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Créole et Connaissance : l'entreprise titanesque de Jean Bernabé

Roland DAVIDAS
Créole et Connaissance : l'entreprise titanesque de Jean Bernabé

Jean Bernabé est un titan. Il est littéralement une personne d'une puissance extraordinaire.

Malgré sa récente disparition, il gouverne et gouvernera pendant longtemps le monde créole.

Quand j'évoque son nom, je pense simultanément à tout ce qu'il représentait pour nous et à tout ce que nous lui devons :

- le penseur génial de notre discipline nouvelle, la « créolistique »,

- le chercheur et l'enseignant rigoureux qu'il fut,

- son travail remarquable autour de la grammaire et de la graphie créoles,

- les nombreux ouvrages didactiques publiés au bénéfice de l'enseignement du créole,

- son combat pour l'instauration du Capes de créole,

- son engagement dans la mise en place de la licence de créole.

Bref, comme le faisait remarquer un ami rencontré lors de ses funérailles, Jean Bernabé était une Académie à lui tout seul.

Mais il y a plus, beaucoup plus.

 

Jean Bernabé nous a exhortés à « matjoké » c'est-à-dire, à FORGER la langue pour donner naissance à une véritable esthétique littéraire créole. C'est ce que certains d'entre nous ont fait et continuent de faire.

Il nous a également aidés à concevoir la langue créole « more geometrico » c'est-à-dire, « à la manière des géomètres » autrement dit, de manière réfléchie, scientifique et rationnelle.  

 

Grâce à ses travaux et à ses nombreuses publications, nous sommes en effet passés d'une connaissance inadéquate c'est-à-dire, partielle et incomplète à une connaissance adéquate c'est-à-dire, complète et suffisante de la langue créole. Ce fut à mon avis sa plus grande réussite.  

 

Le premier niveau de connaissance (le premier genre de connaissance) repose sur l'imagination passive du locuteur et sur les idées confuses, inadéquates et souvent négatives conçues à propos de la langue créole. Ce type de connaissance est une connaissance par ouï-dire, une expérience vague, une croyance, une opinion, une imagination ou encore une perception sensible de la langue. Dans tous les cas, une connaissance fondée sur des préjugés et qui maintient le locuteur dans le dénigrement ou la dévalorisation de sa propre langue.

 

Le deuxième niveau de connaissance (le deuxième genre de connaissance) promu par Jean Bernabé s'appuie sur « la raison linguistique » du locuteur ou de l'apprenant. Au cœur de la démarche, il y a la comparaison et l'analyse. Il s'agit de comparer en effet les systèmes langagiers créole et français afin de saisir les ressemblances, les différences et les oppositions permettant d'appréhender les particularités (syntaxiques, grammaticales et autres) de la langue créole.

Tout cela dans le but de mettre en évidence l'autonomie et la richesse linguistiques de la langue créole.Tout cela dans le but d'élever la langue créole au statut de langue à part entière.       

 

L'œuvre considérable de Jean Bernabé a incontestablement contribué à faire progresser la cause du créole en Martinique. Quelques exemples suffisent à le montrer : le créole est aujourd'hui enseigné depuis l'école maternelle jusqu'à l'université; de très nombreux lycéens font le choix de l'option créole au Baccalauréat; la publicité, certains médias, le monde économique et l’Église utilisent le créole comme support.    

Le combat pour la valorisation de la langue créole ne fut donc pas vain. Mais ce fut un combat épique et grandiose. Ce fut l’œuvre d'un homme rare, le Professeur Jean Bernabé. Ce fut l’œuvre d'une équipe étincelante et combative, celle du GEREC-F.

Ce doit être le combat des générations présentes et futures.

 

                                                                    Roland Davidas