnaire, aucune doctrine, être un homme ou des hommes libres. Cela vous fait donc si peur que çà la liberté   et la verticalité ?

 

Un grand soulèvement populaire qui n'aura d'autre fin que la liberté et pas de compromis, pas d'Etats généraux et généreux, de commissions, de moratoire, de palabres, de fortes préoccupations, de révérences, de primes forcément exceptionnelles, de quignons de pain en somme.

 

Seulement la liberté ! Merde ! C'est pas dur à organiser une révolution ! Et que les pleutres soient châtiés, puisqu'on ne peut plus les châtrer.

 

Mais, je l'avoue, je me laisse emporter par le romantisme révolutionnaire. Tout bon psychanalyste vous dira que la condition d‘esclave est plus confortable que celle du maître. Et je pense qu'à défaut d'être de bons martiniquais, vous ferez de bons français. On se souviendra de vous pour la prochaine guerre. D'ici là vous n'existez pas pour nous autres français sauf sur vos passeports et nos paradisiaques possessions et notre paradisiaque fiscalité aussi. Pour vous non plus, à vous voir, vous n'existez pas du moins en terme de différence avec la France au point qu'il me serait plus facile et moins coûteux en faux-frais, d'aller porter le feu révolutionnaire dans le Cantal, zone rurale essentiellement peuplée de ruminants.

Mais alors simplement, humblement, puisque vous êtes de bons français, je vais vous livrer un texte en français, écrit par un français, sur la façon de parler à un roi français quand on est un forgeron français. Cela concerne une période lointaine de l'histoire française dont on a pratiquement oublié à quoi elle a servi.



Le forgeron (1872)

Palais des Tuileries, vers le 10 août 92.



Le bras sur un marteau gigantesque, effrayant

D'ivresse et de grandeur, le front vaste, riant

Comme un clairon d'airain, avec toute sa bouche,

Et prenant ce gros-là dans son regard farouche,

Le Forgeron parlait à Louis Seize, un jour

Que le Peuple était là, se tordant tout autour,

Et sur les lambris d'or traînant sa veste sale.

Or le bon roi, debout sur son ventre, était pâle

Pâle comme un vaincu qu'on prend pour le gibet,

Et, soumis comme un chien, jamais ne regimbait

Car ce maraud de forge aux énormes épaules

Lui disait de vieux mots et des choses si drôles,

Que cela l'empoignait au front, comme cela !



"Or, tu sais bien, Monsieur, nous chantions tra la la

Et nous piquions les boeufs vers les sillons des autres :

Le Chanoine au soleil filait des patenôtres

Sur des chapelets clairs grenés de pièces d'or.

Le Seigneur, à cheval, passait, sonnant du cor

Et l'un avec la hart, l'autre avec la cravache

Nous fouaillaient. - Hébétés comme des yeux de vache,

Nos yeux ne pleuraient plus ; nous allions, nous allions,

Et quand nous avions mis le pays en sillons,

Quand nous avions laissé dans cette terre noire

Un peu de notre chair... nous avions un pourboire :

On nous faisait flamber nos taudis dans la nuit ;

Nos petits y faisaient un gâteau fort bien cuit.



..."Oh ! je ne me plains pas. Je te dis mes bêtises,

C'est entre nous. J'admets que tu me contredises.

Or, n'est-ce pas joyeux de voir, au mois de juin

Dans les granges entrer des voitures de foin

Énormes ? De sentir l'odeur de ce qui pousse,

Des vergers quand il pleut un peu, de l'herbe rousse ?

De voir des blés, des blés, des épis pleins de grain,

De penser que cela prépare bien du pain ?...

Oh ! plus fort, on irait, au fourneau qui s'allume,

Chanter joyeusement en martelant l'enclume,

Si l'on était certain de pouvoir prendre un peu,

Étant homme, à la fin ! de ce que donne Dieu !

- Mais voilà, c'est toujours la même vieille histoire !



"Mais je sais, maintenant ! Moi, je ne peux plus croire,

Quand j'ai deux bonnes mains, mon front et mon marteau,

Qu'un homme vienne là, dague sur le manteau,

Et me dise : Mon gars, ensemence ma terre ;

Que l'on arrive encor, quand ce serait la guerre,

Me prendre mon garçon comme cela, chez moi !

- Moi, je serais un homme, et toi, tu serais roi,

Tu me dirais : Je veux !... - Tu vois bien, c'est stupide.

Tu crois que j'aime voir ta baraque splendide,

Tes officiers dorés, tes mille chenapans,

Tes palsembleu bâtards tournant comme des paons :

Ils ont rempli ton nid de l'odeur de nos filles

Et de petits billets pour nous mettre aux Bastilles,

Et nous dirons : C'est bien : les pauvres à genoux !

Nous dorerons ton Louvre en donnant nos gros sous !

Et tu te soûleras, tu feras belle fête.

- Et ces Messieurs riront, les reins sur notre tête !



"Non. Ces saletés-là datent de nos papas !

Oh ! Le Peuple n'est plus une putain. Trois pas

Et, tous, nous avons mis ta Bastille en poussière.

Cette bête suait du sang à chaque pierre

Et c'était dégoûtant, la Bastille debout

Avec ses murs lépreux qui nous racontaient tout

Et, toujours, nous tenaient enfermés dans leur ombre !

- Citoyen ! citoyen ! c'était le passé sombre

Qui croulait, qui râlait, quand nous primes la tour !

Nous avions quelque chose au coeur comme l'amour.

Nous avions embrassé nos fils sur nos poitrines.

Et, comme des chevaux, en soufflant des narines

Nous allions, fiers et forts, et ça nous battait là...

Nous marchions au soleil, front haut, - comme cela, -

Dans Paris ! On venait devant nos vestes sales.

Enfin ! Nous nous sentions Hommes ! Nous étions pâles,

Sire, nous étions soûls de terribles espoirs :

Et quand nous fûmes là, devant les donjons noirs,

Agitant nos clairons et nos feuilles de chêne,

Les piques à la main ; nous n'eûmes pas de haine,

- Nous nous sentions si forts, nous voulions être doux !

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"Et depuis ce jour-là, nous sommes comme fous !

Le tas des ouvriers a monté dans la rue,

Et ces maudits s'en vont, foule toujours accrue

De sombres revenants, aux portes des richards.

Moi, je cours avec eux assommer les mouchards :

Et je vais dans Paris, noir, marteau sur l'épaule,

Farouche, à chaque coin balayant quelque drôle,

Et, si tu me riais au nez, je te tuerais !

- Puis, tu peux y compter, tu te feras des frais

Avec tes hommes noirs, qui prennent nos requêtes

Pour se les renvoyer comme sur des raquettes

Et, tout bas, les malins ! se disent " Qu'ils sont sots !"

Pour mitonner des lois, coller de petits pots

Pleins de jolis décrets roses et de droguailles,

S'amuser à couper proprement quelques tailles,

Puis se boucher le nez quand nous marchons près d'eux,

-Nos doux représentants qui nous trouvent crasseux ! -

Pour ne rien redouter, rien, que les baïonnettes...,

C'est très bien. Foin de leur tabatière à sornettes !

Nous en avons assez, là, de ces cerveaux plats

Et de ces ventres-dieux. Ah ! ce sont là les plats

Que tu nous sers, bourgeois, quand nous somme féroces,

Quand nous brisons déjà les sceptres et les crosses !..."

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Il le prend par le bras, arrache le velours

Des rideaux, et lui montre en bas les larges cours

Où fourmille, où fourmille, où se lève la foule,

La foule épouvantable avec des bruits de houle,

Hurlant comme une chienne, hurlant comme une mer,

Avec ses bâtons forts et ses piques de fer,

Ses tambours, ses grands cris de halles et de bouges,

Tas sombre de haillons saignants de bonnets rouges :

L'Homme, par la fenêtre ouverte, montre tout

Au roi pâle et suant qui chancelle debout,

Malade à regarder cela !

"C'est la Crapule,

Sire. Ca bave aux murs, ça monte, ça pullule :

- Puisqu'ils ne mangent pas, Sire, ce sont des gueux !

Je suis un forgeron : ma femme est avec eux,

Folle ! Elle croit trouver du pain aux Tuileries !

- On ne veut pas de nous dans les boulangeries.

J'ai trois petits. Je suis crapule. - Je connais

Des vieilles qui s'en vont pleurant sous leurs bonnets

Parce qu'on leur a pris leur garçon ou leur fille :

C'est la crapule. - Un homme était à la Bastille,

Un autre était forçat : et tous deux, citoyens

Honnêtes. Libérés, ils sont comme des chiens :

On les insulte ! Alors, ils ont là quelque chose

Qui leur fait mal, allez ! C'est terrible, et c'est cause

Que se sentant brisés, que, se sentant damnés,

Ils sont là, maintenant, hurlant sous votre nez !

Crapule. - Là-dedans sont des filles, infâmes

Parce que, - vous saviez que c'est faible, les femmes -

Messeigneurs de la cour, - que ça veut toujours bien, -

Vous leur avez craché sur l'âme, comme rien !

Vos belles, aujourd'hui, sont là. C'est la crapule.

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"Oh ! tous les Malheureux, tous ceux dont le dos brûle

Sous le soleil féroce, et qui vont, et qui vont,

Qui dans ce travail-là sentent crever leur front,

Chapeau bas, mes bourgeois ! Oh ! ceux-là, sont les Hommes !

Nous sommes Ouvriers, Sire ! Ouvriers ! Nous sommes

Pour les grands temps nouveaux où l'on voudra savoir,

Où l'Homme forgera du matin jusqu'au soir,

Chasseur des grands effets, chasseur des grandes causes,

Où, lentement vainqueur, il domptera les choses

Et montera sur Tout, comme sur un cheval !

Oh ! splendides lueurs des forges ! Plus de mal,

Plus ! - Ce qu'on ne sait pas, c'est peut-être terrible :

Nous saurons ! - Nos marteaux en main, passons au crible

Tout ce que nous savons : puis, Frères, en avant !

Nous faisons quelquefois ce grand rêve émouvant

De vivre simplement, ardemment, sans rien dire

De mauvais, travaillant sous l'auguste sourire

D'une femme qu'on aime avec un noble amour :

Et l'on travaillerait fièrement tout le jour,

Écoutant le devoir comme un clairon qui sonne :

Et l'on se sentirait très heureux ; et personne,

Oh ! personne, surtout, ne vous ferait ployer !

On aurait un fusil au-dessus du foyer...

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"Oh ! mais l'air est tout plein d'une odeur de bataille.

Que te disais-je donc ? Je suis de la canaille !

Il reste des mouchards et des accapareurs.

Nous sommes libres, nous ! Nous avons des terreurs

Où nous nous sentons grands, oh ! si grands ! Tout à l'heure

Je parlais de devoir calme, d'une demeure...

Regarde donc le ciel ! - C'est trop petit pour nous,

Nous crèverions de chaud, nous serions à genoux !

Regarde donc le ciel ! - Je rentre dans la foule,

Dans la grande canaille effroyable, qui roule,

Sire, tes vieux canons sur les sales pavés :

- Oh ! quand nous serons morts, nous les aurons lavés !

- Et si, devant nos cris, devant notre vengeance,

Les pattes des vieux rois mordorés, sur la France

Poussent leurs régiments en habits de gala,

Eh bien, n'est-ce pas, vous tous ? Merde à ces chiens-là !"

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- Il reprit son marteau sur l'épaule.

La foule

Près de cet homme-là se sentait l'âme soûle,

Et, dans la grande cour, dans les appartements,

Où Paris haletait avec des hurlements,

Un frisson secoua l'immense populace.

Alors, de sa main large et superbe de crasse,

Bien que le roi ventru suât, le Forgeron,

Terrible, lui jeta le bonnet rouge au front !

Arthur Rimbaud

 

Lisez, méditez et relisez ce texte, écrit par un gamin de 18 ans. Sachez que quelques années plus tard, après avoir pas mal voyagé en Europe, s'être adonné à toutes les dépravations et fortement saoûlé à l'absinthe, lui que l'on voyait toujours crasseux et infréquentable, a foutu le camp de son grand pays, la France, pour l'Afrique, l'Abyssinie exactement. Il y vécut de vagues commerces en se foutant pas mal de la poésie et des honneurs littéraires, lui qu'on appela, l'homme aux semelles de vent, et revint mourir à Marseille à 39 ans.

Curieuse histoire que ce poète mort pour la poésie à 19 ans, parti vivre si loin, le pays abyssal. Il s'agissait du plus grand poète que nous ayons eu dans notre pays, dans notre histoire.

 

Et bien comme réponse à la question de la liberté , il n'a rien dit, il l'a prise la sienne, il s'est tu à jamais et il est parti, c'est tout ! A 25 ans seulement !

 

Pour être franc, à voir tourner le monde, en embrassant l'humanité d'un regard métallique, froid et sans concessions, avec ma seule sensibilité et mon idéal de justice, dérisoire et vain, une morale naïve, bricolée d'honneur et de foutreies de ce genre, je pense que je vais pas tarder à me taire et à foutre le camp, moi aussi. J'ai près du double, question piges, ou je suis pas assez dépouillé pour la mériter la liberté ou plus con que lui sans doute, çà c'est sûr ! Car je m'use les méninges du matin au soir et une partie de la nuit à vouloir ceci pour les uns, cela pour les autres, prisonnier de mes utopies.

 

Moi qui voulait caresser les cheveux du monde, généreux et rassurant, avec tendresse et bonté, ici un ami, là un peuple, ce monde, les uns, les autres, que je voulais aimer, partout, toujours, me rendent un rire affreux de catin saoûle, la connerie et la vulgarité comme morale et règles de vie. Faut faire quelque chose ! Se tirer, loin avec seulement Mozart dans la besace.

 

Arthur Rimbaud a écrit de la plus belle manière ce que j'ai ressenti de plus beau dans ma vie, mais sa vie m'a bien plus frappé, interrogé que sa poésie. Rimbaud n'est plus aujourd'hui une énigme pour moi ! Il est mon sherpa, ma résignation, l'assurance que chantait Aragon qu' « il n'y a pas d'amour heureux » …..

Thierry Caille

 
 


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