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DEPENDANCE ET INDEPENDANCE

{Tout d’abord, je dois corriger une erreur contenue dans mon précédent texte : à propos de provinces riches saisies d’un nationalisme sécessionniste, j’ai parlé de la Colombie en lieu et place de la Bolivie. Mille excuses !}

Revenons précisément à la notion de nation : j’en ai distingué deux modalités : la modalité ACTUALISEE et la modalisée VIRTUELLE.
Dans le premier cas, la nation constitue une notion DISCRETE en ce sens qu’elle est ou elle n’est pas. N’étant pas quantifiable, elle n’est pas susceptible de plus ou de moins. En d’autres termes, la France, par exemple, n’est pas plus ou moins une nation. Elle est une nation, point, barre ! Cela ne l’empêche pas de comporter en son sein plusieurs nations virtuelles ! Il convient toutefois, de ne pas confondre nation et conscience nationale. Dans le cas de la seconde modalité (virtuelle) ce n’est pas à proprement parler la nation qui est susceptible de plus ou de moins, mais c’est la conscience que le peuple en a. Si la nation paraît alors quantifiable, c’est uniquement parce que le sentiment national est plus ou moins fort, plus ou moins généralisé, la conscience nationale plus ou moins développée. Si l’ensemble d’une communauté n’a aucune conscience de constituer une nation spécifique, cette virtualité reste inaccomplie. Dès lors la qualification comme nation ne peut être considérée que comme un diktat d’une composante minoritaire, tant qu’une masse significative n’est pas en mesure de l’assumer.

Paradoxalement, il arrive que même dans une nation indépendante établie, reconnue, la conscience nationale soit également faible ou inexistante chez certains de ses ressortissants, tout simplement parce que l’exaltation de cette dernière ne semble plus absolument nécessaire, sauf à ceux qu’on appelle les nationalistes (en France, notamment les lepénistes ou les villieristes, par exemple). Si un jour la conscience nationale devenait quasiment inexistante chez tous les Français, cela ne signifierait pour autant pas que ces derniers n’auraient plus de nation, mais qu’ils relèveraient d’une nation configurée autrement, l’Europe, par exemple. Les nationalismes lepénien et villieriste sont des nationalismes localistes et, par voie de conséquence, anti-européens.

La Martinique connaît pour l’heure la modalité virtuelle de la nation, mais force est de reconnaître que l’intensité de la conscience nationale s’est accrue considérablement en quelques décennies grâce à l’action pédagogique inlassable des indépendantistes auxquels la lutte contre statut néocolonial assure une certaine légitimité. Cela dit, la conscience nationale martiniquaise ne s’est pas (encore) généralisée. Si tel était le cas, cela se saurait. Il est difficile d’en mesurer le niveau d’amplification, sauf à se référer aux élections portant sur le statut, élections qui semblent attester sa dimension encore frileuse et fragmentaire. Cette virtualité a des causes historiques : elle est due notamment au fait que la Martinique, celle issue de l’élimination des autochtones amérindiens, est un pur produit de la colonisation, à laquelle elle est consubstantiellement liée. En, effet, s’il a pu exister une nation « madininienne », en aucun cas il ne préexistait une nation martiniquaise antérieure à l’acte colonial. Tel n’est pas le cas des Kurdes, par exemple, dont la nation ne s’inscrit pas dans un Etat , mais qui n’est pas virtuelle pour autant, tant s’en faut ! Alors que la nation kurde et la nation martiniquaise ne diffèrent structurellement que par leur modalité, il se trouve des gens (martiniquais ou non) pour penser que la Martinique n’a pas vocation à être une nation réalisée et cela, uniquement au motif qu’elle ne correspond pas à un Etat. En quoi ces gens se trompent car le statut d’Etat, comme cela vient d’être dit pour les Kurdes, ne caractérise pas toujours le fait national, même si on ne rencontre pas d’Etat qui ne finisse pas par déboucher sur une nation.

La seule question pertinente reviendrait à se demander comment la nation martiniquaise pourra passer de virtuelle à actualisée, puisque cette virtualité est liée à la colonisation et que, précisément, la loi de départementalisation de 1946 n’a mis un terme à la colonie traditionnelle que pour transformer cette dernière NEO-COLONIE. C’est d’ailleurs, redisons-le, la lutte contre cette situation néocoloniale qui amplifie et affermit le sentiment national dans le pays.

Quelle que soit la genèse de la nation : consubstantielle à la colonisation (nation virtuelle) ou lui préexistant, comme en Algérie (nation actualisée), sa force comme levier politique résulte d’une insatisfaction des conditions dans lesquelles vit un peuple, l’assomption de la nation étant considérée, à tort ou à raison, comme la solution-miracle à tous ses maux. Quoi que j’aie pu dire sur le rapport Etat-nation, pour un pays comme la Martinique, dont la modalité nationale diffère de celle valant pour les Kurdes (précisément parce que notre pays correspond à une nation virtuelle), l’actualisation nationale ne peut se produire de MANIERE SÛRE ET DECISIVE que par l’accession à l’INDEPENDANCE. La fonction étatique créant de toute façon l’organe national, aucun autre statut ne peut garantir de façon discrète cette actualisation. Il est en effet impossible, je le redis, qu’un Etat ne sécrète pas une nation, l’inverse n’étant pas toujours vrai. Tout autre statut ne peut aboutir à cette actualisation qu’au terme d’une amplification aléatoire de la conscience nationale qui serait étendue de façon tout aussi aléatoire à la totalité de la communauté concernée.

Il conviendra d’analyser les démarches politiques qu’ouvre le concept de nation. A cet égard, je crois absolument nécessaire de distinguer la démarche NATIONALITAIRE de la démarche NATIONALISTE.

- La première considère la nation comme le cadre naturel, donc indispensable, de la vie du pays, mais n’en fait pas une fin en soi. Les nationalitaires sont potentiellement INTERNATIONALISTES. Cela veut dire qu’une fois la nation actualisée, reconnue, à condition que la réalité en demeure, on met l’accent sur autre chose, car on n’a plus de doute sur le fait national. Ce dernier n’est plus un objet obsessionnel. On aura donc compris que le fait national est NECESSAIRE mais pas SUFFISANT. Sinon toutes les nations reconnues comme telles et ayant leur représentation à l’ONU n’auraient plus aucun problème. Elles auraient atteint leur but historique suprême. Or la réalité nous démontre tout le contraire.

- La seconde démarche diffère de la posture nationalitaire, en ce sens que pour elle, la nation est une fin en soi. Les tenants de cette position, je les appelle « nationalistes », dans un sens très particulier du terme, tout en mettant en garde mes lecteurs contre toute stigmatisation que cette terminologie pourrait induire dans leur esprit à l’encontre du concept de nation. C’est pourquoi je préfère finalement parler de nationalistes relationnels, d’une part, et de nationalistes absolutistes, de l’autre. Le nationalisme de ces derniers, loin de déboucher sur l’internationalisme, peut à rigueur produire des regroupements nationalistes. Ce fut le cas de l’entente entre les nazis allemands, les fascistes italiens et les impérialistes nippons. On peut imaginer qu’en cas de victoire de ce camp, des conflits d’hégémonie n’auraient pas tardé à éclater entre Allemagne, Italie contre Japon et entre Allemagne et Italie. Comme les problèmes des nations ne sont pas que politiques, mais qu’ils ont aussi une dimension sociale, tel le dieu Janus, le nationaliste absolutiste présente deux faces : le national-socialisme (Italien, allemand) et le « social-nationalisme », formule par laquelle je désigne le socialisme soviétique, fondé sur l’hégémonie de l’URSS, comme pays où devait réussir le socialisme avant de s’imposer ailleurs. On sait ce qu’il en est advenu.

*Pour ce qui est du statu quo, en Martinique, ses partisans se fondent sur le fait que l’intégration de ce territoire à une nation elle-même indépendante (la France) fait d’elle ipso facto une partie d’un pays indépendant. Du coup, concernant son destin historique, la question de son indépendance leur paraît superfétatoire, nulle et non avenue, tout comme celle relative au fait de constituer une nation spécifique. À cet égard, aux yeux des tenants du statu quo, un pays comme la Martinique n’offre pas de différence pertinente avec, par exemple, des territoires comme les pays de la Loire. Raisonnement logique, mais irréaliste. En effet, on ne voit pas en quoi la situation de la Martinique est satisfaisante ni en quoi en quoi 63 ans de départementalisation ont fait avancer son peuple dans un sens tellement positif que rien ne doive être modifié. Pour les tenants de cette position, la notion de départementalisation assortie d’une déconcentration et d’une décentralisation plus ou moins avancées constitue la seule solution politique viable. À la rigueur, une version « soft » de l’autonomie pourrait leur paraître acceptable. On notera cependant que s’ils font l’impasse sur tout sentiment national spécifique à leur appartenance martiniquaise, ils ne sont pas pour autant à l’abri du chauvinisme localiste, voire xénophobe. À méditer ! Cela dit, un tel point de vue, ne me paraît pas moins respectable qu’un autre, s’il est sincère, je veux dire : s’il n’est pas motivé par l’attachement à des privilèges qu’un autre régime statutaire risquerait de compromettre ou de ruiner. Mais comme dans ce domaine, il n’y a aucune pertinence à sonder les reins et les coeurs, la notion même de sincérité n’est pas opératoire. Il n’y a donc pas lieu de l’invoquer plus avant !

*Pour ce qui du changement statutaire, on ne peut l’aborder sans rassembler dans un même couple AUTONOMIE et INDEPENDANCE. De même qu’une nation est ou n’est pas, de même un pays est institutionnellement indépendant ou il ne l’est pas. S’il l’est, il peut avoir rappelons-le, une représentation à l’ONU, s’il ne l’est pas, cette possibilité lui est fermée. Il s’agit là, on l’aura compris, de l’indépendance dite de jure.

Pas plus que la nation actualisée, cette modalité d’indépendance-là n’est pas quantifiable non plus. En effet, institutionnellement, la France n’est pas un pays rendu moins indépendant par le retour sarkosyen dans l’OTAN. Cela dit, il est des cas où l’indépendance présente des degrés plus ou moins élevés. Nous parlerons alors d’indépendance de facto, ce qui revient aussi à parler d’une possibilité de DEPENDANCE de facto. En effet, toute indépendance quantifiable est forcément relative et, du coup, est censée être aussi une DEPENDANCE. Le geste sarkosyen relatif à l’OTAN signe une dépendance militaire d’un pays institutionnellement indépendant au bouclier d’un autre pays lui-même institutionnellement indépendant, les USA. C’est en ce second sens que l’on peut dire qu’aucun pays au monde n’est vraiment indépendant puisque tous sont INTERDEPENDANTS. Il y a donc indépendance et indépendance ! On pourrait dire en paraphrasant Lewis Caroll que parmi les pays indépendants, « certains le sont plus que d’autres ». Il n’empêche que même les USA, qualifiés de première puissance mondiale, sont économiquement et financièrement très dépendants du reste du monde et de plus en plus de la Chine en particulier. Pour autant, les USA n’en demeurent pas moins un pays institutionnellement indépendant, au même titre que la France, la Chine, le Japon, Cuba, Israël, la Hongrie etc.). Inversement, que s’y manifeste ou non une volonté d’indépendance, des territoires comme Porto-Rico, la Martinique, la Guadeloupe, la Guyane, la Réunion, la Palestine, le Tibet, Euskadi etc., sont des territoires institutionnellement dépendants et soumis à la colonisation sous des formes différentes. Prétendre donc que la Martinique n’a pas besoin d’indépendance statutaire, au motif qu’aucun pays n’est vraiment indépendant, est assurément un raisonnement tout à fait captieux, reposant sur une des deux modalités de l’indépendance, mais procédant de façon indue à l’amalgame des deux.

Il s’avère de la première importance d’analyser les tenants et les aboutissants possibles des différentes voies où pourrait s’engager notre pays. Au-delà du statu quo, dont l’expérience est pleine d’enseignements quant à sa faible efficacité, je souhaite aller plus loin dans l’analyse de la pertinence des différents statuts pouvant concerner réellement ou potentiellement la Martinique, à savoir : autonomie, indépendance, indépendance-association, autonomie-association.

Surtout, qu’on ne vienne pas me tympaniser avec les articles 73 ou 74 ! Qu’on se rassure, je n’en méconnais pas l’importance tactique ou si l’on préfère, conjoncturelle. Je voudrais seulement, en dehors de toute pression des événements, participer à une réflexion non pas sur les opportunités que, paraît-il, on daignerait nous octroyer, mais sur ce qui doit pouvoir conditionner le succès durable d’un changement statutaire initié, quelles qu’en soient les conditions, par la volonté claire et affirmée des Martiniquais, dans l’intérêt supérieur de la Martinique et non pas de telle ou telle de ses composantes sociologique. Je tâcherai de m’employer à cette analyse dans un prochain article.

PS : Je trouve très sympathique que beaucoup d’amis où de connaissances m’appellent où m’arrêtent, y compris en voiture, pour me dire l’intérêt qu’ils portent au présent bloc-note, mais je préfèrerais de loin qu’ils utilisent l’espace qui est réservé aux points de vue des lecteurs, que ces derniers soient convergents ou divergents par rapport aux miens. Nou la pou palantjé péyi-a ansanm-ansanm ek voyé-y pli douvan épi fos katjil-nou !

Samedi 06/06/09

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