Accueil
Martinique – Chlordécone : Le volet judiciaire s’est ouvert à Paris.

«…DANS CETTE AFFAIRE, L’ÉTAT EST JUGE ET PARTIE!»


Montray Kréyol : Vous revenez de Paris où vous avez été convoqué en tant que président de l'association "ECOLOGIE URBAINE" laquelle a porté plainte pour «Mise en danger de la vie d’autrui» et «administration de substances dangereuses» dans l'affaire du chlordécone. Pourquoi a-t-on délocalisé votre plainte?

Louis Boutrin: La plainte a été délocalisée au pole santé du Tribunal de Grande Instance de Paris car c’est la seule juridiction spécialisée dans ce type d’affaire. Certes, il s’agit au départ d’une contamination massive des sols par un pesticide interdit mais les répercussions en terme de santé publique sont telles que l’affaire ne peut être jugée localement. De plus, n’oubliez pas que trois Ministres de l’agriculture et des personnalités de hauts rangs sont mis en cause dans cette affaire dont l’envergure concerne la Martinique mais aussi la Guadeloupe. C’est pour cela qu’elle a été confiée au Juge Bellot, vice-président du pôle santé et assistée durant l’audience d’un expert, vétérinaire de formation. Nous avions porté plainte pour «mise en danger de la vie d’autrui»  et «administration de substances dangereuses » mais ce dernier grief n’a pas été retenu, ce qui modifie considérablement notre défense.

Et pourquoi?

Louis Boutrin: Car le délit de ‘‘mise en danger de la vie d’autrui’’ apparaît avec la réforme du code pénal en 1994, soit postérieurement à l’interdiction définitive de l’utilisation du Chlordécone survenue en 1993. De plus, il nous faudra prouver le lien de causalité entre le Chlordécone et des pathologies effectives telles que les cancers de la prostate ou certaines pathologies neurologiques. Or, dans cette affaire, l’Etat est juge et partie. En refusant, les expertises indépendantes, nous sommes suspendus aux conclusions du Prof. Multigner qui a mené ses études épidémiologiques en … Guadeloupe ou la contamination est moins massive. Peut-on raisonnablement transposer les résultats en Martinique où le niveau d’exposition est nettement plus élevé? Nous ne nous faisons guère d’illusion quant aux résultats de ces études!

2.
Montray Kréyol: Votre livre, "Chronique d'un empoisonnement annoncé", co-écrit avec Raphaël Confiant, en février 2007, a été le déclencheur de l'affaire. Pourquoi a-t-il fallu attendre si longtemps alors que cet empoisonnement a duré près de 30 ans ? Pourquoi le silence de nos politiques martiniquais?

Louis Boutrin: Trois ans, cela peut paraître long ce d’autant que depuis dix ans, des Martiniquais se battent pour que la lumière soit faite sur ce scandale. Souvenez-vous en:  Mai 2002, l’association «Pour une écologie urbaine» remet à Pierre Samot, député de Martinique, une proposition de résolution visant à la constitution d’une commission d’enquête parlementaire sur le Chlordécone et autres pesticides. En lieu et place, nous avons eu droit à une simple mission d’information sur le Chlordécone en 2005. Le député Joël Beaugendre fut rapporteur de cette mission dont les conclusions tendent à disculper l’Etat. Pourtant sa responsabilité et la négligence de ses services sont manifestes dans cette affaire.

Avec la sortie du livre «Chronique d’un empoisonnement annoncé» en Février 2007, l’affaire est révélée à l’opinion publique dans les moindres détails et l’intervention médiatique du professeur Belpomme en mai 2007 aura été un véritable catalyseur dans l’hexagone. Mais, malgré l’effervescence médiatique, l’État et ses services concernés continuent à ruser avec ses propres lois. Face à cela, «Pour une écologie urbaine» se constitue partie civile et porte plainte le 25 juin 2007, quelques jours après l’Assaupamar, (10 mai 2007).

Divine surprise, alors que 22 associations se battent en Guadeloupe depuis 2006 pour faire aboutir leur plainte, la nôtre a été déclarée recevable par le TGI de Fort de France. Mais, ironie du sort, c’est cette même plainte qui justifie le refus de Rachida Dati, Garde des Sceaux, qui adresse au Président de l’Assemblée Nationale une lettre le 19 septembre 2007 pour lui préciser qu’une enquête judiciaire était en cours et, par conséquent, que la Commission d’enquête parlementaire réclamées par les élus antillais ne pourrait être contraire à la Constitution. Depuis, le volet judiciaire est enclenché et l’affaire est instruite à Paris.

3. 
Montray Kréyol: Le taux de rémanence du chlordécone étant de 150 ans, que proposez-vous pour réutiliser les terres contaminées?

Louis Boutrin: Nous avions proposé dès février 2007 un gel des terres fortement contaminées et une reconversion en canne à sucre pour la fabrication d’éthanol. Car, parallèlement nous proposions la création d’une usine de production de biocarburant (voir chapitre 6 de notre ouvrage) afin de répondre à une directive européenne qui nous imposera 5,75 % de biocarburant dans l’essence servi à la pompe. Nous n’allons tout de même pas subir cette logique de profit et importer du biocarburant alors que nous avons la possibilité de rebondir face à cette catastrophe écologique! C’est à ce niveau que la réactivité des décideurs politiques nous fait défaut.

4.
Montray Kréyol: Outre, l'État français, peut-on dire que les planteurs békés et les élus politiques sont également responsables de cette catastrophe?

Louis Boutrin: La procédure judiciaire est aujourd’hui enclenchée, il nous faut donc respecter le secret de l’instruction. Nous avons remis au juge un mémoire de plus de 300 pages afin de l’éclairer sur la chronologie des faits et les éléments clés de notre plainte. Nous nous sommes alloués également des services d’un conseil, Me Gérard Dorwling Carter, qui aura accès au dossier.  Il appartient donc au juge d’identifier les responsabilités et les culpabilités éventuelles.

5.
Montray Kréyol: Vous deviez rencontrer aussi Roselyne Bachelot, la ministre de la Santé. Comment cela s'est-il passé? Qu'en est-il de la catastrophe sanitaire entraînée par l'usage massif du chlordécone?

Louis Boutrin: À la demande de notre association, j’ai été reçu au Ministère de la Santé. En absence de la Ministre c’est le Dr Didier Houssin, directeur général de la santé, en charge du dossier, qui m’a reçu.

Je lui ai exposé nos doléances en faveur d'une veille sanitaire à l'attention des agriculteurs antillais. Le dispositif de la  MSA (Mutuelle de Solidarité Agricole) permettant de prendre en charge le financement des frais médicaux des agriculteurs n’a pas été étendu aux Antilles. Aussi, nous avons demandé au Ministre de procéder à un recensement de tous les ouvriers agricoles ayant travaillé dans la banane de 1972 à 2002, de réaliser un bilan médical et biologique de ces ouvriers et surtout d’assurer le financement du suivi médical de cette population ainsi que de leur famille. Didier Houssin nous a annoncé une prise en compte de notre doléance dans le cadre d’un «Plan Chlordécone 2» qui sera mis en place dès l’an prochain. Nous avons alerté également le Directeur de l’A.R.S. et nous suivrons de près cette affaire.

Entretien Raphaël Confiant