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Critiquer la francophonie, oui, mais...

Raphaël CONFIANT
Critiquer la francophonie, oui, mais...

       J'ai toujours été gêné, voire même agacé, de constater que les plus grands pourfendeurs de la Francophonie soient des personnes qui n'ont jamais rien fait pour défendre et illustrer (au sens de DU BELLAY) leur langue maternelle, locale, indigène, tribale ou peu importe le qualificatif.

     Pour ma part, j'ai écrit mes 5 premiers livres dans ma langue "co-maternelle", selon l'expression de Jean BERNABE, à savoir le créole, et à l'époque (fin des années 70-début des années 80 du siècle dernier), je n'ai récolté que mépris amusé, indifférence et parfois hostilité. Tant de la part des lecteurs que des éditeurs, des libraires et des journalistes.

     Quand j'ai publié mon tout premier livre en français (soit mon sixième au total), cela en 1988, "Le Nègre et l'Amiral", aux éditions Grasset, un parent qui voulut me féliciter, me lança : "Enfin, tu es un écrivain". Il n'y avait nulle ironie dans ce propos !!! Mais le plus tragique, à mon petit niveau, est que j'avais changé de langue parce que tout simplement je n'avais pas de lecteurs et que mes livres en créole, que j'étais contraint d'éditer de ma poche, s'accumulaient chez moi, servant de domicile aux "zanndoli" (lézards) et autres "mabouya" (geckos). De temps à autre, un ami m'en achetait un par charité chrétienne.

    Un écrivain qui n'a pas de lecteurs est comme un footballeur qui joue dans un stade vide.

    On comprendra donc ma stupéfaction face à l'hostilité de bon nombre d'auteurs francophones envers...la francophonie. Et d'abord face à leur récusation du terme "francophones" ! Oui, je suis un auteur francophone parce que je ne suis pas né à Rennes ou à Narbonne, je n'ai pas d'ancêtres chevelus et blonds qui vivaient dans des cités lacustres et que la première langue de mes ancêtres fut le créole. Cette langue bricolée, cette langue de survie, au sein de la barbarie esclavagiste leur a permis de se reconstruire et de se ré-humaniser. Ils ont donc emprunté la langue française après l'Abolition et celle-ci a fini par devenir nôtre comme un enfant adopté devient le frère d'un enfant biologique.

    J'ai deux langues__le créole et le français__mais je sais laquelle est la mienne et laquelle j'ai empruntée.

    Récuser le terme d'"auteur francophone" est donc à la fois ridicule et empreint de mauvaise foi. Surtout chez des gens qui ont la chance de disposer de langues, non pas bricolées à la va-vite comme le créole, mais patinées par des siècles d'usage comme l'arabe, le berbère, le wolof, le bambara, le bamiléké, le peulh, le tahitien ou, en Europe même, le corse, le breton ou le basque. Comment voudraient-ils qu'on les désigne alors ? "Auteurs français" ? Un Noir ou ou Arabe né et élevé en France et qui devient écrivain est un auteur français. Là, oui, aucun souci ! Mais quand on a vu le jour sur les rives du fleuve Niger, dans les montagnes des Aurès ou dans un morne de la Martinique, si on se sert du français, on est "francophone", pas "français".

   Je n'aime pas du tout la mauvaise foi d'auteurs qui n'ont jamais écrit une ligne en wolof, en arabe, en bamiléké, en bambara, en tahitien ou en créole et qui en même temps critiquent la francophonie.

   On arguera que certains critiquent la francophonie institutionnelle, ses pompes et ses œuvres. Que celle-ci est une arme servant à faire perdurer la colonisation mentale ou intellectuelle. Je leur répondrai que le meilleur ouvrier de cette colonisation mentale ce sont eux qui persistent à ne jamais écrire dans leur langue indigène, locale, tribale, maternelle. Pour commencer cette décolonisation, il faut écrire AUSSI dans sa langue à soi, pas uniquement dans la langue empruntée. Boris Boubacar DIOP l'a fait au Sénégal avec ses romans en langue wolof. FRANKETIENNE l'a fait en Haïti avec ses romans en langue créole etc...etc...

   Personne ne met en doute la légitimité de l'hispanophonie, de la lusitanophonie ou de l'arabophonie, je ne vois pas pourquoi il en irait différemment de la francophonie. Si je me bats pour que ma langue indigène soit enseignée à l'école et à l'université, utilisée dans l'administration, la justice et les médias, si j'écris des livres dans celle-ci, je ne vois pas pourquoi j'aurais peur de la francophonie. Donc si j'avais un conseil à donner aux anti-francophonie, ce serait celui-ci :

   "BATTEZ-VOUS D'ABORD POUR QUE VOS LANGUES INDIGENES DEVIENENT DES LANGUES DE PLEIN EXERCICE !"

   Et à partir de ce moment-là et seulement à partir de ce moment-là, vous serez en droit de décocher des flèches à la Francophonie...

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