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Ecrivains créolophones de la Martinique : les précurseurs (1è partie)

Ecrivains créolophones de la Martinique : les précurseurs (1è partie)

      Peu de gens le savent, mais la langue créole est née de "manière éruptive" (Ralph LUDWIG) c'est-à-dire en une cinquantaine d'années, entre 1625, moment où pour la première fois Français et Anglais mettent le pied dans l'archipel des Antilles, très exactement à Saint-Christophe (aujourd'hui St-Kitts) et 1660-70, moment où commence la société dite "d'habitation" fondée sur la canne à sucre et l'esclavage des Noirs.

     Eruptive parce que généralement les langues mettent plusieurs siècles pour se former alors qu'aux Antilles, en ce début du XVIIe siècle, il y avait une urgence communicative : il fallait que les Kalinagos, les Français et les Africains puissent se comprendre. Le créole est alors apparu pour mettre un terme à cette cacophonie linguistique. Autant dire qu'il fut la création commune des Kalinagos, des Français et des Africains, cela à une époque ou ces trois groupes étaient sensiblement égaux démographiquement parlant, avant donc__répétons-le__le règne de la canne à sucre.  Si le créole est devenu la langue de la période tri-séculaire de l'esclavage, il est né avant celle-ci.

   C'est aussi une langue orpheline qui a subi quatre reniements parentaux : devenus Békés, c'est-à-dire riches planteurs, à la fin du XVIIe siècle, les colons français vont le qualifier de "jargon des Nègres" ; au siècle suivant, le XVIIIe donc, ce sera autour du nouveau groupe créé par l'union forcée des hommes blancs et des esclaves noires, le groupe "mulâtre" ou "hommes de couleur libres", à rejeter le créole ; puis, au XIXe siècle, après l'abolition de l'esclavage en 1848 ce sera au tour des Nègres de tourner le dos au créole, le français leur apparaissant comme un moyen, par le biais de l'école, d'échapper à l'emprise du Béké ; enfin, au XXe siècle, les derniers arrivés (après l'abolition de 1848) et qui s'étaient intégrés grâce au créole à savoir les Indiens, les Chinois et les Syro-libanais vont, eux aussi, suivre le même chemin.

    Langue quatre fois orpheline donc, mais que tout le monde ne cessera jamais de parler. Et cela jusqu'à nos jours !

    Cette naissance éruptive, ces reniements successifs n'ont pas empêché que le créole devienne la langue maternelle de tous les Martiniquais, y compris les Békés, de 1660/70 à...1950. Elevés par des "das" (nounous) créolophones unilingues, les petits Békés avaient comme première langue le créole tout comme les enfants nègres. Le basculement linguistique a commencé donc à s'opérer à partir du milieu du XXe siècle, moment où, lentement mais inexorablement, le français prend la place de langue première d'abord dans les classes "mulâtres", la bourgeoisie de couleur, puis chez les autres classes, toujours sans que ceux qui passent au français cessent pour autant de parler créole. Simplement, le créole devient chez ces locuteurs une langue seconde. Le processus s'est aggravé au tournant du XXIe siècle, mais c'est une autre histoire...

 

L'ECRIT EN CREOLE

 

     De même que le créole est né très vite (environ 50 ans), il a été écrit également très vite : à peine un siècle après sa naissance soit vers le milieu du XVIIIe siècle. Là encore, c'est quelque chose de peu commun puisque les langues mettent, le plus souvent, des siècles avant d'accéder à l'écrit. Le premier texte littéraire en créole est daté, en effet, de 1754, et est dû à un Blanc créole de Saint-Domingue, Duvivier de LA MAHAUTIERE : c'est le célèbre poème chanté "Lisette quitté la plaine" que Jean-Jacques ROUSSEAU mit en musique ou plutôt dont il écrivit la partition. Revoyons les dates : 1660/70, le créole est constitué comme langue à part entière ; 1754, le premier écrit en créole apparaît. Tout cela relève indéniablement du précipité historique et la langue portera forcément les stigmates. Si l'on comparer cette langue à un être humain, c'est comme si le créole était un bébé prématuré né à 6 mois au lieu de 9. Cela n'est pas là un handicap rédhibitoire et n'entraîne pas de conséquences graves à condition qu'on mette le bébé sous couveuse, qu'on le soigne, qu'on le chouchoute, et dès lors, devenu grand, il peut devenir champion du monde de 100 mètres. Or, nous venons de le voir, loin de mettre le créole sous couveuse, ses différents géniteurs et locuteurs n'ont eu de cesse de le mettre sous l'étouffoir !

   C'est donc miracle que la langue ait pu survivre durant 4 siècles dans un tel état de désamour.

   Sinon rien d'étonnant à ce que les premiers à coucher le créole sur le papier furent les Békés ou Blancs créoles. En effet, à la fin du XVIIe siècle, lorsqu'ils renieront la copaternité du créole, sera publié le fameux Code Noir (1685) qui interdit formellement aux maîtres d'apprendre à lire et à écrire à leurs esclaves. Mais le seul fait d'écrire dans cette langue trahit cette copaternité ! Dans le Saint-Domingue d'avant la Révolution française (1789), il y eut de nombreux recueil de poèmes ou de chansons écrites par eux en créole et même une traduction de la pièce de théâtre de ROUSSEAU, Le Devin du village. La plupart de ces textes ont été perdus dans la tourmente de la guerre napoléonienne visant à rétablir l'esclavage. NAPOLEON fera même faire des proclamations en créole qui sont les seuls et uniques textes juridiques français dans cette langue.

 

LES TEXTES PRECURSEURS EN MARTINIQUE

 

   Peu de gens savent aussi que les différenciations dialectales d'aujourd'hui (créole martiniquais, guadeloupéen, saint-lucien, guyanais etc.) sont relativement récentes et que jusqu'au milieu du XIXe siècle, il n'est pas facile d'identifier l'origine d'un texte. C'est le cas du tout premier livre en créole martiniquais écrit par le Béké François MARBOT en 1844 :Les Bambous. Fables de La Fontaine travesties en patois créole par un vieux commandeur. Chez lui, par exemple, le "tini" qui, aujourd'hui, nous paraît comme spécifique au guadeloupéen ou le "to" spécifique au guyanais sont omniprésents. MARBOT va continuer une tradition de traduction en créole des Fables de LA FONTAINE commencée avec Louis HERY (1828) à l'île de la Réunion et qui connaîtra un vif succès jusqu'à aujourd'hui puisqu'un auteur comme Hector POULLET publiera, en 2007, avec Sylviane TELCHID, Zayann (2000 et 2002). Entre ces deux dates, il y aura donc MARBOT (Martinique), Paul BAUDOT (Guadeloupe, 1860), Alfred de SAINT-QUENTIN (Guyane, 1874), Georges SYLVAIN (Haïti, 1905) etc...La fable est d'ailleurs à ce jour la seule véritable tradition d'écriture en langue créole. 

 

FAB' COMPE ZICAQUE

 

    Le deuxième livre en créole martiniquais (nous disons bien "livre" et non "texte" car dans les journaux on trouvera régulièrement des contes ou des petits textes satiriques en créole dès que la presse écrite prendra son essor) est encore un livre de fables, mais son auteur Gilbert GRATIANT va, pour la première fois, s'écarter du modèle lafontainien. Il ne se contentera pas de créoliser LA FONTAINE comme ses prédécesseurs, mais domiciliera les fables en terre créole, dans la culture créole. Et cela dès le titre puisque "Compè Zicaque" est un surnom martiniquais de l'époque et chez GRATIANT, plus de loup ou de renard, mais des mangoustes ou des manicous.

   L'auteur nous croquera avec talent des scènes de la vie locale avec une tendresse non feinte pour le petit peuple et un maniement de l'arsenal rhétorique du créole (métaphores, métonymies, comparaison etc.) assez étonnants pour quelqu'un qui passera l'essentiel de sa vie d'adulte en France où il fut professeur d'anglais. A noter que Gilbert fut le frère de Georges GRATIANT, le maire communiste de la ville du Lamentin dans l'immédiat après-deuxième guerre mondiale. Gilbert a produit également une œuvre abondante en français, mais d'une fracture trop classique pour pouvoir exister face à une poésie d'inspiration surréaliste comme celle de son contemporain Aimé CESAIRE.

 

AGENOR CACOUL

 

       Le troisième livre (partiellement) en créole martiniquais est une pièce de théâtre, "AGENOR CACOUL" (1962), due à Georges MAUVOIS, lui aussi membre important du Parti communiste martiniquais à une époque où la canne à sucre était encore reine et où ce parti défendait le prolétariat des coupeurs de canne et amarreuses. Pièce bilingue qui met en scène la diglossie (le fait que créole et français se partagent les tâches communicatives de manière inégalitaire), elle fait le portrait d'un maire noir véreux, au service de la caste békée, CACOUL, qui tente par tous les moyens de contrecarrer une de ces grèves rituelles du début de la récolte de la canne (en janvier donc). Békés et Nègres s'expriment alternativement en créole et en français selon les circonstances, mais pour la première fois, le créole sera utilisé à l'écrit pour exprimer une revendication politique. "AGENOR CACOUL" est une pièce "engagée" au sens qu'avait ce terme dans les années 60-70 c'est-à-dire qu'elle rejette l'art pour l'art et cherche à transmettre un message politique. On est loin des poèmes d'amour et des fables dans lesquels l'écrit en créole s'était exercé jusque-là.

   Puis, viendra Marie-Thérèse LUNG-FOU et ses poèmes satiriques en créole qui connaîtront un réel succès en dépit de la créolophobie quasi-viscérale de la société martiniquaise de l'époque, du moins de la fraction de cette dernière qui sait lire ou qui a accès à la culture livresque. Tous ces auteurs__MARBOT, GRATIANT, MAUVOIS (le seul encore en vie) et LUNG-FOU__sont donc les précurseurs de l'écriture en créole martiniquais et ce qui d'emblée est notable chez eux est le fait qu'ils utilisent la graphie étymologique, celle qui est inspirée du français. Plus tard, beaucoup plus tard, MAUVOIS passera à la nouvelle graphie, phonologique, créé par Jean BERNABE en 1975. Ils auront en tout cas ouvert la voie à la nouvelle génération, celle de ce que l'on peut appeler la révolution créolophone des années 1970-90 qui verra l'éclosion d'une multitude d'auteurs : MONCHOACHI, Joby BERNABE, Raphaël CONFIANT, Térez LEOTIN, Georges-Henri LEOTIN, Serge RESTOG, JALA, Roland DAVIDAS, Jean-Marc ROSIER, Romain BELLAY, Hughes BARTELERY, Judes DURANTY, Roger EBION, Daniel BOUKMAN et tant d'autres...

                                                                                         (à suivre)

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