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Eléments préalables à une charte de la décolonisation des premières et dernières colonies de l’Empire français :

DE LA REPUBLIQUE ET DE LA DEMOCRATIE.

« La plus grande démocratie du monde est en train de voter », telle est la phrase dont se gargarisent certains médias pour annoncer la tenue d’élections législatives en Inde, en avril-mai 2009. La démocratie se mesurerait-elle au nombre d’habitants d’un pays ? Dans ce cas, la Chine serait la plus grande dictature du monde. Mais est-on vraiment sûr qu’il n’existe pas de pays bien moins peuplés où la dictature soit plus drastique ?

La « république » (respublica en latin, autrement dit la chose de tous) s’est imposée contre la monarchie (la chose d’un seul), comme en témoigne la révolte du peuple qui, déposant le roi Tarquin, a fondé la république romaine. Opposée à celle d’autocratie, la notion de république est censée devoir logiquement se confondre avec celle de démocratie (le gouvernement du peuple par le peuple pour le peuple). Ce qui n’empêche pas différents pays de se baptiser « République Démocratique de… », « République populaire de… » comme s’il était indispensable de cumuler ces deux termes pour être crédible.

Autre paradoxe : si l’on se réfère au nom des deux grands partis politiques étasuniens (respectivement démocrate et républicain), une certaine exigence de logique conduit, de prime abord, à s’interroger une fois de plus sur l’évolution du sens des mots « république » et « démocratie ». Ces deux mots sont-ils à ce point opposés qu’ils servent d’emblème à des programmes politiques se voulant antagonistes ? Encore un paradoxe : l’histoire nous révèle l’existence de républiques autoritaires et des monarchies constitutionnelles. La monarchie britannique est ainsi plus démocratique dans son fonctionnement que certains régimes s’autoproclamant républicains. Quant au philosophe Platon, il se dit de bonne foi adepte de la république, mais d’une république dirigée par les philosophes, ceux qui ont acquis la sagesse. Qui ne voit que cette république est en fait, au-delà des pratiques formelles, une dictature déguisée ou, à tout le moins une république autoritaire. Le philosophe étant « celui qui sait », par opposition au peuple, la république de Platon est donc une aristocratie, c'est-à-dire littéralement le gouvernement des meilleurs.

Si le gouvernement du peuple est une donnée incontournable de la gouvernance, il n’en est pas de même du gouvernement par le peuple et pour le peuple. Explicitons cette formule :

a) le gouvernement du peuple est une donnée quasiment incontournable : le peuple est toujours gouverné, bien ou mal.

b) le gouvernement par le peuple : c’est ce qui détermine le caractère républicain ou non d’un régime, même si la nécessaire représentation est biaisée par les facteurs énoncés précédemment. Il arrive aussi que la presse soit muselée, les élections une mascarade, en raison des fraudes et autres trucages. Un certain niveau d’ « insincérité » électorale ou encore de politique médiatique au service d’intérêts oligarchiques est de nature à disqualifier le caractère républicain d’un pays donné. En d’autres termes, il ne suffit pas de s’appeler « République de… » pour être une république. Une république qualifiée de démocratique peut n’être que formelle, c’est-à-dire, vidée de ses principes substantiels.

c) le gouvernement pour le peuple : on se rend compte que le « pour le peuple » est plus déterminant pour confirmer le statut démocratique que le « par le peuple », mais sans ce dernier, on est dans ce que la philosophie des Lumières appelait le despotisme éclairé, qui demeure encore un régime dictatorial. Tout le problème est de savoir comment se détermine ce qui est bon pour le peuple. Seule une dynamique collective peut concrètement le définir, au terme de débats, qui ne sont productifs que si les conditions de créativité et de rigueur sont préservées. D’où le rôle décisif de l’éducation, instrument de conscientisation collective, qui ne se confond pas nécessairement avec la scolarisation, telle qu’elle opère encore dans nos pays.

En réalité, l’histoire s’ingéniant à défaire les étymologies, le critère crucial de la démocratie consiste en ce que le gouvernement par le peuple est aussi un gouvernement pour le peuple. On se rend alors compte qu’il existe des démocraties a minima et des démocraties plus avancées. Quoique gouvernées par le peuple, toutes les démocraties ne le sont pas forcément « pour le peuple ». La vraie question demeure : comment peut-il donc se faire qu’un gouvernement par le peuple ne soit pas aussi un gouvernement pour le peuple ?

Cela tient à plusieurs facteurs :

1/ le gouvernement par le peuple (sauf cas de démocratie directe, régime d’autant plus difficile à gérer que la réalité politique se complexifie) est généralement un gouvernement par procuration.

En terme sémiotiques, la gouvernance n’est pas « réflexive » : le peuple ne se réfléchit pas lui-même dans la gouvernance. Donc, sauf à envisager une démocratie directe, le peuple ne correspond jamais physiquement avec l’instance gouvernante. Elle est dite « transitive » (le pouvoir est délégué par le peuple à des représentants). La représentation constitue la solution la moins mauvaise, mais elle n’est cependant pas sans défaut. Aussi différents essais de démocratie participative, voire d’autogestion, visent-ils à pallier, avec des succès divers, les manques, les insuffisances et les inadéquations du système représentatif. Entre le peuple et ses représentants, il existe en effet toute une série de prismes qui viennent détourner la représentation voire la polluer (les lobbies, les intérêts de classe soutenus par les puissances d’argent, les médias développant des idéologies captieuses, le charlatanisme, l’ambition personnelle, les tromperies de toutes sortes etc.). Le développement de ce que j’ai appelé précédemment « l’intellectuel collectif » vise à pallier ce défaut. On peut aussi imaginer que les progrès technologiques permettront de se rapprocher d’une démocratie directe « numérique », par Internet. Mais ne rêvons pas trop, pour le moment !

2/ la notion de peuple correspond à deux réalités proches mais à ne pas confondre.

Le grec utilise deux mots qui correspondent respectivement à deux réalités qu’englobe le mot français « peuple », qui désigne l’ensemble des ressortissants d’un ensemble donné. Ce peut être la nation et dans ce cas, il convient de se référer au grec ethnos (dont dérivent les mots « ethnique », « ethnicité » etc.). Ce terme permet alors de distinguer un peuple d’un autre (cf. le peuple français et le peuple allemand). Mais ce peut être aussi le « corps de la nation ». Dans ce cas, il faut se rapporter au grec démos, d’où est issu le terme « démocratie ». Dans le clivage plus ou moins bien compensé entre le peuple-démos et ses représentants, se trouve le fondement de l’Etat (géré par la couche dirigeante) ainsi que des notions comme celles de leadership, de majorité et de minorité. Le clivage majorité/minorité est constitutif de la démocratie. Les démocraties les plus exigeantes tentent de le réduire par diverses mesures (droits de la minorité, caractère proportionnel des élections, multiplicités des instances législatives, divers contre-pouvoirs, gestion équitable de l’audio-visuel etc…).

3/ Ce que j’appelle le « périmètre démocratique » est soumis à variation.

Ainsi Athènes, source de la démocratie moderne, était une cité esclavagiste. Pour comprendre ce paradoxe, il convient de savoir ce que les différents pays intègrent dans le « démos ». Dans l’Antiquité, le peuple se limitait aux citoyens, à l’exception donc des esclaves et des étrangers. Si on compare les gouvernances chinoise et indienne actuelles, on qualifiera la première de dictatoriale et la seconde de démocratique. Aujourd’hui beaucoup de pays dits démocratiques ont une conception sélective du « périmètre de leur peuple-démos ». Cette conception peut être implicite ou explicite. En Inde, les intouchables peuvent être citoyens, mais restent des citoyens de seconde zone. Alors l’Inde est-elle un pays vraiment démocratique ? Oui, avec cet important bémol. Un pays comme la France reconnu comme étant une démocratie n’affaiblit-il pas son taux de démocratie en raison du sort qui y est réservé aux immigrés ? Inversement, un pays qui accorde le droit de vote à ses immigrés non-citoyens, ce vote ne fût-il que municipal, ne dispose-t-il pas, toutes choses égales par ailleurs, d’un « périmètre démocratique » plus vaste que ceux qui ne le font pas ? La Martinique d’aujourd’hui n’est-elle pas dans une ambiance plus démocratique qu’il y a cinquante ans, où les élections étaient truquées, la prese muselée et la répression prompte à sévir ? Oui, assurément ! Mais cela ne justifie pas pour autant que l’on considère ce stade démocratique comme optimal.

4/ La démocratie n’est pas seulement un régime, c’est un ensemble de valeurs, un idéal.

Si insatisfaisante que soit la démocratie indienne, elle semble moins porteuse de valeurs négatives que le régime chinois. Le rouleau compresseur de la gouvernance chinoise écrase en effet la diversité et appauvrit la riche et subtile civilisation propre à ce pays alors que la démocratie indienne quoique particulièrement trompeuse, ménage la diversité et préserve des aspects importants de la civilisation indienne. Cela fragilise la Chine et il y a lieu de penser que la vraie puissance montante n’est pas la Chine, mais l’Inde. On l’aura compris, la Chine met en œuvre une gouvernance qui promeut le peuple, non pas dans sa qualification de « démos », mais dans celle d’« ethnos ». Cela dit, ni la dictature chinoise ni la pseudo-démocratie indienne ne travaillent en réalité pour le peuple, dans sa version « démos ». Le nationalisme chinois semble constituer l’objectif suprême des dirigeants, objectif auquel le bien-être des masses laborieuses est sacrifié. Si la Chine veut, pour des raisons de paix sociale, élever le niveau de vie du peuple chinois dans sa configuration « démos », c’est en effet une perpétuelle fuite en avant qu’elle met en oeuvre. Car l’intérêt du « peuple-démos » chinois est, dans la phase actuelle, secondaire par rapport à celui du « peuple-ethnos ». D’où ce national-impérialisme qui participe, sur un mode assez subtil, au dépeçage de l’Afrique, source gigantesque de matières premières en cours d’épuisement sur les autres continents.

5/ « Démos » ou « ethnos », le peuple est une réalité complexe ; réalité concrète, composée de personnes concrètes, mais aussi réalité abstraite, construction, représentation mentale.

Un certain romantisme populiste ignore cela et croit que le peuple est une réalité simple qui, parlant d’une seule voix, n’est traversé d’aucune contradiction. Le meilleur garant de la démocratie reste le développement de l’ « intellectuel collectif » (tel que je l’ai défini dans un précédent article et à la densification duquel les démocrates doivent travailler sans relâche). Seul l’intellectuel collectif est à même de dégager de manière optimale ce qui est bon pour le peuple. Certains pensent, par exemple, que ce qui est bon pour le peuple martiniquais c’est plus de consommation, c’est faire en sorte que les pauvres aient aussi leur 4x4. D’autres peuvent penser différemment. La réalité de chaque peuple-démos est influencée par sa réalité historique et sociologique de peuple-ethnos. Les intérêts de toutes les nations (peuples-ethnos) ne sont pas forcément les mêmes. D’où la nécessité d’un internationalisme qui ne peut se développer qu’à travers le développement d’un « intellectuel collectif international ». Il convient donc d’abandonner la conception internationaliste de type idéaliste qui suppose que tous les peuples-démos du monde ont les mêmes intérêts, au motif qu’ils sont exploités. L’internationalisme est une construction, pas un donné. La menace écologique qui pèse sur la planète pourrait constituer une bonne occasion – pourquoi ne pas la saisir ? – en vue de la construction de cet « intellectuel collectif international ».

6/ La différence entre république et démocratie tient au caractère « discret » de l’une et « non-discret » de l’autre.

La sémiotique qualifie de « discrète » une réalité qui n’est pas susceptible de plus et de moins. Un pays n’est pas plus ou moins républicain, il est républicain ou ne l’est pas, le critère décisif étant l’existence ou non d’élections en vue de la représentation du peuple. Quand il n’est pas républicain, il est dictatorial. Par contre, un pays peut être plus ou moins démocratique. Pas seulement une valeur, la démocratie est donc aussi une variable. À son niveau optimal (je préfère ce mot à celui de « maximal »), la démocratie est un gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple.

Il existe des républiques autoritaires, qui ne se confondent pas nécessairement avec des dictatures et se distinguent par leur représentation beaucoup plus fermée que le suffrage universel. L’élection au sein du parti unique des dirigeants ou encore l’élection au suffrage universel dans un régime de parti unique sont des paramètres de nature à restreindre le « périmètre démocratique » au point même de le réduire à néant, mais le résultat n’en est pas systématique. Chaque cas doit être considéré d’un point de vue historique. La République Populaire de Chine est-elle une république et cette république est-elle démocratique ? Certaines situations historiques s’inscrivent dans une telle problématique. Pour l’illustrer, je considère deux cas particulièrement contrastés : Cuba et Israël.

• Cuba vit depuis la révolution de 1959, c’est-à-dire depuis cinquante ans, sur le pied de guerre contre l’ennemi extérieur toujours prompt, de surcroît, à susciter des ennemis intérieurs, ce qui justifie des mesures autoritaires pour défendre la Révolution. L’embargo des USA est criminel non seulement parce qu’il entend affamer la population cubaine, mais aussi et surtout parce qu’il entend tuer une révolution originale née à sa barbe, et cela en maintenant une pression inadmissible sur le peuple. Le but est de détourner le monde de l’exemple cubain, en faisant croire que le socialisme c’est forcément la pénurie. Le statut de Cuba est controversé. Mais la propagande qui présente ce pays comme une dictature mais évite de critiquer tel ou tel émirat pétrolifère « ami », se disqualifie pour une raison simple : un régime qui a un « périmètre démocratique » assurant l’éducation (intellectuelle, artistique et sportive) ainsi que la santé gratuitement à ses citoyens est forcément un régime qui gouverne pour le peuple. Cela ne veut pas dire que Cuba n’est pas appelé à évoluer et à inventer son propre itinéraire républicain et démocratique, à réinventer chaque jour sa glorieuse révolution. Pour Cuba, l’état permanent de guerre est subi et non pas voulu. Si Obama tient ses promesses de rupture, Cuba doit sans délai bénéficier d’une suppression totale de l’embargo.

• Israël constitue un cas également controversé. Je ne crois pas raisonnable de qualifier ce pays de non démocratique au motif du traitement que ses gouvernements successifs infligent au peuple palestinien, martyrisé s’il en est, depuis soixante ans. Israël est une république (les élections y jouent un rôle important). Israël est aussi un pays démocratique, ce qui ne veut pas dire que la démocratie n’y soit pas à géométrie variable ou, si l’on préfère, que son « périmètre démocratique » ne soit pas restreint. Mais est-ce une exception dans le monde ? Peut-on dire que les Etats-Unis, s’autoqualifiant de démocratie, méritait cette qualification, au temps pas si éloigné des scélérates lois ségrégationnistes ? Israël, pays à régime démocratique, est miné de l’intérieur par une puissante influence théocratique de nature à restreindre précisément son « périmètre démocratique ». Il convient cependant de noter qu’il existe une extrême gauche israélienne, que cette dernière peut s’exprimer et qu’elle a des positions que les pro-palestiniens d’Europe et d’ailleurs ne peuvent qu’admirer. Que l’effet de sa pensée et son action politiques ne soient pas décisif quant à l’évolution des choix politiques d’Israël est une autre affaire.

Ces remarques disqualifient tout antisémitisme faisant porter sur le peuple israélien la responsabilité des crimes de guerre de ses dirigeants. Même si les biais de la démocratie représentative et les idéologies captieuses amènent la population à faire des votes droitiers. Les autres pays dits démocratiques échappent-ils à ces « ratés organisés » de la démocratie ?

Tout cela étant dit, il importe aussi d’ajouter que, contrairement au gouvernement cubain, qui souhaite une paix honorable (c’est-à-dire respectant sa souveraineté), l’état de guerre semble, pour le gouvernement israélien, constituer une nécessité absolue, un ferment d’unité – fût-elle de facade. Bien plus encore, une sorte d’antidote aux effets dévastateurs de l’hétérogénéité « ethnique » intra-juive très mal maîtrisée. Je ne fais même pas mention de l’existence assez problématique d’arabes israéliens. La paix risquerait, selon l’idéologie au pouvoir, de faire imploser un équilibre fragile. En d’autres termes, dans ce pays, tout comme en Chine, l’intérêt du « peuple-ethnos » prime sur la promotion du « peuple-démos » et, de fait, ce dernier ne se réjouit guère de la croissance du taux de chômage, de l’injustice sociale et de l’insécurité, laquelle pousse aux réactions droitières. Un vrai cercle vicieux qui profite à la classe au pouvoir. Le nationalisme politico-militaire israélien semble en effet aux dirigeants israéliens actuels la condition sine qua non de la survie de la nation, sans compter les possibilités d’expansion territoriale qu’une « guerre de cent ans » promet à ce pays. Après tout, sont-ils fondés à se dire, les Etatsuniens, ayant vaincu et quasiment éliminés les Indiens au XIXième siècle, ne sont-ils pas maintenant légitimement chez eux, aux Etats-Unis ?

Puisse l’actuel gouvernement de droite, arrivé démocratiquement au pouvoir en Israël, faire mentir ce point de vue, comme cela s’est produit d’une certaine manière à travers les accords de Camp David du 17 septembre 1978, sous le gouvernement droitier de Begin. À ce qu’il semble, il n’y a malheureusement guère de chances que ce vœu se réalise. Mais sait-on jamais ? L’ordre intime du monde, je veux dire la géopolitique mondiale, a probablement plus de secrets que n’en peut rêver notre philosophie.

Mercredi 29 avril 2009

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