Accueil

ÉDUCATION : LE CRÉOLE FAIT SES CLASSES EN FRANCE

par Pauline Fréour

Depuis la rentrée 2008, une poignée de lycéens de deux établissements dIle-de-France suivent des cours de créole. Cette expérimentation menée par le ministère de lEducation nationale est le fruit dun long travail engagé par un petit collectif. Lequel nentend pas en rester là.

Depuis le début de lannée scolaire, Jean-Pierre Chaville se rend, chaque mercredi après-midi, au lycée Paul Eluard de Saint-Denis. Cet ingénieur de 41 ans, guadeloupéen, y retrouve 9 lycéens (8 secondes et un première) pour un cours de créole. Hormis un élève, contraint par ses parents, les jeunes, originaires de Guadeloupe ou de Martinique pour la plupart, voire dHaïti et de Guyane, suivent ce cours de leur plein gré. « Par curiosité pour la langue de leur culture », explique lenseignant. Une routine scolaire qui peut paraître anodine mais qui tient lieu, pour les défenseurs de cette langue, de révolution.

Jusquà récemment en effet, lenseignement du créole au sein de l'Education nationale était réservé aux seuls départements dOutre-mer où la langue régionale est pratiquée -Martinique, Guadeloupe, Guyane et Réunion. Le travail de lobbying mené depuis 2004, notamment par le Collectif pour le créole au bac dans lhexagone (cinq personnes, dont M. Chaville), a néanmoins abouti en 2007 à la création dune épreuve obligatoire de créole au baccalauréat pour les élèves de France métropolitaine.

Problème : aucun cours navait été prévu en parallèle dans les établissements pour accompagner les candidats. « Avec Tony Mango, un autre membre du collectif qui enseigne également dans le milieu associatif, on retrouvait parfois ces lycéens dans les cours du soir ou du week end », se souvient Jean-Pierre Chaville. Mais « ces associations ne sont pas le lieu idéal pour préparer une épreuve du bac ».

{{Improvisation}}

Et puis, cette année, M. Mango et lui ont été contactés, « un peu en catastrophe », par le ministère de lEducation nationale à la rentrée pour enseigner, à titre dexpérimentation, à deux classes de secondes. Une bonne nouvelle, mais il a fallu improviser. « Pour linstant, on na aucune consigne », reconnaît Jean-Pierre Chaville. Cet habitué du milieu associatif, où il donne des cours depuis plus de dix ans, na certes pas eu de mal à mettre au point un cours dinitiation. Mais, « si lexpérience devait se poursuivre en première et en terminale (comme le prévoît un communiqué de la Délégation interministérielle pour légalité des chances des Français à lOutre-mer NDLR), il faudra mettre en place une vraie organisation, pérenne ».

Cela signifie notamment élaborer un programme adapté au public hexagonal, où élèves dorigine antillaise côtoient Réunionnais et métropolitains, et former des enseignants, donc ouvrir des postes supplémentaires au Capes. Pour linstant, les deux enseignants, qui ont tous deux une occupation professionnelle autre, donnent des cours sur leur temps personnel. Or, constate Jean-Pierre Chaville, lépreuve séduit de plus en plus de bacheliers. « Trente-cinq élèves se sont inscrits en France hexagonale à lépreuve obligatoire en 2007, et 40 en juin 2008 ».

{{Toujours plus}}

Ces avancées sensibles ne satisfont pas, néanmoins, le collectif. « Il y a encore les épreuves facultatives que nous navons pas obtenues », rappelle Tony Mango, lautre créolophone recruté par le ministère de lEducation nationale pour enseigner à des secondes et des terminales au lycée Léon Blum de Créteil. Un enjeu de taille, car, selon lui, « cest en général le premier choix des jeunes, compte tenu du faible risque » que représente lépreuve sur la moyenne du candidat au bac. « Sils ouvrent loption facultative, les demandes vont exploser », prédit celui qui est aussi directeur de lUnion départementale des MJC du Val de Marne.

Décidé à obtenir gain de cause sur ce point, le collectif envisage désormais dengager « une procédure devant le tribunal administratif ». « On a envoyé un courrier au ministère de lEducation nationale qui nous a répondu que loption facultative ne pouvait se faire que dans les territoires où la langue est en usage », explique M. Mango. « Mais ce discours-là, nous ne pouvons pas laccepter, parce que cela signifierait que la langue créole nest pas en usage dans lhexagone ! Or, on pourrait créer un cinquième département rien quavec la population antillaise de la région parisienne. Cest ne pas tenir compte de la réalité, de la vitalité de la langue et de la culture ».

Lheure reste donc à la mobilisation, dautant que lintroduction en juillet dans la Constitution française de larticle 75-1, qui range les langues régionales parmi le « patrimoine de la France », a ouvert de nouvelles perspectives. « Il devrait en principe y avoir lannée prochaine une loi-cadre sur la question des langues régionales », rappelle Tony Mango. « Cest pourquoi il nous faut absolument avancer sur le sujet, pour que le créole ne se retrouve pas le dindon de la farce ». Autrement dit : « Quil ne soit pas le bwabwa au carnaval des autres ».

Pauline Fréour

Source: RFO.fr

Pages