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DE B. BARDOT A V. TRIERWELER : COMPRENDRE L’INDUSTRIE DU LIVRE

Raphaël Confiant

   Les cris d’orfraie poussés par les uns et les autres suite à la publication de « Merci pour ce moment » par l’ex-première dame de la république française, V. Trierweler, révèle chez le plus grand nombre une incompréhension totale de l’industrie éditoriale et chez le plus petit nombre (éditeurs, libraires, critiques littéraire etc.) d’une hypocrisie crasse.

   Commençons par les premiers, c’est-à-dire par le grand public et ces désormais incontournables canaux de diffusion de sa « pensée » que sont l’e-mail, Facebook et Tweeter. A vu d’œil, il condamne quasi-unanimement le bouquin de la pauvre Trierweler laquelle est traitée de tous les noms, surtout de noms d’oiseaux. Les « Vénale », « vulgaire », « indécent » et j’en passe fleurissent sur les réseaux sociaux, une vaste indignation montant à travers la doulce France et son petit appendice tropical martiniquais. Ce tsunami vertueux ignore ou oublie (ou feint d’oublier) juste une chose : si les éditeurs arrivent à vivre (survivre serait le mot juste), c’est parce qu’il y a des livres comme ceux de V. Trierweler. C’est grâce à Guy des Cars ou San Antonio hier et Guillaume Musso ou Paolho Coelho aujourd’hui. Hé oui ! Je me souviendrai toujours de ce propos que m’avait lancé, sur un ton mi-moqueur mi-sérieux, Yves Berger, grand patron des éditions Grasset lors de la publication de mon tout premier roman en français, « Le Nègre et l’Amiral », cela en 1988 :

   « Si nous pouvons publier des gens comme vous dont les livres se vendent à 10.000 ou 15.000 exemplaires, c’est grâce à des livres comme les Mémoires de Brigitte Bardot qui se sont déjà vendues à 1 million d’exemplaires ! »

   Et vlan !

   Je venais à ce moment-là de comprendre d’un seul coup le fonctionnement de l’industrie du livre : les éditeurs publient des ouvrages dits « grand public » dans le but de pouvoir publier des livres dits « sérieux ». Le premier type d’ouvrage donne à l’éditeur une assise économique ; le second une image éditoriale. Aucun éditeur qui se respecte un tant soit peu ne peut se passer d’image éditoriale, autrement dit ne peut se contenter de vendre au kilo du Bardot, du Trierweler, du Musso ou du Coelho. Il doit, à côté de ces auteurs « populaires », réussir à se constituer un petit vivier d’auteurs « de qualité » qui donneront du lustre ou du prestige, comme l’on voudra, à sa maison d’édition. Sinon s’il se contente de ces derniers, il fermera tôt ou tard boutique et les maisons d’édition défuntes après un an, deux ans, trois ans d’existence sont légion. Autrement dit et en termes plus crus : arrêtez de critiquer la publication de livres comme ceux de Bardot ou Trierweler ou sinon achetez des auteurs sérieux !

   Il n’y a pas d’autre alternative.

   Ou bien vous achetez régulièrement du Tolstoï, du Balzac, du Sartre, du Césaire, du Glissant etc…et les éditeurs ne se trouveront pas obligés de publier de la merde pour garder la tête hors de l’eau ou bien vous la bouclez. Mais vous ne pouvez pas dans le même temps critiquer la publication de Bardot ou Trierweler et ne pas acheter du Tolstoï ou du Césaire. Car les mêmes qui critiquent n’entrent jamais dans une librairie ! Et si ça se trouve, deux semaines ou deux mois après leur indignation faceboukienne, ils seront les premiers à se ruer sur le bouquin de l’ex-première dame lequel sera sans doute le seul bouquin qu’ils auront lu de toute l’année ! Pff !...

   Venons-en à l’indignation de certains éditeurs et libraires : elle relève du plus haut comique car eux, au moins, sont parfaitement au courant du fonctionnement de l’industrie éditoriale et n’ont donc aucune excuse. En fait, chez les premiers, les éditeurs, ces assauts de vertu relèvent de la jalousie pure et simple : ils auraient été heureux que la dame Trierweler leur eût confiés son manuscrit car cela aurait fait un bien énorme à leur trésorerie chancelante, l’industrie du livre n’étant pas près de talonner l’industrie du petit pois. Manque de pot, on ne peut pas publier le même livre en même temps chez plusieurs éditeurs différents. Tiens, ça serait d’ailleurs une idée à creuser ! Pourquoi ne pas imaginer un système qui contraindrait les éditeurs ayant eu la chance de se voir remettre un manuscrit potentiellement juteux, du genre les Mémoires de Zahia, de le partager avec deux ou trois autres confrères ? Zahia en même temps chez Flammarion, chez Plon, chez Actes Sud et chez Stock, ça ferait du bien à tout le monde et surtout ça préserverait la diversité du monde éditorial. Mais bon, cessons de rêver ! On est dans la jungle capitaliste et aucun éditeur ne serait assez fou pour partager avec un quelconque confrère le manuscrit des parties de « bunga-bunga » de Berlusconi…

   Quant à l’indignation de certains libraires, elle me fait carrément marrer. S’il y a bien un commerce dans lequel on lève son rideau le matin et on le referme en fin d’après-midi sans avoir eu la visite d’un seul client dans la journée, c’est bien une librairie. Tout comme les éditeurs, les libraires vivent (et survivent) grâce à ce qu’ils nomment dans leur jargon « les têtes de gondole » à savoir Musso, Foenkinos, Coelho, Marc Lévy et toute la bande. C’est grâce à leurs piles de livres entassés sur leurs étals que les libraires parviennent à se faire de la trésorerie et aucunement parce qu’ils vendent du Sartre ou du Césaire. Donc là encore, les affichettes apposées sur leurs vitrines par certains selon lesquelles ils exercent un métier « culturel » et n’ont pas à vendre du cul (bon-bon, je résume un peu caricaturalement), c’est de l’hypocrisie pure et simple ou de la jalousie commerciale. Car il est évident que les éditeurs et leurs distributeurs vont privilégier les grandes librairies et les rayons « livres » des grandes surfaces pour vendre du Trierweler ou du Coelho. Ce n’est que dans un second temps qu’ils vont livrer la petite librairie de monsieur Tartempion située à Triffouillis-les-Oies. Donc forcément, monsieur Tartempion n’est pas content et il est obligé de se la jouer vertueux. Pff !...

   Quand on fait le tour du problème en fait, le seul vrai coupable dans toute cette affaire, c’est le lecteur ou plus exactement l’acheteur de livres. Qui n’achète jamais ou presque jamais de livres n’a pas le droit de critiquer la publication du bouquin de Trierweler ! Qui n’achète que de la littérature jetable, du genre Musso ou Coelho, non plus ! La seule personne autorisée à s’indigner, c’est celle qui régulièrement achète du Sartre, du Césaire, du Faulkner ou du Borges.

   Mais bon, cette « seule personne », elle est…comment dire ?...bien peu nombreuse. Lool !...

 

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