Accueil
Iles Marquises : Lucien Roo Kimitete (1952-2002).

DU GUERRIER MAORI ULTIME ET DE SON COMBAT POLITIQUE NOUS EST ADVENU LE POETE !

Pierre Carpentier

Ami lecteur, il nous est heureusement quelques fois donné de rencontrer des personnages « météorites » pour la trace de forte existence qu’ils nous laissent après leur passage et dont nous gardons et partageons l’encourageante mémoire.

Nous sommes sur l’épicentre des eaux de la planète - (là où règnent étendues et profondeurs à l’infini) - en 1981 à Taiohae la commune-capitale de l’ile de Nuku-Hiva elle-même chef-lieu de l’archipel des îles Marquises, lorsque fraichement arrivé par la mer et âgé de 15 ans je fus frappé par l’hyper présence de Lucien Kimitete (alors âgé de 29 ans) le danseur, chorégraphe, leader et cofondateur de l’association Motu Haka. Il s’agissait de combattre l’extinction culturelle et par conséquent humaine du peuple marquisien pour tenter de le soustraire à l’agonie que lui imposaient les valeurs de la politique colonialiste française, c’est-à-dire républicaine et laïque. Il est à noter que si ‘archipel des Marquises a été révélé au monde occidental en 1595 et qu’elles étaient peuplées d’environ 200.000 personnes, il ne restait plus que 2000 survivants sur les six îles habitées en 1930. La rencontre se situe donc au point de ressource ou de renaissance de l’estime de soi que souhaitait susciter le Motu-Haka auprès des jeunes depuis 1978. Nombre d’entre-eux, les cadets de L. Kimitete tout-comme lui-même, s’extirpent alors de la « gueule de bois » (au propre comme au figuré) que l’Histoire leur avait réservé jusque-là, pour exprimer leurs mémoires ancestrales interdites par les pères missionnaires de l’église catholique, mais secrètement conservées ; tout cela ressurgît au mieux sous une forme de violence qui profitait certes et avec bonheur à l’esthétique de l’ensemble phonique et chorégraphique. Au pire, cette violence, s’exerçaient par ailleurs contre eux-mêmes ou contre le gendarme plus régulièrement que rarement.

Dix ans s’étaient écoulés lorsque L. Kimitete prît la mairie de Taiohae en 1991 confirmant ainsi son potentiel à porter le titre de Hakaïki (Chef coutumier).et ce jusqu’à son dernier jour. Il s’engageait ainsi dans la décennie du combat politique contre le système néocolonialiste tahitien du parti Tahoera’a du président du « Gouvernement de Polynésie » de l’époque le très chiraquien Gaston Flosse, comme conseiller territorial et n° 2 du parti autonomiste d’opposition le Fetia Api. Ce parti dont le président Boris Léontieff était le maire de la commune d’Arue jouxtant celle de Papeete constituait une troisième voie entre le parti clientéliste et centraliste tahitien de G. Flosse et celui de l’indépendantiste encore tahitien d’Oscar Temaru, le Tavini Huiraatira. L. Kimitete choisissant selon lui de deux maux le moindre tenta même de convaincre les ministres de l’outremer Jean-Jack Queyrannes et Chistian Paul de « Mayottiser » l’archipel : « Il ne faut jamais oublier que les Marquises sont un butin de guerre pour la France, qui les a, par commodité, intégrées à la Polynésie. Si nous avons été colonisés autrefois par la France, aujourd'hui, le colonisateur, c'est Tahiti. Et ici, toute la vie administrative et politique reflète la double tutelle de la métropole française et des autorités tahitiennes. Nous avons tout en deux exemplaires: administrateurs, représentants religieux, etc. Nous sommes bien gardés - trop bien ! - On nous fait ingurgiter à la fois ce qui vient de France et de Tahiti. Nous avons deux cordes au pied et il faudra bien qu’il en ait une qui cède ! » Confiait-il lors d’une de ses dernière entrevue avec la presse. À chercher de toutes parts les solutions possibles pour re-personnaliser, reconstituer son peuple, L. Kimitete s’en est remis comme pratiquement obligé (tout comme ce même système « solutionne » les conflits dans nos pays), au colonialiste pour tenter de résoudre le problème prît pour insoluble en l’état des relations avec le président G. Flosse, interdisant là encore une sortie autonome de ce conflit interne. Peut-être L. Kimitete était-il, dans sa quête de sauvegarde du peuple Marquisien, à comparer avec Aimé Césaire lorsqu’il pria la république française (pour des raisons là aussi humanitaires) de « départementaliser » les anciennes colonies avec à la clef la promesse (non tenue) d’un accès garantit à l’autonomie ? Dans tous les cas cet homme emblématique qui travaillait sur l’Hymne et le drapeau de son pays vivait une poétique visionnaire du chant guerrier de la mémoire de roche ainsi qu’une dimension affirmée de l’être collectif par la pratique de la danse du cochon, et en créant le Haka Manu (la danse de l’oiseau) permettant à la femme marquisienne, qui demeurait sans possibilité d’expression corporelle selon les âges les plus farouches, de participer à l’action de la communauté renaissante. « Les premières heures de rencontre avec les Européens se sont soldées, pour notre peuple, par deux-cent morts, quelques vieux chants le relatent encore. Terrassé par les maladies nouvelles, imbibé par l'alcool importé par les équipages des baleiniers, qui avaient fait de l'archipel une base, acculturé par une christianisation ravageuse et dédaigné par le colonisateur, le Marquisien a failli disparaître ! Nous sommes des survivants ! Aujourd'hui nous raccommodons notre identité culturelle afin de pouvoir nous imaginer un avenir, tout en préservant notre microsociété et sa vision du monde. ».

Le 23 mai 2002 en pleine campagne électorale un bimoteur Piper PA-34 disparaissait dans l'archipel des Tuamotu. A bord de cet avion qui devait relier les atolls de Kaukura et de Makemo se trouvaient Boris Léontieff, conseillé à l'assemblée de Polynésie et maire de Arue, Arsen Tuairau, Ferfine Besseyre, le pilote Gilbert Kelly, ainsi que Lucien Kimitete, conseiller à l'assemblée territoriale et maire de Nuku Hiva aux Marquises. Le mystère de cette catastrophe aérienne qui a décapité le mouvement autonomiste polynésien reste entier à ce jour. Aucun corps n’a jamais été retrouvé et l’enquête sur les circonstances du crash est officiellement close depuis janvier 2011.