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Du bon usage de l’exil

Marie-Noëlle RECOQUE DESFONTAINES
Du bon usage de l’exil

Entretien avec l’écrivain Emile OLLIVIER (1940-2002). Haïtien devenu citoyen canadien, il nous parlait ici de la littérature et de l’exil.

 

Vous êtes à la fois considéré comme un écrivain haïtien et un écrivain canadien. Comment vivez-vous cette double appartenance ?

Emile OLLIVIER : Bien (rires). Pour moi, il faut distinguer l’appartenance du citoyen (Canadien d’origine haïtienne) et celle de l’écrivain. En tant qu’écrivain, je n’ai qu’une patrie, celle des mots, celle du langage. On est de différents lieux et il faut de plus en plus faire avec cette complexité. Mon cheminement fait de moi un modèle d’être humain décloisonné. Je suis décidé à vivre avec cette réalité-là.

 

Comment votre œuvre est-elle reçue au Canada ? Est-elle  annexée, considérée comme un enrichissement ?

E.O. : Oui. Je figure dans des anthologies de littérature québécoise du fait que les Haïtiens constituent une communauté enracinée dans le tissu social. Depuis quelques années, les Québécois s’approprient les littératures venues d’ailleurs, haïtienne mais aussi italienne, grecque…

 

Parlez-nous de votre parcours d’écrivain.

E.O. : La première chose, ma mère avait une passion pour les lettres. Un jour, je suis allé voir mon père dans son bureau d’avocat pour lui demander quelques sous, il m’a hissé sur sa chaise et m’a dit : tu vas écrire une lettre, si tu ne fais pas de fautes, tu auras l’argent. Pour la première fois je n’écrivais pas dans le cadre scolaire, j’écrivais pour un lecteur que je voulais séduire. Ensuite en classe de rhétorique, le professeur a déclaré : « un écrivain nous est né ». Applaudissements de mes camarades. Ce sont des choses comme cela qui vont ancrer le désir d’écriture. Adolescent, j’ai rencontré Jacques Stephen ALEXIS que je tiens pour le plus grand écrivain haïtien, toutes époques confondues. Non seulement, il nous a laissé une œuvre mais aussi une réflexion sur la littérature. Grâce à lui, pour moi, l’écriture prenait sens. Il faisait des choses qui ressemblaient à ce que j’avais envie de faire moi aussi. Mon premier livre Paysage de l’aveugle était composé de deux nouvelles, il s’est vendu petitement et l’éditeur a voulu le pilonner, j’ai racheté le fonds (rires). Pour moi, c’est mon acte de naissance comme écrivain. Avec Mère Solitude, je me suis senti devenir vraiment écrivain car j’avais compris qu’on n’écrit pas un texte à la sauvette, qu’il fallait nourrir l’œuvre, la travailler, avoir un regard, mettre en place un univers. J’ai lu aussi beaucoup de journaux d’écrivains comme celui de FLAUBERT, de CAMUS. Et j’ai recentré ma vie autour de l’écriture.

 

Tous vos livres racontent Haïti et sont aussi l’occasion d’un questionnement sur l’histoire et le destin d’Haïti. Vous considérez-vous comme un écrivain engagé ?

E.O. : Non. Non. Cela peut paraître bizarre mais je n’aime pas le mot « engagé ». Pendant longtemps, on a demandé à la littérature de faire ce que ne faisaient pas les sciences sociales.  Moi, j’ai découvert une dimension ludique de la littérature. Pour moi, aujourd’hui, la littérature est fondamentalement un jeu et chacun sait que jouer est une activité sérieuse (rires), si elle éveille des niveaux pluriels de significations. Dans ce sens-là je pourrais dire que je ne suis pas un écrivain innocent. Je sais quel est le matériau que je travaille, les enjeux. Je suis conscient de ma responsabilité d’intellectuel et d’écrivain. Mais je m’amuse aussi énormément. Je m’aperçois que l’exigence qu’on a envers CESAIRE, GLISSANT ou CHAMOISEAU, on ne l’a pas envers Saül BELLOW (rires). On ne demande pas à Norman MAILER d’être sur toutes les barricades. Nous, on nous demande dans nos œuvres de chanter la révolution. Beaucoup d’Haïtiens me disent : comme tu es pessimiste ! Alors que moi, je suis plein d’optimisme  pour Haïti (rires) mais je ne me pose pas la question de savoir si je dois chanter des lendemains joyeux. On ne peut plus se positionner comme le faisait Jacques Stephen ALEXIS ou Jacques ROUMAIN. Leurs œuvres ont vieilli précisément par cette dimension-là. Ce que je dis peut être sujet de controverses quand on pense à la situation d’Haïti et que je parle d’un écrivain qui s’amuse (rires). Mais je crois que je dois me positionner différemment.

 

N’y a-t-il pas une opposition un peu manichéenne entre les intellectuels haïtiens de l’intérieur et ceux du dehors qui feraient des premiers des suspects et des seconds des traîtres au pays.

E.O. : Cette question m’a beaucoup interpellé. Dans la tête des gens qui sont demeurés, la diaspora était porteuse de changements et de modernité. C’était une illusion. Il y a aussi des Haïtiens du dehors qui ont regardé de haut ceux qui étaient restés. Pour moi, tout ceci n’a d’assises que parce que nous sommes dans une situation de crise. Dans une normalisation à l’haïtienne, où on pourrait respirer, cette distinction dedans/dehors  disparaîtrait. Je n’aime pas l’expression utilisée par Jean-Bertrand ARISTIDE qui parle de « 10è département » mais cependant elle recouvre une certaine vérité. La réalité d’Haïti ne peut se cantonner uniquement à sa géographie. Ceux qui sont ailleurs font aussi partie du peuple haïtien.

 

Le thème de l’exil dans votre œuvre est un thème récurrent. Votre expérience personnelle a-t-elle été déterminante dans votre projet d’écriture ?

E.O. : L’exil est un malheur, un arrachement mais il existe plusieurs cas de figure. Certains retournent ou non au pays, d’autres se replient dans leur imaginaire. Il y a ceux qui font avec les moyens du bord, je suis de ceux-là. Pour moi, l’horrible est derrière moi, j’essaie de ne pas vivre l’exil dans la souffrance. J’ai appelé un texte Du bon usage de l’exil et de la migration. J’essaie de dire qu’il faudrait que nous arrêtions de regarder notre nombril pour nous approprier le monde. C’est après avoir écrit plusieurs livres que je découvre que l’exil m’a marqué. J’ai lu Soleil de la conscience d’Edouard GLISSANT un texte écrit en 1956,  tout Glissant était déjà dans ce petit essai. Je n’ai pas eu cette chance-là d’avoir une intuition de départ. Je m’aperçois maintenant que le thème de l’exil est pour moi un thème important et je me dis qu’il faudrait fouiller et trouver véritablement l’écriture de l’exil. J’en suis tout proche mais je ne l’ai pas encore cette écriture non pas de l’exil mais du fait que l’on se sente en exil, même si on n’a jamais voyagé (rires). Je pense qu’il y a une écriture propre à l’éclatement des lieux, des terroirs, des frontières.

 

Dans vos livres, le retour au pays natal se solde, souvent, pour vos personnages par un échec. Pourquoi ?

E.O : Je fais une distinction entre être nationaliste et être patriote. Le nationalisme, idée noble au XIX, conduit aujourd’hui à des événements épouvantables. Etre patriote, c’est l’attachement à un coin de terre, pas à l’exclusion des autres coins de terre. On peut avoir plusieurs petites patries. C’est vrai, je suis d’origine haïtienne mais à la limite, ce que je garde d’Haïti, c’est une mémoire familiale, les lieux de mon enfance. De même, je ne suis pas Québécois mais je suis de Notre-Dame-de-Grâce, qui est un quartier de Montréal, j’ai des rapports affectifs avec la Côte-des-Neige. Mes personnages sont dans l’échec, effectivement, je m’attaque à la fiction du retour car longtemps je me suis dit que le jour de la chute de Duvalier on verrait un grand nombre de bateaux, d’avions affrétés mais finalement les gens sont restés dans l’émigration et ils ont développé un nouveau rapport avec le pays d’origine. On dit qu’on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve, car la seconde fois non seulement le fleuve a changé mais l’être humain également. Je me suis aperçu qu’on avait porté pendant 25 à 30 ans la douleur du pays natal sur notre dos, mais au moment du retour en 1986, on s’est aperçu que le pays avait changé. Je suis loin, pour ma part, d’un retour réussi. En fait, l’émigré est piégé dans l’exil. Et ceux qui sont rentrés à Port-au-Prince vivent un exil intérieur. Ce n’est pas une affaire simple (rires).

 

Propos recueillis par Lydie CHOUCOUTOU et Marie-Noëlle RECOQUE, le 23 avril 1996, à Pointe-à-Pitre.           

 

Paysage de l’aveugle  d’Emile OLLIVIER

              Editions. Pierre Tisseyre, Montréal, 1977.

 

Il s’agit du premier ouvrage publié par Emile OLLIVIER. Le livre est constitué de deux nouvelles. La première met en scène un homme supplicié par une sorte de Père Ubu haïtien assisté d’un béni-oui-oui et la seconde, un homme vivant ses premiers jours d’exil dans une ville canadienne. Le style onirique, truffé de symboles, rend le récit hermétique. Ce  recueil est considéré par l’auteur comme son « acte de naissance en tant qu’écrivain ». Dans l’entretien que nous a accordé Emile OLLIVIER, en 1996, il déclarait ne pas avoir eu pour autant, dés le départ, une intuition qui aurait été celle structurant toute son œuvre à venir. Son point de vue a par la suite évolué sur la question car en 2001, il déclarera dans les Lettres québécoises : « Je me rends compte aujourd’hui que  Paysage de l’aveugle contenait déjà mes thèmes fondamentaux : l’errance, l’exil, mais aussi la joie, tout est là. »

 

Emile OLLIVIER (1940-2002)

Né à Port-au-Prince, Emile OLLIVIER est mort en 2002 à Montréal. Professeur en sciences de l’éducation à l’Université de Montréal, animateur socioculturel, il était aussi l’auteur d’une œuvre littéraire abondante comptant notamment 5 romans (de  Mère-Solitude en 1983, à Mille-Eaux, en 1999) et 7 essais (le dernier intitulé  Repérages paru en 2001.) En 2004, est sorti un roman posthume, La Brûlerie, du nom du café où Emile OLLIVIER rencontrait tous les vendredis soirs ses amis, à Montréal.

Il avait reçu le PRIX CARBET DE LA CARAÏBE 1996 pour Les Urnes scellées.

 

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