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DANS LE CŒUR ET LES TRIPES DE MO, L’ENFANT DU DJINN

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DANS LE CŒUR ET LES TRIPES DE MO, L’ENFANT DU DJINN

En attendant le verdict du Prix Médicis mardi, ou encore celui du Goncourt des lycéens le 17 novembre, pour lesquels il est en lice, Tropique de la violence continue de porter haut, et à la connaissance du plus grand nombre, le récit de ces jeunesses sacrifiées, qui ne sort guère des rives comoriennes, les funestes migrations qui amènent jusqu’à 20 000 reconduites à la frontière annuelle, des camps de clandestins où règne la loi de petits caïds teigneux et violents qui n’ont rien à perdre, et puis, en contraste saisissant, la beauté de l’île. 

Loin des déterminismes chronologiques, de la logique des faits ou des analyses sociales trop distanciées pour être vraies, Nathacha Appanah nous introduit dans le quotidien d’enfants des faubourgs de Mamoudzou, levant le voile sur leurs pensées et leurs émotions, conjuguant leurs mots dans son langage littéraire habité, puissant et émaillé d’images frappantes.

La lecture de Tropique de la violence prouve de bout en bout que l’accueil qu’il reçoit n’est pas une supercherie médiatique ou le fruit de copinages journalistiques. Il fait écho à la qualité d’un texte d’une grande puissance littéraire, non seulement par le récit qu’il apporte des vies déchirées de la jeunesse comorienne sur l’île de Mayotte et de la détresse des migrants clandestins dans ce département soumis à visa, mais aussi par la langue acérée et directe, littéralement mise à vif par un travail d’élimage et de dépouillement minutieux, qui ne cherchait qu’à s’approcher au plus près de la réalité des enfants que l’auteur a côtoyés il y a quelques années. Après En attendant demain, ce texte introspectif, qui met en scène des artistes en errance sur un rythme assez lancinant, le langage cru et l’urgence pressante de cet opus ténébreux surprennent autant qu’ils impressionnent, prouvant que Nathacha Appanah sait, sans se trahir, à chaque nouveau livre, installer des atmosphères différentes et composer une musique littéraire nouvelle.

Roman polyphonique, Tropique de la violence offre un éventail de monologues conjugués à la première personne par différents personnages qui ne songent ou ne pensent qu’au présent tant ils vivent dans l’urgence et la précarité, ne pouvant prendre le temps ou faire l’effort de raconter le passé… Chaque récit est marqué au fer du temps qui passe. « J’ai vingt-six ans et je rencontre Chamsidine qui est infirmier comme moi », dit au commencement Marie, ponctuant plus loin son récit, à chaque étape de sa vie, de ce rappel de l’âge qu’elle a à présent. Ce présent continu amplifie le sentiment de vertige et d’anxiété face à ces destinées qui prennent un tour désespéré, où les années qui s’additionnent les unes aux autres, rapprochent chacun, inexorablement, de l’issue fatale. Ce ressassement du temps qui passe trop vite et broie les êtres devient une mécanique implacable à laquelle tous sont soumis, le symptôme aussi d’une dévoration qui sacrifie des vies avant l’heure, sans jamais se rassasier.

Misère, clandestinité et violence

Le lecteur sait très vite l’issue de l’histoire de chaque personnage, ce qui permet de s’immiscer en eux, au-delà de la narration, de faire corps avec eux par la pensée et la magie des mots de l’auteure. Dans une tribune poignante qu’elle a publiée en juillet dans le quotidien Libération, Nathacha Appanah constate que ce qu’elle a pris pour une île aux enfants, sous le charme d’un leurre, était en fait devenue une poudrière, prédite déjà depuis de plusieurs années par les travailleurs sociaux, les pompiers, les services de santé ou les policiers. Dans cette tribune, mais également à la fin de son roman, elle égrène des chiffres que, même vus de Maurice, on n’imagine pas si élevés : les reconduites à la frontière sont plus nombreuses dans la petite île de Mayotte (20 000 en 2014) que dans l’ensemble de la métropole française (15 200 en 2014), 597 embarcations ont été interceptées en 2014, 3 000 mineurs isolés, à l’instar de Moïse ou Bruce, vivent durablement dans l’île.

Tropique de la violence commence de manière banale et coutumière des départements français d’outre-mer. Marie, infirmière en métropole, rencontre un jour Chamsidine, avec qui elle partira s’installer à Mayotte. Trop vite, ce compagnon se désintéresse de celle qui n’enfante pas et va vers une autre femme. Esseulée, dans ce 101e département du bout du monde, Marie parle des enfants qu’elle croise sur son chemin, de cette petite fille à qui elle donne quelque chose chaque soir lorsqu’elle rentre de son travail. Un jour, une mère, migrante et clandestine débarquée d’un kwassa kwassa à Bandrakouni, ces pirogues qui charrient à longueur d’années des miséreux, hommes, femmes et enfants en quête d’une vie meilleure, lui confie un bébé aux yeux vairons. En pays comorien, cette particularité physique porte malheur… Indifférente aux superstitions, Marie recueille l’enfant comme un signe du destin, elle l’élèvera comme un petit Français jusqu’à ce que, subitement, elle s’effondre dans sa cuisine.

Bien nommé Moïse, l’enfant quasiment sauvé des eaux, a commencé à se révolter lorsqu’il a compris que sa mère lui cachait ses réelles origines et l’a poussé à lui dire la vérité. Mais la mort subite de celle qui l’a choisi et choyé le plonge dans le brouillard et l’errance, le conduisant rapidement aux abords de ce lieu malfamé que l’on nomme Gaza, dans la banlieue de Mamoudzou… Dans la bouche d’Olivier, le policier, qui raconte comment il a découvert Moïse après son meurtre, Gaza accueille la lie de l’humanité : « Je ne sais pas qui a surnommé ainsi le quartier défavorisé de Kaweni, à la lisière de Mamoudzou, mais il a visé juste. Gaza c’est un bidonville, c’est un ghetto, un dépotoir, un gouffre, une favela, c’est un immense camp de clandestins à ciel ouvert, c’est une énorme poubelle fumante que l’on voit de loin. Gaza c’est un no man’s land violent où les bandes de gamins shootés au chimique font la loi. Gaza c’est Cape Town, c’est Calcutta, c’est Rio. Gaza c’est Mayotte, Gaza c’est la France. »

Entendre Bruce et Moïse, pas les juger

Des quartiers comparables existent dans d’autres pays qui nous sont familiers. On pense à 47 hectares près de Tana ou à ce village né du dépotoir de la capitale malgache, et à une moindre échelle à certaines de nos cités des faubourgs urbains qui voient naître de drôles d’enfants aux yeux éteints ou trop brillants. Bien sûr, dans l’univers de la littérature francophone, et mauricienne, on pense aussi aux jeunes personnages créés par Ananda Devi dans Eve de ses décombres, sauf qu’ici, les adolescents sont des garçons et leur langage est le plus souvent direct et cru, moins poétique et lyrique. Ici, ces enfants grandis trop vite vivent dans des « bangas » (cases en tôle), jouent dans les arbres, apprennent très tôt le « mourengue », se battent, et vont voir des « sousous » (prostituées). Lorsque Bruce, le roi de Gaza, prend la parole, le rythme du rap est au cœur des mots, nous rappelant ces merveilleux jeunes danseurs comoriens de hip-hop venus récemment à Maurice raconter leur histoire et éblouir par leur chorégraphie le public du festival Passe-Portes. Qu’ils s’appellent Moïse, La Teigne, Bruce, Rico ou Mister T, la lecture de ce livre nous enseignent qu’ils partagent des rêves ordinaires, qu’ils ont été comme n’importe quel enfant et que certains, tels Moïse, portent dans leur sac un conte et le foulard coloré d’une mère. Si dangereux soient-il, avant tout pour eux-mêmes, ces êtres sont humains et enfants comme nous tous.

La démarche de Tropique de la violence s’apparente à ce grand succès littéraire qu’a été Le Dernier frère, en ce sens qu’il évoque aussi de jeunes personnages dans un contexte peu connu du lectorat non mauricien ou non mahorais. Il fait découvrir sur le mode de la fiction un aspect de l’histoire, ou de la vie sociale dans le cas de la parution en cours, rarement évoqué dans les médias internationaux. Pourtant, le sujet des « immigrés clandestins » et des lieux infâmes dans lesquels ils s’enlisent est d’une brûlante actualité en France métropolitaine depuis plusieurs années. Cette honteuse incapacité d’un pays riche à accueillir dignement ces héros ordinaires qui n’ont reculé devant aucun défi pour fuir la misère ou la guerre qui les harcelaient quotidiennement, paraît étrangère au bon sens.

De même le tour que prend soudain la vie de Moïse, cet enfant à qui la chance n’a souri qu’une seule fois, paraît aussi injuste qu’inexplicable. Mais plutôt qu’analyser et juger, Nathacha Appanah nous invite à ressentir, à embrasser ces vies, ces sombres destinées qu’elle décrit, en contraste diamétralement opposé avec ces autres réalités que sont l’incommensurable beauté de l’ancienne île à parfum, la luminosité de son lagon, les fonds marins qui bouleversent les plongeurs du monde entier ou encore ces habitants sans histoire qui ont voté le rattachement à la France et ces quartiers français où des « muzungu » (étrangers) consomment presque comme en métropole.

Qu’il s’agisse de l’infirmière « zorey », du policier, de l’enfant abandonné, du petit caïd des bidonvilles ou du travailleur social, chacun porte un regard qui sonne juste dans le ton et sur le fond. L’intérêt de ce roman ne réside pas seulement dans sa capacité à faire connaître la situation et le vécu révoltants des jeunes de Mayotte, mais aussi dans l’effet miroir et l’universalité des songeries et pensées de ses personnages, qui racontent à tour de rôle leurs préoccupations, leurs pensées et leurs craintes, rarement leurs rêves. L’auteure a vécu à Mayotte pendant deux ans, puis elle y est revenue l’an dernier pour finaliser ce texte. Elle a été au-devant de ceux qui ont inspiré ses personnages et restitue une part du quotidien des Magnélé, Bacar, Moussa, Chebani, Chamsidine ou Scott et des adolescents qui ne voulaient pas être identifiés, qu’elle remercie à la fin.

 

En attendant le Médicis…

La saison des prix littéraires en France s’est ouverte mardi par un moment de suspens pour Nathacha Appanah et tous ceux qui, déjà nombreux, ont apprécié son nouveau roman, Tropique de la violence. En lice parmi les cinq romans écrits en français sélectionnés pour le prix Femina, cet ouvrage a obtenu trois voix tandis que Le Garçon, du très discret Marcus Malte, en a obtenu sept. Sélectionnée par ailleurs dans la première liste du prestigieux prix Goncourt, l’auteure mauricienne participe finalement aux côtés de 13 autres écrivains, à la tournée du Goncourt des Lycéens, qui l’emmène à travers la France à la rencontre de jeunes jurés, qui partagent leur ressenti et l’interrogent, en attendant de rendre public leur verdict, le 17 novembre. Ce prix est en France celui qui fait vendre le plus d’ouvrages, davantage que le Goncourt lui-même.

Ces face-à-face avec de jeunes lecteurs se sont ajoutés aux autres rendez-vous auxquels notre compatriote s’est prêtée dès lors que ce sixième roman est entré dans les palmarès et sélections de différents prix littéraires, et a reçu un accueil chaleureux de la part des critiques littéraires et spécialistes. Mardi prochain, le 2 novembre, nous saurons si Tropique de la violence est couronné par le prix Médicis, ou encore ensuite par le prix Wepler. Si cet ouvrage a déjà obtenu, le 19 septembre dernier, le Prix littéraire Patrimoines de la banque BPE, il a de toute façon d’emblée fait partie des romans remarqués de la rentrée littéraire 2016 depuis sa sortie, le 25 août. Il faut dire aussi que Le dernier frère ainsi que d’autres ouvrages de Nathacha Appanah ont frappé la mémoire de ceux qui lisent, à la fois grâce à son style épuré, et à la nouveauté simultanée des thèmes traités et de ce regard habité porté sur ces récits de vie.

 

Un premier roman venu d’Anjouan

Un autre romancier, d’Anjouan, lui, attire l’attention du public sur l’archipel des Comores, souvent oublié au-delà des frontières indianocéanes. Parmi les dix romans finalistes du Prix des Cinq continents décerné par l’Organisation internationale de la francophonie, Anguille sous roche, d’Ali Zamir, fait partie des quelques premiers romans qui ont suscité l’intérêt de la critique et des libraires, avec aussi Petit Pays, de Gaël Faye, rappeur et jeune auteur franco-rwandais, en lice dans plusieurs prix, qui situe son action au Burundi. Ali Zamir raconte en une seule et unique phrase l’histoire et le bilan que fait de sa propre vie, une jeune Comorienne ayant décidé de se noyer dans l’océan Indien.

 

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