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Dev Virahsawmy: «Les Jugnauth ont cherché à détruire mon travail»

Dev Virahsawmy: «Les Jugnauth ont cherché à détruire mon travail»

Comment décide-t-on, comme vous, de consacrer sa vie au créole mauricien ?

Tout a commencé par une intuition vers l’âge de 15 ou 16 ans. À Goodlands, mon village natal, je parlais à un cousin et je lui disais : «Nous avons une belle langue et nous ne la prenons pas au sérieux.» Il m’a ri au nez : «Mais enfin, le créole n’est pas une langue !»

Que lui avez-vous répondu ?

Rien, je n’étais pas armé intellectuellement. La même scène s’est reproduite quelques années plus tard quand j’étais un jeune professeur d’anglais. Le jour où je reçois mon admission pour l’université d’Édimbourg, on fait une fête entre collègues. Et là, je me mets à hurler que nous méprisons notre langue. Ça n’a ému personne : «Dev, asizé, tonn bwar tro boukou.»

Là-dessus, vous partez dessaouler en Écosse, ce qui est ambitieux…

Je pars pour quatre belles années étudier les langues et la littérature anglaise et française. Nous sommes en 1963, je débarque sur un campus en pleine effervescence et une rencontre va changer ma vie.

Racontez…

Un jour, le chef du département de lettres modernes me convoque dans son bureau. Il veut connaître la langue de chez moi, à la maison. Je lui explique que nous avons un patois, du «broken french». Et là, il me fixe droit dans les yeux : «Young man, creole is a language, it’s not a patois.» Ce grand monsieur, responsable d’une prestigieuse université, venait de confirmer mon intuition. J’ai trouvé ça tellement extraordinaire que j’en ai fait mon sujet de thèse.

Vous souvenez-vous de votre tout premier contact avec cette langue ?

C’était dans les bras de ma mère, une dame de Quartier-Militaire. Elle me chantait des chansons de Ti Frer.

L’opposition rejoue le refrain du «à quand le créole au Parlement ?». Cela vous inspire quoi ?

Deux commentaires. Premièrement, la question de Rajesh Bhagwan est polluée d’hypocrisie, car son propre parti a abandonné ses ambitions pour la langue créole. Ceci dit, c’est intéressant que l’opposition se saisisse de la question. Parce que dans cette maison du peuple qu’est le Parlement, la langue du peuple reste à la porte. Le Morisien est la première langue maternelle de 90 % de la population et la deuxième des 10 % restants. On ne devrait même pas se poser la question de savoir si on doit l’utiliser au Parlement. Mais n’allons pas trop vite. Commençons par bien maîtriser cette langue avant de l’accueillir dans nos institutions.

Nos députés ne savent pas parler créole ?

Ils le parlent mal parce que pour eux le créole n’a pas de grammaire. C’est totalement faux. Or une langue qui n’est pas maîtrisée par ses locuteurs n’a pas d’avenir.

Cette maîtrise passe par quoi ?

Par une politique d’aménagement linguistique : s’entendre sur un Morisien standard. Mais, plus impérieux encore, il faut qu’on l’utilise comme médium d’enseignement à l’école primaire. Nous dépensons chaque année des milliards pour alphabétiser nos enfants, avec un résultat catastrophique. Pourquoi ? Parce que l’île Maurice est le seul pays au monde où l’apprentissage de la lecture et de l’écriture se fait, non pas dans la langue maternelle de l’enfant, mais dans trois langues étrangères : l’anglais, le français et une langue identitaire comme l’hindi, l’arabe ou le télougou.

Pravind Jugnauth vous a cité en long et en large dans sa réponse…

(Il coupe) Parce que c’est un vulgaire opportuniste. Le jeune Jugnauth, son père et son ami Harish Boodhoo ont cherché à détruire mon travail. Ils ont tout fait pour freiner la reconnaissance de cette langue.

Mardi ce n’était pas son propos, au contraire.

Il n’a plus le choix. Le Morisien est une langue qui résonne de plus en plus. Le gouvernement ne peut plus se permettre de l’ignorer, c’est du pur opportunisme politique. Demandez-leur d’introduire cette langue comme médium d’enseignement ; ils refusent. C’est stupide, incohérent. On en est là parce que l’ignorance et les préjugés paralysent la réflexion. L’autre jour, un député de l’opposition m’expliquait que le Morisien n’est pas digne d’intérêt du fait qu’on ne le parle qu’à Maurice. Contre-argument : l’Islande, 300 000 habitants qui maîtrisent à merveille deux langues, la leur et l’anglais. C’est la preuve qu’une langue maternelle, même délimitée à un petit territoire, peut cohabiter avec une autre. Et puis, seuls les gens mal informés pensent qu’une langue sert seulement à communiquer.

Développez…

Une langue constitue aussi une manière de penser, une façon de voir le monde. Ce point est fondamental. Il faut bien comprendre que la langue structure la pensée d’un individu. Certains croient qu’on peut promouvoir une pensée mauricienne en anglais ou en français : ils ont tort. Imposer sa langue, c’est aussi imposer sa manière de penser.

Justement, vous insistiez sur la vitalité du créole. Jacques Maunick, qui vient de publier un recueil d’expressions, pense exactement le contraire. Pour lui, cette langue «se perd et s’appauvrit».

Jacques fait partie d’une clique puante qui associe le créole à de l’exotisme. Pour moi, cette langue est beaucoup plus, c’est un pilier de la Nation. Elle est dynamique, en mouvement, ce n’est pas un objet que l’on fige dans un petit bouquin pour touristes. Je connais cette clique : leur cœur est en France et ils pètent tous plus haut que leur cul. Cette arrogance francophone me débecte.

Vous dites qu’à Maurice on se croit trilingue alors que nous sommes plutôt trois fois «semilingues». Ça veut dire quoi ?

Les Mauriciens peuvent se faire comprendre dans trois langues mais ils n’en maîtrisent vraiment aucune. Il me semble qu’il vaut mieux parler une langue correctement que d’en massacrer trois. D’autant que le «semilinguisme» peut faire des dégâts. Celui qui n’arrive pas à construire une phrase grammaticalement correcte et cohérente est un handicapé mental.

Vous allez loin…

C’est la réalité. L’individu qui méprise sa langue maternelle, qui ne maîtrise ni l’anglais ni le français, vous croyez qu’il le vit comment ? Il se sent en situation d’infériorité dès qu’il faut prendre la parole. Certains développent des pathologies qui peuvent aller jusqu’à la schizophrénie. Les chercheurs en anthropologie linguistique – une discipline qui analyse l’influence de la langue sur la vie sociale – connaissent bien ce phénomène. Je ne dis pas que nous sommes un pays de schizophrènes mais c’est un sérieux problème dont personne ne veut parler.

Et vous, votre schizophrénie politique ? Hier militant, aujourd’hui travailliste…

J’essaie de donner un sens à ma vie. Je milite là où je pense pouvoir faire avancer les choses.

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