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Débat avec Christian Louis-Joseph A propos de la question de l’investissement, de l’emploi et… du profit

Michel Branchi
Débat avec Christian Louis-Joseph   A propos de la question de l’investissement, de l’emploi et… du profit

   Le dernier hebdo Antilla (n° 1834 du 30 août 2018) publie un article intitulé «  Christian Louis-Joseph(CLJ) répond à Michel Branchi » et indique que « cette réponse fait suite au « papier » de Michel Branchi paru dans Antilla n° 1830 ».  

   Effectivement nous avons consacré une note humoristique « bec et plumes » dans Justice n° 33/34 du  23/08/2018 à une contribution de Christian Louis-Joseph, Secrétaire général du SEBTPAM (syndicat des grandes entreprises du BTP) et économiste, dans Antilla à la Une : «  L’emploi et l’investissement du secteur privé en Martinique : une trajectoire inquiétante ».  L’auteur notait que l’investissement des entreprises n’était pas suffisamment créateur d’emploi en Martinique. De plus il relevait que les actifs financiers des sociétés non financières explosaient alors que les crédits d’exploitation reculaient. Ironiquement, sous le titre : « Antilla : Questions pertinentes et impertinentes sur l’emploi, l’investissement et la financiarisation », nous avions demandé où allait-on si du côté des augures du patronat on se plaint de la financiarisation de l’économie. Et nous avions ajouté qu’il ne restait plus qu’au Secrétaire général du syndicat des gros du BTP à demander « comme un vulgaire marxiste » où passent les quelques 900 millions à 1 milliard et 150 millions annuels de profits bruts réalisés en Martinique. 

   Cela nous vaut une réponse de Christian Louis-Joseph (CLJ) dans Antilla n° 1834 du 30 août 2018 me répliquant que je n’avais rien compris à son papier. Soit.

   Il répond en pas moins de 12 points sur une page entière. 

   Tenir compte des « esprits animaux » des chefs d’entreprises ?

  Ils peuvent se résumer ainsi : L’accumulation d’actifs financiers des sociétés ne veut pas dire qu’il y a  financiarisation de l’économie et l’importance des taux de marge ne veut pas dire que les profits sont substantiels. C’est stigmatiser le patronat par désir de faire mon « job de militant », s’indigne CLJ. Ce faisant je m’éloignerais de mon engagement dans la majorité de la CTM. Or, prévient-il, on ne peut ignorer les « esprits animaux » des chefs d’entreprises  si on veut développer l’entreprise. Autrement dit, les sentiments et émotions irraisonnés qui influencent le comportement des détenteurs de capitaux, au sens du grand économiste anglais John Maynard Keynes. La recherche du profit à court terme, s’entend.  Là Louis-Joseph cède au vieux cliché anti-marxiste qui voudrait que les communistes sont contre les entreprises alors qu’ils sont contre l’accaparement du profit par les capitalistes. Soulever la question de l’usage des profits ne contrevient nullement à l’engagement au sein de la majorité ? Il s’agit de demander au grand patronat de jouer le jeu de l’investissement et de l’emploi pour le progrès du pays, en contre-partie des aides multiples qu’il reçoit.

   D’autres reproches doivent être balayés.

   Ne pas tenir compte des analyses de l’Insee et de l’Iedom ? Oui mais de manière critique

  Ainsi je manquerais de « distanciation » vis-à vis des productions de l’ Insee et de l’Iedom. En réalité, en économiste marxiste, j’utilise les contradictions de chantres officiels et use de la critique dialectique. Critique surtout lorsque les jugements de l’Insee contredisent les oiseaux de mauvais augure d’un certain patronat et des partisans du PPM/EPNM (pour lesquels Louis-Joseph a les yeux de Chimène) et qui voient depuis 2016 « la Martinique à l’arrêt ».

   Quant à l’accusation de ne pas faire de comparaison des régimes de croissance des 4 collectivités d’outre-mer (Guadeloupe, Guyane, Martinique et La Réunion), disons que, bien au contraire, nous la faisons régulièrement. D’autant qu’un certain patronat type Contact-Entreprises et certains politiques utilisent ces comparaisons de manière malhonnête pour instiller que tout va mieux dans les autres DOM (exemple : réponse à GBH) et fustiger l’action de la majorité de la CTM  sans tenir compte des données spécifiques martiniquaises : déclin démographique plus accentué et plus précoce, lourd passif financier de la CTM nié, etc.

   Evacuer la question du pouvoir martiniquais et s’en remettre au papa blanc ?

   Crime d’entre les crimes également, j’ai repris en juin 2017 le titre du bilan économique Insee 2016 : « « Bilan globalement positif en 2016 ». (Justice n°s 22 et 28 des 1er/06/2017 et 13/07/2017). 

   Oui car dans le global il y avait des points positifs et des points négatifs : emploi salarié en hausse, chômage en baisse, hausse de la consommation, etc. (Justice n° 28 du 13/07/2017). Il fallait répondre à ceux qui répétaient à l’envi que la Martinique était « à l’arrêt ».

   Cela dit, le PIB de l’année 2016 publié ensuite en septembre 2017 a été en recul de - 1,1 %, à cause de la chute de l’investissement public (collectivités et Etat) et aussi de l’arrêt technique de la Sara. L’explication donnée par les autorités économiques est que leurs analyses précédentes étaient basées sur des indicateurs portant principalement sur le secteur privé alors que les comptes économiques(le PIB) incluent la collecte de données du secteur public plus longues à recueillir. De plus, selon l’AFD(Agence Française de Développement), 2016 a été la fin d’un cycle de gros investissements (TCSP, Plateau technique du CHUM, etc) pour lesquels il n’avait pas été prévu de relais et ensuite l’année d’un changement institutionnel majeur (lancement de la CTM) qui a constitué une période de transition conjuguée avec la fin des contrats européens et la mise en place des nouveaux programmes européens. Tout cela explique le repli du BTP en crise déjà depuis 2007, faut-il le rappeler aux amnésiques volontaires. 

   Autre crime méritant la potence : Mes analyses économiques seraient fondamentalement viciées parce que je veux prouver que «  le problème c’est la faillite du modèle départemental « qui a atteint ses limites ». Pourtant l’épuisement de ce modèle a été constaté notamment par l’ancien Directeur de l’Insee et ami de Serge Letchimy, Georges Para, et par le Pr Olivier Sudrie(DME) ainsi que d’autres. Il est vrai que c’était sous le choc des évènements de février-mars 2009. Et de brocarder la revendication de plus de pouvoir local qui serait d’une « simplicité confondante ». Libre à CLJ de préférer tourner en rond dans le bocal de l’assimilation-intégration du 73. Tout en faisant mine d’ignorer superbement que les principales  décisions influençant  la marche de l’économie martiniquaise et la demande dite « solvable » (pouvoir d’achat, pauvreté,  inégalités de revenus, dotations de collectivités, etc) viennent du pouvoir central et de l’Europe. C’est le bon sens que pour développer le Pays il faut disposer d’un minimum de leviers de décisions économiques. Il y a encore des attardés.

   La théorie du ruissellement en échec

   Au chapitre des velléités d’alternatives Louis-Joseph est contraint de demander tout de même enfin : « Les entreprises font des profits mais ne réinvestissent pas. Pourquoi ? ». La question centrale est enfin posée. 

   Pas à une contradiction près, il soutient que la raison serait que la « demande solvable » n’existerait pas. Il « découvre » qu’elle est liée au manque de pouvoir d’achat d’une bonne moitié de la population et  que le pays est frappé par de « profondes inégalités dans la répartition des revenus ». Ce que nous dénonçons « à longueur de colonnes », comme il dit,  rejoignant indirectement les analyses du Pr Olivier Sudrie sur le partage injuste de la valeur ajoutée au détriment du travail (taux de marge ou taux de profit brut). Et cela renvoie au fonctionnement du système capitaliste et colonial que CLJ défend bec et ongles. En clair la théorie du ruissellement comme le théorème de Schmidt sont en échec : les profits d’aujourd’hui ne sont pas les investissements de demain ni les emplois d’après-demain.

    Où le court terme télescope le long terme dans la crise

   Répondre à l’urgence du court terme, à savoir l’hémorragie migratoire et le déclin démographique, pour créer des emplois et fixer la population, comme le propose CLJ ? Bien sûr. 

   Cependant, pour lui, le Schéma de Développement élaboré par la CTM (Schéma Territorial de Développement d’innovation et d’internationalisation)  serait une « réponse inappropriée » ? Vite dit, puisque le but de l’amorce de changement de modèle de développement initié par ce Schéma de Développement est bien la création d’emploi (56 fiches-actions).

   Le porte-parole des grandes entreprises du BTP  fait rapidement son deuil de la capacité du secteur privé de créer l’emploi pour se résoudre « à s’orienter vers l’emploi non marchand ». Comme piste de création d’emplois, CLJ évoque l’économie sociale et solidaire (ESS). C’est précisément ce qu’a fait la CTM qui a organisé la  1ère conférence territoriale de l’Economie sociale et Solidaire (ESS) le 17 avril dernier et adopté pas moins de 15 fiches-action pour faire bouger ce secteur. Là aussi, les résultats c’est à moyen et long terme. C’est pourquoi la Martinique est dans une crise majeure.

   Reste la question qui indispose notre contradicteur : A quoi sert le 1 milliard et 111 millions de profits brut en 2015  révélé par l’Insee récemment (Justice n° 33/34). Où va  l’accumulation d’actifs financiers des sociétés ?

   A ce propos, il  nous reproche de confondre taux de marge et taux de profit. L’essentiel demeure que le partage de la richesse créée (valeur ajoutée) entre capital et travail est bien en Martinique de 35,4 %(taux de marge) en 2015 au profit du capital alors qu’il est de 32 % en France, de 33,8 % en Guadeloupe, de 33,5 % en Guyane et de 28,7 % en Réunion. Voilà une comparaison avec les autres pays dits d’ « outre-mer » éclairante.

   Il faudra bien redistribuer la richesse créée par le travail pour créer l’emploi.

   En vérité, il faut un sursaut martiniquais pour sauver le Pays.

                                                                                            Michel Branchi

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