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DE LA PENSÉE MARTINIQUAISE (2è partie)

Raphaël Confiant

Dans notre précédent texte, nous avions caractérisé la pensée martiniquaise comme ayant une double facette. Ou plus exactement comme une pièce dont le côté pile serait l'analyse de la question martiniquaise et le côté face le «liennaj» de cette dernière avec une problématique universaliste.

Nous avions alors cité la Négritude (années 30-60) d'Aimé Césaire, l'Antillanité-Relation-Tout-monde-Mondialité (années 60-90) d'Edouard Glissant et la Créolité (années 80-2000) de Jean Bernabé-Patrick-Chamoiseau-Raphaël Confiant sans préciser — ce que nous faisons donc présentement — que leur retentissement international, à première vue improbable étant donné l'exiguïté de la Martinique et la faiblesse de sa population, est en grande partie dû à cette alliance entre «local» et «global». A cet alliage même pourrait-on dire. En effet, dans d'autres îles, s'il existe des analyses profondes, brillantes même du «local», voire du «local élargi» (aire hispanophone, aire anglophone etc.), lesdites analyses ne sont pas aussi systématiquement liées au »global». Témoin cet extrait du manifeste du «Marronisme moderne» (1979) de René Louise dont nous parlerons plus avant:

«Nos sociétés ont pour origine l’apport humain de plusieurs civilisations : amérindienne, africaine, occidentale, hindoue, asiatique, arabe, avec des dominantes propres à chaque zone géographique. Dans le domaine culturel, nous occupons une place privilégiée sur la planète pour réaliser, sans complexe, une synthèse des valeurs culturelles du monde.» 

Nous préférons dire »global» au sens anglo-saxon du terme au lieu d'«universel» car même si nos penseurs ont toujours veillé à être »poreux à tous les souffles du monde» selon la poétique expression de Césaire, ils n'en ont pas moins remis en question, de différentes manières, l'universalisme classique européen. Disons, pour aller vite, celui qui s'élabore à compter de la Révolution française et l'époque dite des lumières, sera repris et détourné par l'entreprise coloniale au XIXè siècle (Congrès de Berlin partageant l'Afrique par exemple) et servira de fondement à l'idéologie marxiste-léniniste (»Travailleurs de tous pays, unissez-vous !»). C'est cette remise en question qui a ainsi amené un mouvement tel que celui de la Créolité à remplacer le terme »universalité» par le néologisme «diversalité».

Toujours est-il que si les mouvements de pensée martiniquais questionnent l'universel ou le «diversel», comme on voudra, ils n'imaginent à aucun moment étudier la question martiniquaise à partir du seul »nombril» martiniquais comme c'est le cas dans nombre d'îles de l'archipel des Caraïbes. Ils n'imaginent pas le devenir de leur pays en-dehors d'une relation avec l'extérieur, avec l'Autre, cette relation fut-elle difficile ou conflictuelle par moments comme c'est le cas de la relation Martinique-France ou ambiguë comme celle de la Martinique avec l'Afrique noire pourtant souvent qualifiée de «matricielle». Ou encore plus ambigüe avec les îles de la Caraïbe. Cette conception est à l'opposé de ce que l'on pourrait appeler «la pensée-boloko», celle qui ne voit pas plus loin que les limites de sa tribu et qui mérite à peine d'ailleurs le qualificatif de pensée. Non-pensée médiocre, haineuse, souvent portée par de pseudo-intellectuels, des journalistes-marrons ou des universitaires de petite conséquence, qui conduit aux pires dérives chauvines à l'endroit de ceux dont la culture est pourtant proche de la leur. Nous aurons l’occasion de revenir par la suite sur ce pénible sujet. Non-pensée dont personne ne connaît évidemment l’existence en-dehors de son microcosme tribal et qu’aucune université du monde n’a de temps à perdre à examiner.

L’AMERICANITE

Ainsi donc cette constante local/global de la pensée martiniquaise n'est pas seulement présente dans la Négritude, l'Antillanité-Tout-Monde et la Créolité, elle l'est dans bien d'autres courants qui ont connu un moindre retentissement médiatique. On peut au moins citer deux autres dans les années 1970-80: l'Américanité de l'écrivain Vincent Placoly et donc le Marronisme moderne du plasticien René Louise évoqué plus haut. S'agissant du premier, il s'élabore dans le sillage de la pensée de José Marti et de la Révolution cubaine et donc dans le rejet de l'impérialisme étasunien. Rejet d'entrée de jeu onomastique car il est hors de question que ce pays qui ne possède pas de nom propre (le seul du continent américain et sans doute du monde), à savoir les Etats-Unis, accapare le beau nom de «nuestra America». On a souvent écrit que Vincent Placoly n'a pas théorisé l'idée d'Américanité mais qu'elle imprègne, irrigue ses oeuvres, en particulier ses romans. Cela est vrai sauf qu'hélas, au moment où la mort l'a frappé, il était en train de rédiger un essai sur ce concept lequel était partagé aussi par l'écrivain martiniquais Xavier Orville et le philosophe-romancier Emile Yoyo dont le roman «Chemin de nous seuls» (1972)est un chef d’œuvre méconnu. Ou encore le poète Roger Parsemain, auteur lui aussi d’une sorte de chef d’œuvre poétique, «Litanie pour un canal». Une version martiniquaise de l'Américanité en quelque sorte. Mais on peut subodorer que même si Placoly avait pu mener à terme cet ambitieux projet, l'Américanité placolyenne aurait forcément eu moins de renommée au plan international que la Négritude ou le Tout-Monde pour la simple raison que ledit concept avait déjà été pensé dans d'autres pays, notamment hispaniques. Toujours est-il que dans cette Américanité version «locale», on part du »local élargi» à savoir l’Amérique pour penser le «local» à savoir la Martinique. On n’est aucunement dans le culte du nombril des «Boloko Haram».

On peut voir à travers la revue Tyenaba de l’égyptologue Alain Anselin, de l’anthropologue amérindianiste Thierry L’Etang et du socio-anthropologue William Rolle, une sorte de variante de l’Américanité. Une Afro-Américanité parce que, bien davantage que chez Vincent Placoly, lui très tourné vers l’Amérique latine, l’accent est mis à la fois sur l’apport africain aux cultures caribéennes, mais aussi à l’établissement d’une filiation millénaire, largement occultée par l’histoire occidentale, entre le réel antillais actuel et l’Egypte antique par le biais des cultures négro-africaines, cela sans sombrer dans le délire «kamite».

MARRONISME MODERNE

L'autre mouvement de pensée qui retiendra notre attention est donc le Marronisme moderne exposé dans un manifeste en 1979 (et remanié en 1990) par le plasticien René Louise, fondateur du groupe «Fwomajé» qui rassembla cinq plasticiens martiniquais autour de ladite pensée ainsi qu’un romancier de talent Fernand Fortuné. Moins connu que tous ceux déjà passé en revue, il est probable que son importance sera réévaluée dans les temps à venir car le non-retentissement d’une pensée au moment de son élaboration ne signifie pas forcément qu’elle soit morte-née. Caractéristique du Marronisme moderne comme de tous les mouvements de pensée martiniquais, ils entretiennent des liens tantôt ouverts tantôt souterrains (quoique le plus souvent souterrains) entre eux. Le Marronisme moderne est proche par certains côtés de la Négritude, par d’autres de l’Américanité et par d’autres encore, de la Créolité. Ce dialogue virtuel mériterait d’être investigué plus à fond.

Outre l’Américanité de Vincent Placoly et le Marronisme de René Louise, il est possible de repérer d’autres mouvements de pensée, toujours marqués par l’alliance indissoluble local/global tel que celui du grand philosophe martiniquais René Ménil, pensée concomitante historiquement de celle de la Négritude césairienne. Chez celui-ci, on trouve une mise en adéquation de l’idéologie marxiste réexaminée à l’aune de la question antillaise, pensée puissante, singulière, très exigeante mais qui ne trouva pas d’échos en dehors des milieux intellectuels. Et qui malheureusement ne fit pas de disciples…

On peut également citer la revue «Carbet», dirigée, dans les années 90, par le sociologue et romancier André Lucrèce (lire son beau roman La pluie de Dieu, 1992), Serge Domi également sociologue, l’anthropologue et spécialiste de l’hindouisme créole Gerry L’Etang et un groupe d’intellectuels. A ce propos, il convient de faire remarquer que presque tous les mouvements de pensée martiniquais s’appuient sur une ou des revue(s):

  •  Négritude: revue Tropiques.
  • Antillanité/Tout-monde: revue Acoma.
  • Américanité: revue Archipelago.
  • Afro-Américanité : revue Tyenaba.
  • Créolité: revue Espace créole.
  • Mouvement «Lakouzémi»: revue Lakouzémi etc…
  • Revue L’Incertain d’un tout nouveau mouvement qui n’a pas encore de nom avec des écrivains comme Jean-Marc Rosier.

Récemment, en effet, le poète Monchoachi a lancé le mouvement et la revue «Lakouzémi» qui rassemblait des intellectuels et des acteurs sociaux (agriculteurs, cuisiniers etc.) autour d’une réflexion novatrice à la fois sur la culture créole et sur une critique sévère du concept de «créolisation» d’Edouard Glissant. Ancrée dans une réaffirmation de notre triple héritage amérindien («zémi» est le nom d’esprits kalinagos ou caraïbes), africain (le «lakou» est le mode de vie communautaire hérité de l’Afrique) et créole (à travers la langue du même nom), cette pensée s’arrime dans le même temps à la modernité.

Enfin, moins élaborée ou moins systématisée, on trouve la pensée afro-centriste, inspirée elle soit des théories du savant égyptien Cheick Anta Diop soit de l’idéologie garveyiste ou rastafarienne. Certains de ses promoteurs la rattachent, à tort, à la Négritude laquelle n’a jamais prôné le retour des Nègres des Amériques en Afrique. La Négritude a, en effet, voulu au contraire domicilier l’Afrique aux Amériques, entreprise indispensable, salutaire, thérapeutique même. Aimé Césaire n’était pas du tout un Marcus Garvey en costume-cravate. L’afro-centrisme martiniquais, dans certaines de ses variantes, est sans doute la seule forme de pensée martiniquaise chez qui le «local» n’est pas pensé à égalité avec le «global», le «local» étant la Martinique et le «global», dans leur optique, la seule Afrique noire. On semble même y déceler par endroits une forme de dépréciation de la Martinique, terre d’esclavage et donc de métissage forcé; une forme de déni ou de refus de la nouvelle langue et nouvelle culture, dites «créoles», qui s’y sont élaborées durant trois siècles. D’où leur violent rejet du Tout-Monde de Glissant et de la Créolité de Bernabé-Chamoiseau-Confiant, accusés, là encore à tort, de minorer le rôle de l’Afrique dans la culture martiniquaise, voire de la rejeter. Il suffit de lire «Le Quatrième siècle» (1964)de Glissant ou «L’Esclave vieil homme et le molosse» (1997) de Chamoiseau ou encore «Nègre-marron» (2006)de Confiant pour se rendre compte qu’il s’agit d’une accusation non seulement infondée, mais imbécile. Ce faisant, nos «kamites» ou «kémites» comme ils s’auto-désignent parfois, oublient ou ne savent peut-être pas que tout système de pensée, toute idéologie est amenée, un jour ou l’autre, à être caricaturée, déformée et surtout détournée. François Duvalier a ainsi détourné la Négritude en Haïti, transformant cette dernière en «Noirisme» et faisant des milliers de morts. Staline ou Polt Pot ont détouré le marxisme, faisant des dizaines de milliers de morts. L’association «Tous Créoles» a, plus près de nous, détourné la Créolité en prônant une réconciliation entre Békés et Nègres sans passer par la case «Vérité» comme ce fut le cas dans l’Afrique du Sud post-apartheid. Heureusement pour l’instant, ce «békéisme», pendant du «noirisme», n’a encore fait aucun mort…

Enfin, tout dernièrement, une nouvelle génération de romanciers martiniquais a vu le jour à a fin des années 90 du siècle qui vient de s’achever (Alfred Alexandre, Bord de canal, 2004; Jean-Marc Rosier, Noirs néons, 2008; Miguel Duplan, L’Acier, 2007; Mérine Céco, La Mazurka perdue des femmes-couresse, 2013 etc.), génération bourrée de talent qui entend se démarquer du courant actuellement dominant qu’est la Créolité sans toutefois couper les ponts avec cette dernière, ce qui est une excellente chose car les mouvements d’idée sont faits pour passer. Comme passe le temps, comme se fait année après année, décennie après décennie, l’Histoire. Nous examinerons dans un autre article les réflexions de cette génération montante qui pour l’instant peine à s’affirmer soit parce qu’elle ne s’est pas encore donnée un manifeste soit parce que de nos jours, la littérature et la pensée critique ont considérablement perdu en influence. Il conviendra d’ailleurs, dans notre prochain article, de questionner le terme «pensée» que nous avons considéré jusque-là comme une évidence, chose qu’il n’est pas du tout comme on l’imagine bien…

(à suivre)

Post-scriptum: 
Photo: Tombeau caraïbe. F.Palli

Commentaires

granpapoo | 04/06/2015 - 08:16 :
Et si l'avenir passait par la diaspora ? Côté "universalité" l'on a coutume de partir en quête du passé et de ses racines multiples . Ce faisant l'on ignore que la véritable universalité créole est en devenir. Or, la démographie nous révèle que la créolité future n'est pas "native/natale" mais "diasporaire". La diaspora pose, de plus, deux questions que toute île sous-estime : celle de la koïnisation et celle du métissage hors créolité. La diaspora nous indique ainsi qui nous sommes et où nous allons. Elle exprime l'avenir de la Martinique, l'avenir créole. Quand je dis que la diaspora pousse à la koïnisation je veux dire, par exemple, qu'en France métropolitaine être Martiniquais ou Guadeloupéen c'est du pareil au même ! En créole on dit : se menm bèt menm pwèl ! ou plus explicitement se menm biten menm bagay ! Quand je dis que la diaspora invite au métissage je veux dire qu'une diaspora qui se replie sur elle-même se réveille dans un ghetto et qu'un ghetto "multiculturel" n'est rien d'autre qu'une rupture de contrat social ! Etre créole diasporaire au Québec c'est être québécois, aux USA c'est être américain et en France métropolitaine c'est être occitan, corse, parisien ou catalan etc. De sorte qu'une pensée martiniquaise qui se penserait comme essentiellement diasporaire franchirait un cap de bonne espérance qui en ferait une pensée novatrice et alternative. (à suivre)

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