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DISCOURS D’OUVERTURE DU FESTIVAL DE FORT-DE-FRANCE / JUILLET 2008

Dédié au Dr Pierre Aliker

Mesdames, Messieurs,

Je remercie les organisateurs du Festival de Fort-de-France de m’avoir invité à prononcer le discours d’ouverture de cette importante manifestation dédiée au très regretté Aimé Césaire. Inestimable honneur et lourde responsabilité car il s’agit, par delà les exigences protocolaires, de dialoguer avec la plus haute des consciences. Ce qu’en d’autre mot, Baudelaire appelait un « phare ».
Et c’est bien d’un phare que je voudrais vous parler pour dire d’abord qu’il des lumières qui ne s’éteignent jamais. Venues des profondeurs de l’univers, elles tracent sur leur passage des sillons sublimes en nous imposant de féconder leur beauté, leur vérité, leur justice et ce je ne sais quoi de proche et d’inaccessible où fermente la condition humaine.
Venues des profondeurs de l’univers, elles bousculent les imaginaires, enflamment les mots, essorent les pensées, et dessinent en chacun la fleur incandescente d’un soleil accordé à son propre génie.
Aimé Césaire demeure ce génie là ! C'est-à-dire ce poète inclassable qui prend le relais des mains d’une lignée de créateurs non seulement inspirés mais surtout inspirant.
A ce génie, il fallait une terre. Une terre convulsionnaire, habillée de laves, boutonnée de pitons, enlianée dans une végétation crépue, bouillonnante, insurgée contre le couteau de l’île, hantée par des phosphorescences protéiformes, par des cadences de rivières et des lamentos de mer hérissée de remords. Et ce fut la Martinique ! La Martinique que l’on voyait exotique, que l’on voulait doudouiste, et que berçaient avec des vers invertébrés des poètes aveugles au limon de l’histoire.
La Martinique que l’on croyait aliénée à tout jamais alors même qu’elle tissait à grands ahans de misère les fils d’une culture créole.
La Martinique dont Schoelcher, Gauguin, Lafcadio Hearn, voyants fascinés, avaient sondé les plis les plus secrets et révélé les fastes les plus intimes.
Et au-delà de la Martinique, la couvaison inédite des îles de la Caraïbe méditant d’impossibles libertés ou de sanglantes libérations.
Et au-delà encore, un monde colonial enrobé de mensonges, accroché à ses impostures, miné par le racisme, la montée du nazisme et gangréné par les pustules d’un humanisme de mauvais aloi.
Voilà la terre où poussa le cri de la négritude, bel épi flambé par des foudres inconsolées.
A ce génie là, il fallait un peuple à extraire de la gangue des blessures de la traite, de la déportation, des habitations, des dominations humiliantes, des dépendances névrotiques et des économies truquées. Le peuple martiniquais, tapi dans les mangroves hystériques d’une société antisociale, embusqué dans des marronnages inconscients, tourmenté tout de même par l’idée d’une justice et par le décours des mémoires inapaisées, vague après vague, frappait des rivages rêvés et rêvait d’une possible investiture des vents de la liberté. Grèves, révoltes, martyrs, revendications, migrations faisaient tourner l’histoire, certes chaotiques, en toupie folle d’une espérance brouillonne. Mais au-delà, d’autres peuples battaient la sanglante monnaie des émancipations. Depuis longtemps l’histoire avait crépité de leurs tambours. Haïti avec Toussaint-Louverture et Dessalines. La Guadeloupe avec Louis Delgrès, Ignace et Solitude, la Jamaïque avec les nègres marrons, Marcus Garvey, Claude Mac Kay, Cuba avec José Marti pour ne citer que les plus connus.
Mais au-delà, l’Afrique encagée et saccagée grondait, l’Amérique noire creusait la route des émancipations parmi d’étranges fruits suspendus aux arbres du lynchage.
L’Europe, elle-même tanguait sur les eaux du communisme, du fascisme et des féodalités poussiéreuses. La 2ème guerre mondiale amassait la défaite des pensées occidentales avant de mettre à nu les leurres d’une civilisation prédatrice.
Dans ce contexte, la Revue du Monde Noir de Paulette Nardal, l’Etudiant Noir animé par Aimé Césaire, la Négritude fondée par Damas, Césaire et Senghor siginifiaient que l’avant-garde n’entendait pas garder les bras croisés devant « l’omni-niant crachat ».
A ce génie, il fallait une pensée. Et ce fut la négritude ! Un brûlot ! Un tournoiement vertigineux ! Une insolence ! Une position verticale ! Une proposition radicale ! Un procès ! Un retournement du retourné ! Un blason orgueilleux ! Une trouée inédite !
Je ne reprendrai pas ici les multiples débats qui ont parfois corrompu le mot « négritude ». Je dirai simplement que c’était une avancée considérable dans le monde des idées et surtout une avancée universelle. Il était bel et bon, de réintégrer « les damnés de la terre » dans le cercle brisé de la famille humaine. C’était non seulement une réponse digne à des siècles égarés mais encore un plaidoyer pour un autre du monde. Un monde sans colonialisme, sans racisme, sans cruautés déshonorantes, sans pensées obscurcissantes, où les mots et les idées peuvent enfin sonner vrai. Utopie me direz-vous ! Je dis oui, assurément ! Qu’avons-nous comme mission sur cette terre sinon d’enfanter des utopies. L’homme est un animal utopique ! La vie elle-même est une utopie sans cesse bricolée entre hasard et nécessité. L’univers est une utopie !
Mais il est des utopies qui rabaissent et des utopies qui élèvent haut la conscience de la conscience.
Rendons à Césaire ce qui appartient à Césaire ! La négritude a voulu domicilier tous les humains écrasés par les maltraitances de l’histoire – et singulièrement de l’histoire coloniale – dans le courant de la liberté pour tous, de l’égalité entre tous, de la fraternité entre tous ! C’était un idéal républicain mais étendu à tous ! Le nègre dans l’affaire n’est que le symbole des offensés, depuis les lectures douteuses de la Bible, les errements de Hegel à propos de l’Afrique, les faussetés scientifiques, les élucubrations des racistes de tout bord, les légitimations idéologiques des colons etc. Il fallait donc changer la perspective, remettre en question les héritages, exercer un droit d’inventaire, reformuler l’informulé, exhiber le non-dit et dire l’inconcevable.
A ce génie là, il fallait une œuvre !
On a tout dit de l’œuvre d’Aimé Césaire et on n’en a rien dit. Le propre des œuvres géniales c’est précisément d’offrir des horizons infinis. J’ajoute que pour ma part lire Césaire uniquement à travers le prisme contingent de la négritude c’est rétrécir et son discours et son talent. Césaire transcende la négritude comme Breton transcende le surréalisme, comme Picasso transcende le cubisme.
Il la transcende en ce que, poète, il a rendez-vous avec les impasses, les dévoiements, les poisons du monde pour tenter d’ouvrir les salutaires brèches où le destin se convertit en mots volés au soleil de la conscience.
Il la transcende parce que la poésie n’est pas un porte-parole mais « La » parole sortie nue et crue du laboratoire imprévisible de l’imaginaire.
Il la transcende parce qu’il s’est donné pour mission d’exploser le tombeau des surdités et de révéler (ou de réveiller) les vertus des braises au cœur même du vivre. Et c’est pourquoi sa poésie loin d’être une combinatoire compassée et corsetée est, au sens rimbaldien, un dérèglement où des voyances hoquetées déchirent le placenta des mémoires du monde et roulent les somptueux tonnerres d’une vérité intime et collective. Elle nous ramène à la fidélité des origines, à l’éventail ouvert des différences, au mât de l’identité, à la vibration des cultures, à la porosité de la trame humaine. Et c’est densité comme un matériau où se condensent les éclats et les opacités d’un levain de croissance libre. Celui de la réconciliation postulée et de l’équilibre retrouvé.
Qu’est-ce qui fait la beauté de la poésie de Césaire ?
D’abord, elle ne se soucie pas de beauté mais de puissance. Ensuite, elle s’amarre au langage secret du paysage. Enfin, elle chevauche l’hippocampe des rêves et les cratères de l’inconscient collectif. Aux mots de se plier à cette chevauchée et d’aller boire à la source des blessures sacrées. Copeaux d’images, voletant en tout sens. Ruminations débridées. Ruptures incessantes. Jointures insolites. Cadences rageuses, frémissantes de tendresse, amies de l’introspection, généreuses et tourbillonnantes. Voilà l’arsenal des armes miraculeuses et la fête des accordailles avec l’énergie des lucidités foudroyantes. Ce à quoi, il faut ajouter son immense culture. La Bible, les mythologies, les soubassements gréco-latins, Claudel, Rimbaud, René Char, André Breton, les remontées africaines, les collages créoles et surtout les monstruosités des bateaux négriers que charroie le sang glacé de notre mémoire.
Il s’agit d’une écriture profondément lyrique déployée en vagues hurleuses fouettant les durs récifs d’une raison truquée et d’un humanisme par trop étriqué. Et chaque frappe déchiquetaille la phrase, l’oblige à des contorsions rusées, à des esquives inattendues, à des éclaboussures scintillantes, à des mobilités surprenantes.
Vous l’aurez compris, l’effet est de déséquilibrer les édifices prétendument cartésiens par une sorte de surenchère de la raison, par une sorte de démesure à la fois baroque et ciselée.
Il s’agit d’une écriture qui sait aussi se concentrer en des dits lapidaires, s’ouvrir au tranchant des blessures historiques ou intimes, se concasser en semis rêche ou en hoquets lancinants.
Cette écriture là, remonte d’abord de la cale du bateau négrier pour ensuite épouser les pulsions et les impulsions d’un tournoiement qui, entre vertige et mémoire, tente de retrouver la trace d’un ciel à jamais perdu.
Toutes les pesanteurs tragiques de la plantation, toutes les folies de la domination, toutes les norias d’une histoire aveuglée par la douleur existentielle, toutes les impasses de la soumission, toutes les malédictions du racisme sont dynamitées par cette écriture accorée à un refus majeur : celui de la déshumanisation.
Et c’est cela le défi relevé en des phrases convulsives brandies comme un bouclier, levées comme des lances enflammées pour, précisément préserver la possibilité d’une réconciliation avec soi-même et avec tous les monstres infâmes qui déshonorent la dignité humaine.
D’où une posture biblique, tour à tour implorante, tour à tour insolente, tourmentée par la sainte colère d’un Moïse armé des tables de la loi.
D’où cette écriture d’un missionné de la damnation et de la rédemption tout uniment voué au salut.

« {Embrassez-moi sans crainte…Et si je ne sais que parler, c’est pour vous que je parlerai.} »

Parole palimpseste où grouille, en dessous, un savoir encyclopédique donnant à entendre, en dessus, le précipité chimique des transmutations, des combustions, des explosions, d’une matière verbale instable que le poète se doit de dompter pour « conjurer l’informe ».
Parole donc de plaidoirie (Le discours sur le colonialisme/ La lettre à Maurice Thorez) traquant en procureur exalté la faute de la faute, le frauduleux, l’illégitime, « la lèpre hideuses des contrefaçons ». pour obtenir quitus d’un péché illusoire : celui d’être nègre !
J’ai entendu dans un film le dialogue suivant :
De quel droit avez-vous bousculé cette femme ?
Où avez-vous vu une femme ? Je ne vois que des négresses ici !
Cette réplique en dit long sur ce qu’il fallait combattre non pas seulement en s’y opposant mais en démantibulant, pièce par pièce, les soubassements intellectuels, idéologiques, esthétiques de ce devoir de violence que s’arrogeait la civilisation occidentale. La violence suprême étant le droit à la violence impunie ! Un droit dont le code se nourrissait de toutes les hypocrisies, de toutes les négations, de tous les mensonges qui articulent les rouages d’une idéologie travestie en vérité universelle.
Il suffit de relire le discours sur le colonialisme pour comprendre que face au discours DU colonialisme, il fallait un contre-discours, une contradiction ayant pour objectif d’invalider la méthode du discours et le discours de la méthode coloniale.
Au cœur de ce discours, l’Autre, prisonnier d’une tératologie imaginaire, l’Autre disqualifié en raison même de son altérité, l’Autre comme masque hideux de la part refusée de soi-même. L’autre, infrahumain, extra-terrestre, « fumier des champs de cannes », l’autre non pas échu mais déchu à cause du primat de l’Occident.
Et c’est ce discours sur l’Autre que Césaire fait remonter des caves du Vatican, des souterrains de la philosophie, des égouts (pensons à Victor Hugo !) de tout le système où s’élaborent l’exclusion et la domination d’une grande partie du genre humain.
Discours inévitablement subversif par son origine, par son projet, par sa formulation clarifiante.
Il ne s’agit pas, en effet, de se plaindre ! Il ne s’agit pas de gémir sur soi en un indépassable ressassement ! Il s’agit de sauver la victime ET le bourreau en les entraînant dans le seul espace où leur relation peut devenir humaine : celui de l’humanisme !
Les mots de la victime charroient des squelettes, des requins, du sang, des rêves effondrés, des cauchemars tenaces, des impossibles de l’existence, des sanglots noirs.
Cependant loin de se stériliser dans le crachat des douleurs, les mots de la victime reconfigurent la pensée, postent une espérance car ils saisissent la totalité de l’humain.
Il est place alors pour des trouées de tendresses, des chevelures déployées, des rousseurs splendides, des ailes de menfenils, des pollens.
Autant le vocabulaire des douleurs est biologique, autant celui de l’espérance s’amarre souvent au paysage (extérieur et intérieur) comme la barque à une terre promise.
Les mots du bourreau sont inscrits en creux dans cet inventaire poétique de l’inacceptable. Ils sont présents dans les traces, les cicatrices, les sillons telle une écriture dans l’écriture qui vient épaissir le sens et le sang.
Le passage de la terre damnée à la terre promise, de la barbarie à l’humanisme, s’opère par tous les supports de la migration, du voyage, du mouvement (cheval), du flux et même de la germination. Toute une prolifération énergétique est alors convoquée.
Il n’échappera à aucun lecteur que nous nous trouvons devant une poésie-paysage.
Je veux dire que le paysage est, dans l’œuvre d’Aimé Césaire la matrice d’une poétique constamment animée par les valeurs symboliques du désastre ou du salut. Une vision animiste, vitaliste du paysage s’impose au poète. Son action, dès lors, relève du déchiffrement d’un autre langage dispersé dans les mares, les mangroves, les plantes, les volcans, la mer, les mornes etc. Le paysage se lit et, se lisant, engendre les images, les symboles, les raccourcis d’une conscience toujours en état d’alerte. Elle détecte comme un sourcier, les fractures, les blessures, afin de tenter le miracle d’une possible guérison par le surgissement total de l’être au monde.
Souvenons-nous !
« { Les cent pur-sang hennissant du soleil »
« Essentiel paysage »
« La paupière des brisants »
« la mer humant la paix sacrificielle} »
(in Poèmes : Les pur-sang »
« { Bananier pathétique} » (in Survie)
« {Le lait des mancenilliers} » (in La forêt vierge)
« {Les ignames dans le sol marchent à grands pas de
Trouées d’étoiles} » (in tam-tam II)
« {Le grand sabre noir des flamboyants} » (in Elégie)
Il y a tant et tant dans un double processus de déconstruction rageuse et de reconstruction espérante.
Comme si le mot, la phrase, le vers, le dit devaient emporter sur leurs semelles la renaturation des concepts les plus abstraits, la domiciliation d’un imaginaire vibrant de tous les dons du paysage et du pays.
Il y a dans Aimé Césaire un vieux paysan qui scrute les mystères des fourmis folles, l’invisible poussée de la plante, les formes étranges et contagieuses qui enflamment la beauté barbare d’un réel où les racines se confondent avec les lignes de la main, où le va-et-vient des ordres du vivant, en brisant les frontières, projette l’immense liberté d’une esthétique du désordre et de la communion.
Toute sa vie durant, il a tiré du paysage la force d’une revitalisation et la formulation sublime d’un univers où la pensée accepte les métamorphoses qui charroient les cauchemars et les rêves.
Alors on a parlé de surréalisme !
On a même parlé de surréalisme noir !
« Je n’ai jamais été surréaliste ! » m’a confié Aimé Césaire d’une voix presqu’irritée.
Lorsque le regard transforme le regardé en mémoire des origines, en insoutenable défilé de monstres, en coalescence des diversités et pour finir, en principe même des forges de la vérité, le surréel apparaît. Parce que rien n’est plus onirique que le réel. Il suffit d’un microscope, d’une loupe, ou d’une longue vue pour s’en rendre compte.
En ce sens, Aimé Césaire est peut-être d’un réalisme minutieux : celui qui restitue au réel toute la lucidité d’un regard fertilisé par la somme des savoirs. Et nous sommes pris avec lui, grâce à lui, dans le « {sacré tourbillonnant ruissellement primordial au recommencement de tout. ».
Oui !
« Le bananier lustre son sexe violet »
Oui !
« La mort hoquette comme l’eau sous les cayes »
Oui !
« Les herbes balanceront pour le bétail-vaisseau doux de l’espoir le long geste de la houle. »
Cahier d’un retour au pays natal !

Oui !
« nous voulons transformer la rouille et la poussière des rêves en avalanche d’aube. »} Paroles d’îles.
Et qu’il me soit permis d’ajouter que c’est dans cette lecture du paysage que Césaire est totalement créole.
Il faut être créole, intensément créole, farouchement créole pour écrire :
«{ la paupière des brisants se referme »

« feu juste du manguier de nuit couvert d’abeilles »

« lézards avaleurs de soleil »

« le jet du grand mapou »

« la race royale des amandiers de l’espérance »

« le palmier à travers ses doigts s’évade comme un remords »

« les cécropies cachent leur visage
Et leurs songes dans le squelette de leurs mains phosphorescentes »

« quand les carêmes pourchassaient par les mornes
L’étrange troupeau des rousseurs splendides} »

Quand je dis que Césaire est aussi créole, je veux dire que ces images là sont montées sur un imaginaire créole comme le diamant au sommet de sa bague. Il faut pour écrire cela non seulement une intimité avec le paysage mais encore cette limaille créole qui vient s’aimanter au pur métal des visions.
Par contre, il n’est pas que créole. Ouvert à tous les souffles du monde, dès lors qu’ils élargissent, enrichissent, embellissent le monde, il plonge allègrement dans les pensées du monde. L’Europe, l’Afrique, l’Inde, les Amériques, la Chine tendent leurs mots pour démailler le langage et l’installer dans l’éloge de l’universel.
Qu’on y prenne garde ! Il ne s’agit pas du vieil universel jaloux, étroit, excluant, fermant ses frontières. Je parle d’un universel accueillant tous les peuples, toutes les cultures dans l’insolite bouquet d’une fraternelle conciliation.
Je parle d’un universel qui oblige l’occident, grand chef d’orchestre des cacophonies coloniales, à se repenser en simple composante du grand concert du monde.
D’où chez Césaire le primat de l’identité, d’où le respect des cultures, d’où les grands refus d’un nazisme antérieur à Hitler et commué en racisme d’état par lui. Pas mort encore le racisme ! Il pousse ses tentacules empoisonnés dans les coins des intégrismes. Il rampe dans les greniers. Il pourrit des bibliothèques. Il pue dans les temples mêmes de ceux qui traînent l’impossible fardeau de la beauté unique, de la bonté unique, de la morale unique. En un mot de la civilisation unique !
Et tant pis pour nous qui ne voyons pas que ladite mondialisation n’est que la forme ultime d’une colonisation encore plus meurtrière car elle tue l’âme des peuples.
Quand le monde entier se vêtira de jean ; quand le monde entier aura des perruques blondes ; quand le monde entier fêtera Halloween ; alors sera venu le temps d’une glaciation terrible et inhumaine : celle des cultures mortes et des diversités assassinées !
Autrement dit, le combat de Césaire n’est jamais fini !
Il fera nuit sombre sans les épis de lumière de cette poésie là. Aujourd’hui, la révolte gronde dans le slam des jeunes, Césaire était d’un autre slam et d’un autre rugissement ! Il y a tout de même cette continuité : celle des dénonciations, des insolences jaillies des chutes de mots, des confettis d’étincelles, des braises sonores.
Et ce sont paroles délinquantes inouïes de nos peuples captifs se passant quotidiennement la corde au cou. A l’école, dans les supermarchés, dans les publicités, dans toutes les images dégradantes de nous-mêmes. Il est temps à la Guadeloupe, en Guyane, à la Martinique que l’on achète plus de livres que de bouteilles de champagne ! Il est grand temps que l’on se condamne soi-même à faire émerger le génie contrarié de nos peuples.
Il y avait cette parole. Il lui fallait un moteur et il est dans son rythme de free-jazz, de tambour convulsé, de syncopes drues.
On a beaucoup parlé du cri césairien. Il faut tordre le coup à cette surdité. Césaire n’est pas dans le cri, il est dans la profération, dans la rumination dévoilante, dans l’urgence d’une tornade et le chaos d’un cyclone. Sa parole est un cérémonial, non pas à la manière assurée de Saint-John Perse, mais à l’exacerbé d’une transe, mais au désarticulé d’un possédé.
De là procède le tout-dire, j’oserai presque ajouter, le dire n’importe comment. Autrement compris, le dire né d’un surgissement où les phrases éclatent comme des gousses de lumière, se retiennent au bord du silence, se rallongent en de surprenantes reptations avant d’atteindre leur proie.
Il se dégage une énergie constamment relancée par cette poétique du bouillonnement où le rythme joue le jeu des métamorphoses et des spirales. Bouquets de lucioles, disait-il ! Comment mieux dire ?
En des apaisements soudain, tout se calme comme un sommeil de mare. Le mot s’égoutte en petites graines d’une douceur suffocante. Le dire plane, un instant sauvé du désastre.
Il faudra un jour étudier le monde intérieur de cette nudité à la exhibée et camouflée. On y trouverait des éclats de visions personnelles, des bribes d’un film secret, des tableaux effondrés, des brulures de l’histoire, des coups de grisou : ce tout condensé et rescapé des fureurs d’un combat ouvert entre le ça, le moi et le surmoi. Tension et surtension d’un poète-accoucheur de sa propre mythologie. En fait une christologie !
La poésie de Césaire, si tellement triste parfois, ne trahit jamais l’espoir. « Espérance à flanc d’abime ». L’espoir est là, maculé par des songeries amères, entouré de sa coque de colère, meurtri par les vagues où s’endorment les victimes, mais toujours là ! Comme s’il s’agissait de préserver sa pépite pour l’offrir aux générations futures. Césaire ne croit ni en l’inertie, ni à la fin du monde. Il habite ce trébuchement épique d’un homme et d’un peuple qui, malgré des pauses douloureuses, des égarements pathétiques, des virages dangereux, se redressent et finissent par avancer sur la crête de leur destin.
« {construis chaque pas déconcertant
La pierraille sommeilleuse

Ne dépare pas le pur visage de l’avenir
Bâtisseur d’un insolite demain

Que ton fil ne se noue
Que ta voix ne s’éraille
Que ne confinent tes voies

Avance} »
(Parole due)
Alors, par-delà l’œuvre soufferte et offerte vit le grand balan des héritages. Et au nombre de ceux-ci, la citadelle de la Trénelle et des autres quartiers, le torse bombé de la mairie, le grand coup-de-main qu’est le PPM, le vivier lumineux du SERMAC, les fils rebelles de la créolité, tant et tant de feux de camp allumés dans la culture martiniquaise, guadeloupéenne, guyanaise, tout ce donné que symbolise le Festival.
Vous l’avez, chers amis, intitulé « La force de regarder demain » et c’est bien de cela qu’il s’agit.
Au bout du petit matin, les étoiles se retirent sur la pointe des pieds. Elles déposent dans nos yeux la trace de leur lumière pour nous aider à regarder le jour en face.
Au bout du petit matin les étoiles passent le relais à nos yeux.
Ce soir, le festival porte le deuil et l’ombre d’une absence froisse une tristesse que nous partageons tous.
Ce soir aussi le Festival retisse l’allégresse parce que nous avons le devoir de regarder demain. Aimé Césaire voudrait qu’il en soit ainsi. Derrière ses lunettes, ses yeux pétillants chantaient la vie, halaient des îles et des continents, éclairaient des fraternités, diluaient toute haine, refusaient tout répit. Ils sont toujours là, sous le Grand Carbet, soutenant l’aller de l’hippocampe, déroulant la belle parole des laminaires, tisonnant les soleils de la création, fécondant ce festival historique.
Ce soir le Festival sait que la ville est bien gardée, que la relève est assurée, que Serge Letchimy veille, travaille, réappareille l’abeille du pays natal, construit. Il tient droit le flambeau et il bâtit la ville comme un poème.
Il sait, lui aussi, comme le Docteur Aliker, que « les meilleurs spécialistes des affaires martiniquaises sont les martiniquais ».
Je voudrais, avant d’en terminer rendre hommage à une sœur de la Guyane, elle s’appelle Christiane Taubira. Elle est fille d’Aimé Césaire et de Léon-Gontran Damas. Elle est mère de la loi qui a reconnu l’esclavage comme crime contre l’humanité. Elle est d’une certaine manière celle qui a montré le chemin à Obama. Sa présence parmi nous ravive aussi la force de regarder demain.
Qu’il me soit permis d’avoir une pensée solidaire pour Annick Thébia, fille à jamais d’Aimé Césaire, pour Roger Toumson fils inconsolé. Pour Raphael Confiant, fils rebelle. Pour Patrick Chamoiseau, fils révélé.
Qu’il me soit permis d’avoir une pensée émue pour Camille Darsières, pour Bib Monville, pour Eugène Mona, Henri Guédon et pour toutes celles et tous ceux qui ne sont pas là aujourd’hui pour regarder demain.
Qu’il me soit permis enfin de dire, un brin revanchard, à mes anciens élèves de la Martinique : vous comprenez maintenant pourquoi je m’obstinais à vous enseigner l’œuvre d’Aimé Césaire.
Je sais que 37 ans après, le Festival de Fort-de-France demeure fidèle à son vouloir initial. Il se voulait fédérateur de talents, soutenu par une pédagogie de la liberté et de l’identité, brasseur d’énergies créatrices et carrefour des imaginaires. Il a tenu bon et le voilà de nouveau fils de nos nostalgies et de nos rêves. Le voilà debout et vivant, haut palmier de nos défis, ouvrant ses yeux entre passé et avenir, avec la force de regarder demain.
J’ai écrit dans un poème :
« Le mot c’est l’homme habillé de lumière »
Je me suis peut-être trompé. Je rectifie et je vous dis :
« Demain c’est l’homme habillé de lumière »
Avec ce vœu, je vous souhaite un bon festival, un beau festival, un grand festival !
Je remercie, Danielle Marceline, Mme la Présidente, je vous remercie toutes et tous et je souhaite la bienvenue à tous les invités du festival.

Ernest Pépin
Le samedi 5 juillet 2008
Festival de Fort-de-France (37ème édition)

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