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En Haïti, deux rapports révèlent le système de corruption mis en place par l'ex-président Aristide

Par Jean-Michel Caroit
En Haïti, deux rapports révèlent le système de corruption mis en place par l'ex-président Aristide

Deux rapports officiels décrivent, preuves à l'appui, le système de corruption qu'avait mis en place l'ancien président Jean-Bertrand Aristide, exilé en Afrique du Sud. Les détournements de fonds ont porté sur au moins 55 millions de dollars, selon ces enquêtes engagées à la demande du gouvernement provisoire de Port-au-Prince, au pouvoir depuis le renversement de M. Aristide en février 2004.

"L'Etat haïtien dispose d'un ensemble de preuves pour attaquer en justice les personnes impliquées dans ces fraudes graves, en particulier le commanditaire principal de ces crimes, Jean-Bertrand Aristide" , souligne l'ancien sénateur Paul Denis, qui préside la commission d'enquête administrative.

Selon cette commission, le secrétariat de l'ex-président a tiré plus de 19 millions de dollars auprès de la banque centrale sans justificatifs. Ces sommes ont abouti sur des comptes de sociétés fictives telles que VJLS Computer Services ou Quisqueya Store. Le rapport de l'Unité centrale de renseignement financier (Ucref) confirme qu'une partie des fonds détournés alimentait la Fondation Aristide pour la démocratie, créée par l'ancien président avec le soutien de plusieurs parlementaires noirs américains.

Les entreprises publiques étaient mises à contribution. Ainsi 11 millions de dollars ont été détournés des caisses de la compagnie de téléphone Teleco. Les dépenses non justifiées de l'Autorité portuaire nationale (APN) avoisinent les 4 millions de dollars. Autre mécanisme utilisé : l'exonération de droits de douane au profit de prête-noms, souvent des importateurs de riz proches du régime. Par le biais de la Fondation Aristide, une partie des sommes détournées servait à financer les "oeuvres sociales" de la présidence ou était distribuée aux "organisations populaires", les milices du régime qui ont sombré dans le trafic de drogue et dans la criminalité.

La justice américaine enquête, de son côté, sur les liens entre l'ancien président et les trafiquants de drogue, qui ont transformé Haïti en une importante plaque tournante du trafic de cocaïne. Lors du procès de Serge Edouard, l'un des gros bonnets du trafic, qui s'est ouvert fin juillet à Miami, l'ancien responsable de la sécurité du palais national, Oriel Jean, n'a pas directement mis en cause l'ex-président. Mais il a déclaré que Serge Edouard avait versé de l'argent à la Fondation Aristide. Jacques Kétant, un autre trafiquant haïtien, condamné en 2004 aux Etats-Unis à vingt-sept ans de prison, a affirmé qu'il avait versé des centaines de milliers de dollars à l'ancien président pour faire atterrir de petits avions chargés de poudre blanche près de Port-au-Prince.

Quatre ONG ont lancé une "pétition citoyenne" réclamant "la mise en accusation immédiate de Jean-Bertrand Aristide pour crimes et dilapidation des caisses publiques" . "Le bilan de l'"opération Bagdad", lancée en septembre 2004 par des bandes armées réclamant le retour au pouvoir de Jean-Bertrand Aristide, est de 1 031 morts, près de 200 viols et une dizaine de kidnappings par jour" , dénoncent ces ONG, féministes et altermondialistes.

Ces mises en cause surviennent alors que la Famille Lavalas, le parti de l'ancien président, est divisée sur la participation aux prochaines élections, prévues pour octobre et novembre. Une faction modérée souhaite participer, mais les fidèles de l'ancien président posent comme condition préalable son retour en Haïti et la libération des "prisonniers politiques" , les responsables de l'ancien régime arrêtés.

Le think tank (cercle de réflexion) International Crisis Group vient d'émettre des doutes sur la possibilité d'organiser des élections crédibles dans deux mois. "Accepter des élections formelles, sans substance, pourrait conduire Haïti au statut d'Etat failli permanent, risquant de passer sous la coupe des réseaux criminels et de trafiquants de drogue" , met en garde cette institution basée à Bruxelles.

Lors d'une récente conférence à Saint-Domingue, le responsable de la mission des Nations unies en Haïti (Minustah), le Chilien Juan Gabriel Valdès, a souligné que les 7 600 casques bleus ont largement neutralisé les bandes d'anciens militaires et porté des coups sévères aux principaux gangs se réclamant de M. Aristide, tout en demandant aux Nations unies de se préparer "à rester dix ans en Haïti" .

Depuis qu'elle a changé de chef, il y a une dizaine de jours, la police est plus visible dans les rues de Port-au-Prince. Mario Andrésol, son nouveau patron, avait dû s'exiler sous le gouvernement de M. Aristide à la suite de menaces de mort pour avoir dénoncé la corruption dans la police. Le nombre d'enlèvements a diminué depuis une semaine, et les activités commerciales ont repris timidement dans la capitale. Mais la peur, qui a fait fuir des milliers de familles, est toujours présente.

Jean-Michel Caroit