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CONFESSIONS D’UN RENÉGAT

Par Thierry Caille

Racisme anti-français, racisme anti-jeunes, racisme anti-gays, racisme anti-nègre, il semble que ce mot « revolver » que l’on dégaine à tort et à travers soit devenu aujourd’hui la dernière accusation lorsqu’il s’agit d’exprimer le rejet quel qu’il soit. Car il est lourdement chargé d’un sens péjoratif dans l’esprit de chacun, des connotations infamantes qui ont été à l’origine des grands maux de l’histoire comme l’esclavage, la colonisation et l’extermination des juifs. Il fait appel donc à une grande culpabilité et s’emploie comme une injure ordinaire. Il a pourtant une définition biologique objective à laquelle il faudrait s’en tenir, le constat de l’existence pour une espèce donnée de plusieurs races distinctes par des critères morphologiques et éthologiques. Et jusque là rien de péjoratif pour l’espèce humaine. Mais très vite, ce mot a dérivé par l’affirmation de l’inégalité des races, la supériorité de certaines races, le mépris pour d’autres, la discrimination, qui ont entraîné des comportements de domination et d’abus à caractère racial. Le mot racisme dans nos sociétés occidentales policées fait appel à une forte culpabilité et être raciste est devenu une faute honteuse d’ailleurs punie par la loi au nom du principe de l’égalité des hommes dans leurs droits. Accuser quelqu’un de racisme est souvent le dernier argument dans n’importe quel conflit qui met en jeu des personnes de race différente car le mot est simplement devenu une injure parmi d’autres et la plus définitive.

Le poids de l’histoire dans nos sociétés occidentales est tel qu’on ne peut plus s’afficher raciste et la prétention d’universalité des droits de l’homme dont nous sommes les champions nous conduit à être aussi les champions de l’anti-racisme, la fraternité universelle. Il s’ensuit une négation totale de l’idée même de races au nom des principes égalitaires. Or les différences entre races existent, différences de peuplement, historiques, culturelles, géographiques au minimum. A l’histoire des races se superpose l’histoire des peuples. Argument scientifique que l’on ne peut mettre en doute. Au nom de l’universalité de l’homo occidentalis, on tendrait à nier les races, à une assimilation de toutes les races à une humanité vague et bien sûr occidentale. C’est réduire la diversité à un pauvre schéma. La richesse d’un système pour les biologistes est liée à la diversité et à la complexité d’un milieu. La multiplicité des races aux origines, aux langues, aux coutumes, aux mœurs différentes, est un signe de richesse de l’humanité. Il est clair que l’uniformisation des modes de vie qu’appelle la mondialisation appauvrit considérablement cette richesse. Quant au discours sur l’inégalité des races il tient souvent à des considérations d’ordre économiques et sociales. Les races dites inférieures ont souvent été pour des raisons historiques maintenues dans une certaine misère, un développement médiocre et une faible assimilation aux idées occidentales de progrès.

Le racisme naît de la peur de l’exogène, peur de l’invasion, peur de la perte d’identité, de repères sous l’action de cultures étrangères issues de races différentes. Personne ne s’inquiète de l’invasion permanente de la culture américaine dans nos sociétés européennes. On se précipite au Mac Donald’s mais on stigmatise le tchador. Très longtemps la race blanche a dénié toute forme d’humanité aux autres races de la terre. Ce fut le cas des indiens d’Amérique au cours de la fameuse controverse de Valladolid, ce fut celui des noirs de façon plus proche et plus frappante. On peut être l’ami des noirs ou l’ennemi des noirs. Mais ravaler l’homme noir au rang de l’animal, pendant des siècles d’esclavage, puis le tenir avec mépris dans toutes les formes de colonisation, c’est avouer une représentation de l’homme sommaire et fragmentaire comme une incapacité à penser un monde multiple, comme une haine collective et extraordinaire de la condition humaine. Au nom de la couleur de la peau, nier l’humanité c’est ouvrir la porte à toute forme de barbarie. L’esclavage préparait la Shoah par un processus identique de dénégation de l’humanité qu’il s’agisse de noirs ou de juifs. Quand la barbarie est une action individuelle elle peut toujours être condamnée par la société mais quand elle s’érige en système, qu’elle perdure des siècles, qu’elle se donne des justifications légales comme un code noir, qu’elle devient évidente, elle se banalise, déresponsabilise chacun et le scandale ordinaire dissout l’horreur dans toutes les consciences. Et cette barbarie est venue essentiellement des puissances occidentales accessoirement de race blanche dont la pensée pourtant s’affine depuis des millénaires, qui ont produit nombre de philosophes, de penseurs, d’humanistes et de religions destinées à rendre l’homme meilleur sans parler des immenses progrès techniques mais que la barbarie et la négation de leur propre humanité n’épargnent pas, qui n’hésitent pas à se jeter dans de grandes boucheries militaires quand elles ne vont pas, par delà le monde, piller les tropiques, porter leur œuvre expansionniste et civilisatrice, leurs religions et leurs philosophies, leurs modes de penser, de vivre et de consommer. C’est l’orgueil des nations, froid et sans morale, l’expansionnisme des grandes puissances depuis l’antiquité.

Les comportements racistes se rencontrent fréquemment à la Martinique entre métropolitains et antillais. Les premiers subissent souvent un processus d’acculturation, de perte des repères qu’accroît le déracinement. Ils ne peuvent malgré leurs efforts, quand ils en font, obtenir la moindre complicité avec des ressortissants autochtones autrement que dans des rapports superficiels. Inévitablement le métro cherchera ses congénères pas nécessairement pour des raisons de couleur de peau mais pour retrouver une culture commune, une façon de penser, de parler et de rire. Il en va de même lorsque le corse vient vivre sur le continent ou quand l’auvergnat monte à Paris. Chacun est lié à ses lieux, ses terres d’origine, ses racines sauf quelques voyageurs éternels, apatrides et autres dévoreurs de portulans. Côté martiniquais ce n’est pas non plus l’idylle parfait avec le blanc-france. Cet ostracisme que j’appelais l’effroi des steppes repose en grande partie sur l’insularité, mais aussi sur une combinaison d’éléments plus complexes. Le blanc est considéré à la Martinique comme sur les trois-quarts de la planète comme un individu cousu d’or. Il y a à l’évidence des phénomènes de jalousie. L’ « héritage humaniste des békés et de l’administration coloniale » n’a pas laissé un profond amour du blanc chez les martiniquais quels qu’ils soient. Il s’est forgé par l’histoire et la géographie une identité martiniquaise qui impose une certaine distance avec le nouveau venu et cette xénophobie latente ne peut pas être appelée racisme même si elle en prend certaines composantes comme la couleur de la peau. Cette identité se construit même sur le rejet du métropolitain non parce qu’il est blanc mais parce qu’il représente un danger, celui de dissoudre l’identité de la société dans un magma national et étranger à l’île.

L’invective du philosophe parisien allumé Alain Finkielkraut qui traitait Raphaël Confiant de raciste anti-français a vraiment peu de poids. Comme il n’y a pas de race française, le mot racisme employé ici n’a d’autre but que de jeter l’infamie sur l’écrivain antillais. Raphaël Confiant peut être anti-français tout court ce qui est plutôt le signe d’une conviction politique qui se fonde sans doute sur une longue réflexion sur la présence française à la Martinique. Mais raciste je ne vois pas pourquoi, pour qui le connaît et pour qui l’a lu. Critiquer la France est une opinion, avoir des propos racistes est un délit. On a l’habitude de se traiter aux Antilles de raciste, blancs contre nègre et vice versa. C’est une façon d’illustrer, à travers l’ostracisme qui frappe les races les plus diverses, blanches et noires et aussi asiatiques, ce rejet de l’étranger, comportement naturel d’une société à l’identité balbutiante, une société insulaire, une société à l’histoire récente et douloureuse. Le comique dans tout çà est que la Martinique est un tel galimatias de races, de croisements, de métissages, qu’aucun zélateur des races pures ne s’y retrouverait et tenir un discours raciste devient ici quasiment impossible. Il s’agit de problèmes de coexistence et pas plus. De même qu’on est traité de raciste par tel immigré africain à qui on refuse un ticket de métro de même à la Martinique le vocable « raciste » est présent dans la vie de tous les jours et systématiquement dans la presse engagée, comme un juron facile qu’on peut utiliser à peu de frais. On est pourtant loin de la discrimination organisée qui avait lieu en Afrique du sud ou aux Etats Unis il y a peu de temps. Et à la Martinique derrière les accusations de racisme se cachent des revendications sociales et identitaires très fortes et souvent légitimes. Mais ce mot définitif, si négativement chargé qu’il appelle à de grandes prudences de comportement, cherche à atteindre la culpabilité d’autrui, en raison de toutes les repentances qui ont eu lieu récemment, la culpabilité collective surtout vis à vis d’un pays qui se veut le chantre des droits de l’homme donc de l’anti-racisme ce que les africains, maghrébins et autres émigrés ont compris depuis longtemps en métropole.

Pour ma part, je confesse être un affreux raciste. Si en tant que biologiste, l’existence de la diversité des races ne me pose pas de problèmes tant l’être universel uniforme me paraît peu probable, j’ai, à rebours du racisme ordinaire, une tendance à magnifier les races noires. Il n’y a pas de critères objectifs et mesurables de l’égalité ou de l’inégalité des races, question par ailleurs inutile et stupide, mais j’accorderais une supériorité potentielle à la race noire qui exerce sur moi une grande fascination. Il ne agit pas d’une culpabilité occidentale et chrétienne face à l’esclavage. Alors que l’on quitte le scientifique et le rationnel, j’avoue que le nègre me semble surgir d’une race potentiellement supérieure ce que lui a toujours dénié l’histoire. Il émane de lui une force, une puissance, telle que je suis convaincu que sa place ne sera pas toujours en bas de l’humanité. Sans trop savoir pourquoi, par intuition, par prophétie, plus que par souhait, je pense qu’un jour les races noires dirigeront le monde car c’est une loi de l’histoire, inéluctable. Quand et comment, je n’en sais rien. C’est une question d’entropie. Un jour lointain ricaneront les experts économiques occidentaux et les tenants de la supériorité indéfectible de la race blanche. Peu importe. Les races noires ne sont pas pour autant exemptes des tares et des bassesses de l’espèce humaine surtout parce qu’elles n’ont eu à faire preuve que de soumission et d’identification à la race blanche. Si elles accomplissent un jour une action de libération, d’identification et de civilisation elles pourront s’émanciper du modèle universel qui règne aujourd’hui et qui les excluent. Il y a fort à parier qu’elles viendront réveiller les énergies du vieux monde.

Aimé Césaire avec beaucoup de lucidité rappelait dans la tragédie du roi Christophe qu’il faudrait cent fois plus de fouet et de sueur aux nègres pour bâtir leur liberté. Il n’y a pas à accepter avec fatalisme la soumission des noirs à la race blanche. Courir après les modèles occidentaux, par de médiocres singeries et le noir restera toujours dans sa condition de vassal et de féal, d’être corrompu ou corruptible. Après la négritude, le juste combat pour la dignité, il faudra inventer une civilisation nègre. C’est un combat pour les générations futures et c’est un combat contre soi même. Quel bonheur d’avoir connu à notre époque de préhistoire nègre, un être comme Aimé Césaire qui non seulement a révolté le nègre contre sa condition de servitude et de mépris mais qui s’est hissé aux plus hauts sommets de la civilisation occidentale prisant la tragédie grecque et maîtrisant la langue de Stendhal avec une insolente supériorité sur ceux qui eussent voulu qu’il n’exprimât qu’une reconnaissance soumise à cette civilisation occidentale dont il était en fait un des phares les plus lumineux. Césaire incarnait la synthèse de ce que l’esprit classique occidental avait de plus brillant, de l’affirmation, ô combien revendiquée, de sa situation de nègre et d’un humanisme dévoué qu’il mit toute sa vie au service de la Martinique. Hélas pour un Césaire combien d’individus complexés, veules et soumis, singeant sans trouble les modèles occidentaux, flattant ainsi le paternalisme de la métropole et un néocolonialisme qui se justifient d’autant plus que la Martinique est en état de dépendance totale et d’assimilation à la mère patrie.

Il reste aux races noires à conquérir le monde par l’esprit, c’est le seul moyen d’imposer à long terme une civilisation. Ce que firent les grecs. Le parcours est très hypothétique mais il existe une énergie potentielle bien supérieure dans les races noires. L’observation purement raciale, du comportement, de la violence contenue des diverses races montre à quel point le blanc, sans être dégénéré, ne possède plus la même vitalité, la même force que les races noires aussi démunies soient-elles. Il y a là un constat, une intuition, un pressentiment plus qu’une théorie. Le premier homme était noir, l’humanité entière provient d’un homme noir apparu en Afrique et qui a essaimé à travers le monde. Il existe encore aujourd’hui dans le Sud de l’Afrique quelques tribus qui possèdent des traits communs aux diverses races de l’humanité. Mais si le noir est à l’origine de l’humanité, il n’y a pas eu de civilisation nègre durable qui se soit propagée dans le monde. Il est temps de rentrer comme Pascal dans sa bibliothèque. Il est temps comme disait le roi Christophe de suer et de souffrir, non de copier et de singer mais de créer, d’étudier, de bâtir, d’inventer du rêve parmi les sociétés noires. Les vraies indépendances ne sont pas politiques ni économiques. L’histoire récente en est un cinglant exemple avec une Afrique plus exsangue qu’elle n’a jamais été. Mais c’est là que doit résider l’espoir même si la voie est étroite. Les forces de l’esprit étant supérieures à long terme aux forces militaires et économiques, c’est le sens qu’il faut donner à tout effort, la formation de la pensée, le travail sans relâche de l’intelligence.

{{Thierry Caille}}

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