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Ecrivains créolophones de la Martinique : la "révolution" de 1970-90 (2è partie)

Ecrivains créolophones de la Martinique : la "révolution" de 1970-90 (2è partie)

      Il n'est pas exagéré de considérer les deux décennies, celle qui vont de 1970 à 1990, comme une véritable "révolution" s'agissant de l'écriture en langue créole à la Martinique. Celle-ci est liée au fort mouvement de revendication nationaliste qui s'y développa alors, dans le sillage des indépendances africaines (1960) et de l'Affaire de l'OJAM (Organisation de la Jeunesse Anticolonialiste de la Martinique) en 1962-63.

      En effet, des étudiants martiniquais revenus de France avaient placardé en une nuit à travers l'île un manifeste qui réclamait ce que l'on nommait à l'époque "l'autodétermination" et le pouvoir français avait procédé à leur arrestation dès le lendemain et les jours suivants, les transférant en prison dans l'Hexagone. Un procès retentissant s'en était suivi qui avait vu leur libération après tout de même une année entière dans les geôles de ce que beaucoup appelaient encore "la Mère-Patrie". Ces jeunes rebelles proclamèrent pour la première fois l'existence d'une "Nation martiniquaise", possédant sa propre identité et notamment sa propre culture au sein de laquelle la musique bèlè et le créole constituaient des éléments majeurs.

   Si les membres de l'OJAM ne produisirent pas d'œuvre écrite en créole, il est incontestable que leur intérêt pour ce qui était jusqu'alors considéré comme un patois ouvrit la voie aux auteurs créolophones qui, à compter des années 1970, rejetèrent ce qualificatif dépréciatif et l'affirmèrent comme une langue à part entière. Et quelle meilleure preuve pouvait en être donnée de que la coucher sur le papier et de publier des livres en créole ? De même, les victimes de l'Ordonnance de Décembre 1960, disposition scélérate qui permettait de muter en France du jour au lendemain tout fonctionnaire qui avait osé émettre la moindre critique, contribuèrent, eux aussi, à cette promotion de ce que la "mulâtraille" considérait comme un parler de "vié Neg". L'une des victimes, dont nous avons déjà parlé dans l'article précédent, Georges MAUVOIS, fut d'ailleurs le tout premier à sortir le créole du "doudouisme", des poèmes d'amour sirupeux, du "Ba mwen an ti bo" et des fables de LA FONTAINE travesties/traduites en créole. Sa pièce de théâtre, "AGENOR CACOUL" (1966), permit ainsi à notre langue de ne plus se cantonner aux fameuses saynètes des fêtes patronales et de s'engager sur le sentier de la revendication politique

 

NOUVEAUX AUTEURS

 

    Première "révolution" donc : le créole est une langue et non un patois. Deuxième "révolution" : le créole peut et doit servir à exprimer par écrit les souffrances des masses populaires encore enchaînées au monde de "l'Habitation" békée un siècle et demi pourtant après l'Abolition de l'esclavage (1848). Troisième "révolution" : le créole doit disposer de sa propre graphie, de son propre système d'écriture, et ne doit plus calquer l'orthographe de la langue français comme ce fut le cas au cours des deux siècles précédents. Cette dernière, dite "étymologique", parce qu'elle cherche à écrire chaque mot créole à partir de son étymon (origine) française ne fut cependant jamais unifiée ou codifiée pour la raison que ceux qui l'utilisaient ne considéraient pas le créole comme une langue à part entière et utilisaient cette dernière à des fins ludiques. Elle se heurtait d'ailleurs aux mots qui n'étaient pas d'origine français que chaque auteur écrivait alors à sa manière. Par exemple, ce que nous écrivons aujourd'hui "ladja" (danse-combat d'origine africaine) avait les graphies suivantes : "laghia", "laguia" ou encore "lagghia".

   Et Jean BERNABE vint !

   Si en Haïti, dès 1945, deux pasteurs protestants américains, McConnell et Laubach, avaient traduit la Bible en créole haïtien sous le titre de "BIB-LA", promouvant la toute première graphie non-étymologique, celle-ci n'était pas connue dans les Petites Antilles et en Guyane lorsque le jeune agrégé de grammaire et docteur d'Etat en linguistique, Jean BERNABE, en proposa également une dans son monumental (3 tomes, 1.500 pages) ouvrage, "FONDAL-NATAL. GRAMMAIRE COMPAREE DES CREOLES GUADELOUPEEN ET MARTINIQUAIS",reproduction de sa thèse de doctorat soutenue en 1975. D'ailleurs, les deux pasteurs américains en question n'étant pas des linguistes, leur système graphique dû être revu par deux linguistes haïtiens L. FAUBLAS et C-F. PRESSOIR en 1950 et cette graphie dite de l'ONAAC fut utilisée jusqu'en 1975.

   Ainsi, les nouveaux auteurs créolophones des années 1970 et suivantes, aux Petites-Antilles et en Guyane, empruntèrent d'emblée le système-BERNABE, plus connu sous le nom de système-GEREC du nom du groupe de recherches que K dirigea vingt-cinq ans durant à la Faculté des Lettres et Sciences humaines de l'ex-Université des Antilles et de la Guyane. Acronyme qui signifie : Groupe de Recherches en Espace Créole. Système qui sera adopté par la Martinique, la Guadeloupe, la Guyane, Sainte-Lucie et la Dominique et subira plusieurs remaniements par la suite.

 

CREOLE, LANGUE DU PEUPLE

 

    Ces nouveaux auteurs (MONCHOACHI, Joby BERNABE, Raphaël CONFIANT, Térez LEOTIN, Georges-Henri LEOTIN, Serge RESTOG, JALA, Daniel BOUKMAN etc.), sans faire partie d'aucun mouvement politique, considéraient le créole comme la langue du peuple martiniquais en lutte pour la reconnaissance de son identité et sa possible émancipation politique.Ils furent les premiers auteurs martiniquais à avoir publié des livres d'abord en créole avant, au fil du temps, de passer au français. Jusque-là, c'était l'inverse : on bâtissait une œuvre en français et à côté, presque à ses moments perdus, on écrivait quelques fables ou quelques poèmes gentillets en créole.  Cela correspondait, chez les moins aliénés, à l'idée que puisque nous avions deux patries (une grande patrie : la France et une petite patrie : la Martinique), nous avions aussi deux langues (une grande : le français et une petite : le créole). Cette idée avait, en Guadeloupe, était théorisée par l'ACRA (Académie Créole Antillaise) dès les années 1950-60 par des auteurs créolophones comme Gilbert de CHAMBERTRAND, Bettino LARA et Germain WILLIAM.

   Avec les nouveaux auteurs créolophones martiniquais, le créole se voyait érigé au statut de "langue nationale" et d'outil pour la "libération nationale", mais sans tomber pour autant dans la littérature-tract, la littérature de propagande comme on en avait des exemples dans ce qu'à l'époque, on appelait le Monde communiste. En effet, pour la plupart poètes, ils se mirent en quête de ce qu'Edouard GLISSANT appellera, dans "LE DISCOURS ANTILLAIS" (1981), "la poétique du créole" ou "la poétique créole". En clair, ils refusaient la facilité du créole oral à laquelle avaient souscrit leurs prédécesseurs et s'efforçaient de travailler la langue pour en faire une langue écrite de plein exercice, bien conscients que la littérature ne saurait être une simple reproduction de l'oralité (parole quotidienne) ni même de l'oraliture (contes, proverbes, titim, chansons etc.).

   Sans forcément théoriser leur pratique, ces auteurs cherchaient à bâtir une vraie littérature en créole.

 

OEUVRES FORTES

 

   On ne le sait pas assez, mais après Aimé CESAIRE, il n' eut pratiquement plus aucun poète martiniquais de talent en langue française (mis à part Henri CORBIN, Guadeloupéen installé à la Martinique et y ayant passé l'essentiel de sa vie d'adulte). La génération de poètes post-césairiens fut donc créolophone avec deux figures majeures : MONCHOACHI et Joby BERNABE. Le premier fut, dans l'émigration antillaise, le fondateur du tout premier journal martiniquais entièrement en créole, "DJOK" (1977-78)qui sera suivi au pays, avec d'autres militants du créole, par "GRIF AN TE" qui dura 4 ans (1979-1983) et sortira 52 numéros. Avec plusieurs recueils de poèmes, parmi lesquels "BEL BEL ZOBEL", "MANTEG"  inaugurera une poésie à la fois enracinée dans cette fameuse "poétique créole" évoquée plus haut, naviguant entre recours aux images de la langue et inventivité personnelle au point, parfois, d'être difficile d'accès.

   Le second, Joby BERNABE, est avant tout un "diseur" c'est-à-dire un héritier des vieux conteurs des veillées mortuaires, mais un héritier audacieux qui s'écartera de la simple reprise des cycles de Konpè Lapen et Konpè Zanba ou encore de Ti Jan Lorizon pour créer une parole neuve en prise sur la réalité moderne. Par exemple, il détournera la fameuse expression misogyne "Fout fant fes fanm Fodfwans fann fon" en un vibrant hommage à la femme martiniquaise : "Fout fanm fè tan fè fò lè yo fò". En spectacle, Joby BERNABE captivera son auditoire, faisant ainsi rendre les armes aux créolophobes les plus endurcis. Il publiera ses textes sous forme de recueils parmi lesquels...

   A la même époque, Raphaël CONFIANT, qui fut membre de l'équipe du journal crélophone "Grif An Tè", écrira le tout premier roman jamais écrit en créole martiniquais : "Jik dèyè do Bondyé' (1979). Puis, continuant sur sa lancée publiera trois autres œuvres romanesques : "Bitako-a" (1985), "Kod yanm" (1986) et Marisosé" (1987). Il sera aussi le premier auteur, tous pays créolophones confondus, à utiliser un "pan-créole" c'est-à-dire un créole enrichi lexicalement et plus rarement syntaxiquement d'autres dialectes. Si les textes de CONFIANT sont majoritairement rédigés en martiniquais, on y trouvera aussi nombre de mots et surtout d'expressions idiomatiques guadeloupéennes, haïtiennes, guyanaises et même réunionnaises. Cela déroutera les lecteurs à une époque où l'enseignement du créole à l'école n'existe pas encore et où il est balbutiant à l'Université.

   A sa suite, deux autres romanciers créolophones, Térez LEOTIN et Georges-HENRI LEOTIN, publieront des textes dénotant leur grand talent littéraire et démontrant que progressivement la langue créole était en train d'accéder à la littérarité, ce que Jean BERNABE aimait à appeler "la souveraineté scripturale". Lespri Lanmè  (1990) de Térez LEOTIN fut ainsi finaliste du Prix Carbet de la Caraïbe (dont Edouard GLISSANT était le président) face à "Chronique des sept misères" de Patrick CHAMOISEAU qui l'emporta, roman dont on sait qu'il remporta un grand succès en France et inaugurera l'ère de la Créolité francophone. En effet, les analystes oublient trop souvent ou alors ignorent que les textes en créole des Joby BERNABE, MONCHOACHI, R. CONFIANT en Martinique ou Sony RUPAIRE, Hector POULLET ou Max RIPPON en Guadeloupe, déploieront une thématique et certains procédés stylistiques qui seront repris une décennie plus tard par le Mouvement de la Créolité. Cette Créolité créolophone, passée généralement sous silence, est spectaculairement marquée par le sous-titre de la revue "MOUCHACH" dirigée par H. POULLET et intitulée "Bulletin de la Créolité". Cela en 1978 alors que l'"ELOGE DE LA CREOLITE" date de ...1989.

   Georges-Henri LEOTIN, quant à lui, développe une œuvre discrète mais profonde (quoi de plus normal puisqu'il fut professeur de philosophie ?), enracinée dans sa terre du François, ses habitants, sa mer, ses mornes, un peu à la manière de ce que fit Joseph ZOBEL pour le Diamant dans "DIAB-LA". Dans "Mango vet" (2005), "Bèlè li Sid" (2010) ou encore"Anba twa bwa-a", il nous donne à lire un créole travaillé, nourrie de mots et d'expressions basilectales, qui est un régal de lecture et fait la langue accéder à une forme de lisibilité qui lui faisait défaut jusque-là. Trois autres auteurs complètent ce tableau de ce que l'on a appelé "la révolution créolophone" : Serge RESTOG, Judes DURANTY, Daniel BOUKMAN et JALA. Grâce à des textes riches et bien enlevés, ils ont réussi à conquérir un lectorat fidèle, chose qui faisait quelque peu défaut à leurs prédécesseurs. RESTOG a l'art de manier les images de l'oraliture, DURANTY celui de raviver la mémoire des choses simples et des gens d'antan, BOUKMAN développe un théâtre à la fois politiquement engagé et satirique qui est fort percutant et JALA sait trouver les mots qui nous touchent pour exprimer les émotions et les sentiments.

   Le prochain article sera consacré à la "nouvelle" génération. Nous disons "nouvelle" et pas "jeune" car contrairement à la plupart des littérature du monde, les générations ne se succèdent pas automatiquement. Plus de deux décennies séparent, par exemple, BOUKMAN de JALA dont nous venons de parler. Cela est du à la situation de diglossie, un auteur pouvant décider d'écrire en créole à un âge avancé et donc se retrouver avec des auteurs beaucoup plus jeunes que lui. C'est aussi le cas dans la "nouvelle génération" : presque trois décennies séparent Hughes BARTHELERY d'une part et Roland DAVIDAS et Jean-Marc ROSIER de l'autre. Romain BELLAY, le romancier, se situant, lui, entre les deux. Cette troisième vague d'écriture créolophone comporte beaucoup plus d'auteurs que les précédentes et il ne sera évidemment pas possible de les passer tous en revue : Eric PEZO, Roger EBION, Georges de VASSOIGNE, Jean-François LIENAFA etc...

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