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Entretien avec Ella Habiba SHOHAT

Marie-Noëlle RECOQUE-DESFONTAINES
Entretien avec Ella Habiba SHOHAT

Ella Habiba SHOHAT est Israélienne née de parents juifs irakiens. Elle vit et enseigne aux Etats-Unis. Ella Habiba SHOHAT se sent et se revendique autant arabe que juive et prend la défense des identités multiples. Elle a consacré  un essai aux  juifs orientaux ou « misrahim», qu’elle appelle aussi, juifs arabes : «Le sionisme du point de vue de ses victimes juives» (La Fabrique, 2006).  Ella Habiba SHOHAT est aussi une spécialiste de l’œuvre de Frantz FANON

 

M-NR. : Dans votre essai, vous faites de nombreuses références à Frantz FANON. Ces rappels retiennent forcément l’attention d’un lecteur antillais. Qu’apporte la réflexion de FANON à l’analyse de la situation des juifs arabes en Israël. ?

 

Ella Habiba SHOHAT : La pensée de Frantz FANON a été d’une importance capitale pour ma propre pensée. FANON a dégagé un espace de réflexion permettant d’apporter un éclairage à la question de la diaspora noire par analogie et en relation avec la place donnée aux juifs dans le système antisémite européen et par la suite en relation avec la place donnée aux arabes dans le système colonial français. J’ai observé comment le discours de FANON concernant les troubles psychiques des noirs colonisés pouvaient s’appliquer aux troubles des juifs orientaux en Israël. J’ai trouvé chez FANON un langage et une méthodologie aptes à rendre compte des questions ayant trait aux crises d’identité provoquées par le système euro-centré d’éducation ainsi que par le dispositif culturel mis en œuvre en Israël. Il était habituel pour les mouvements revendicatifs «misrahi» (juifs originaires des pays arabes), par exemple les Blacks Panthers, en Israël, dans les années 70, de parler de discriminations économique et sociale mais jamais, on n’évoquait les problèmes liés aux traumatismes psychiques, c’est ce qui m’a intéressée chez FANON. Mon livre écrit en anglais « Taboo, memories, Diasporie voices » (Duke University Presse) contient un essai sur FANON. Un de ses aspects essentiels concerne la manière dont FANON parle des juifs et des arabes par rapport à sa réflexion concernant les noirs et je montre comment les analogies qu’il fait, évoluent au fur et à mesure de ses déplacements de la Martinique vers la France,  puis de la France vers la Tunisie et l’Algérie. Certaines de ses réflexions ont valeur de prophéties, notamment quand il explique que le colonialisme français en Algérie s’attache, pour mieux régner, à opposer juifs et musulmans alors que les juifs sont depuis des siècles partie intégrante du peuple algérien, et qu’il invite juifs et musulmans, les enfants d’une même terre, à ne pas tomber dans le piège tendu de la division. Je trouve les idées de FANON très utiles aussi pour comprendre certaines aliénations typiques des groupes racialisés et discriminés, comme les juifs arabes en Israël.

 

M-NR. : Fanon est-il lu en Israël ?

 

E.H. SHOAT. : L’essai, « Les damnés de la terre », n’a été traduit en hébreu qu’en 2005 et parce que je suis connue pour avoir étudié FANON dans le contexte israélien, l’éditeur m’a demandé d’en rédiger la préface. Je note que si FANON se voit gratifié d’une certaine reconnaissance en Israël, aujourd’hui, c’est seulement parce qu’il a été légitimé dans les circuits intellectuels prestigieux du monde anglophone, sans que ne soit d’ailleurs vraiment posée la question des politiques de traduction. FANON n’a pas été traduit dans le cadre des débats anticolonialistes fondamentaux, il l’a été dans un contexte de réflexion postcoloniale. La traduction des « Damnés de la terre » est arrivée dans un contexte anachronique où le discours postcolonial n’avait que peu de rapport avec celui des textes anticolonialistes fondamentaux.

M-NR.: Vous avez été critiquée en Israël. Pourquoi ?

 

E.H SHOHAT. : En 1989, dans mon premier livre, consacré au cinéma israélien, je me suis déclarée d’accord avec un certain nombre de critiques faites par les Palestiniens et j’ai essayé aussi de démonter l’idée laissant penser que l’histoire juive serait monolithique. J’ai essayé de créer un espace où il aurait été possible de réfléchir aux différentes composantes de l’histoire juive, compte tenu des origines variées des juifs. Le fait de reconsidérer le discours euro-centré de mise en Israël, pouvait, selon moi, s’appliquer aussi à d’autres champs de connaissances. A l’époque, personne n’envisageait les effets négatifs du sionisme sur les juifs du Moyen-Orient, la question était considérée comme hors sujet. Il m’est arrivé, parfois, d’être critiquée, aussi, aux Etats-Unis, où mes écrits suscitaient un certain malaise chez des gens de gauche. J’ai considéré leur effort de délégitimer mon travail comme un signe d’intérêt. On considérait, à tort, mon essai comme une idéalisation de l’histoire des juifs dans les pays arabes et musulmans, alors que je visais à démystifier l’auto-idéalisation ethnocentrique du récit sioniste, sans glorifier pour autant le nationalisme arabe ni les juifs arabes eux-mêmes.

 

M-N.R. : Comment envisagez-vous l’avenir en ce qui concerne le conflit israélo-palestinien ?

 

E.H. SHOHAT : Aucune solution ne sera viable si on ne prend pas en compte la question des réfugiés. On ne peut pas occulter l’histoire. Dans mes écrits, j’ai montré comment une victime peut aussi devenir un oppresseur. Qu’est-ce que cela a représenté pour les réfugiés, que les juifs de l’Europe de l’Est, les victimes de l’antisémitisme, se considèrent aujourd’hui comme des représentants au Moyen Orient de la civilisation européenne  et comme sauveurs des autres civilisations, alors qu’ils savent si peu de choses du monde arabe et n’envisagent pas véritablement de dialoguer. Le complexe de supériorité de ceux qui avaient été eux-mêmes jugés inférieurs par le discours antisémite en Europe, leur a fait manquer un rendez-vous avec les arabes palestiniens (musulmans, chrétiens, juifs) avec lesquels ils auraient pu créer un état multiculturel. Pour résoudre le conflit israélo-palestinien, il faut reconsidérer les questions politiques, économiques et militaires mais il faut aussi revoir les idéologies, les comportements, les représentations et les discours. Comme l’on dit certains « misrahim » - et il y avait parmi eux des sionistes convaincus comme le mouvement « Tzionut le-Ma’an Shivion » ou « Le sionisme pour l’égalité » dans les années 70 - la paix ne sera pas possible sans respect envers « l’Orient » sous tous ses modes, que ce soient les « misrahim », les Palestiniens ou les peuples arabes musulmans voisins. Une fois vaincue la paralysie de l’imagination, Israël pourra devenir l’Etat de tous ses citoyens. La vraie démocratie ne sera pas faite d’un multiculturalisme vide, qui ne fait que glorifier la diversité des couleurs de peau dans le pays. L’idéologie « eux » contre « nous » a contaminé jusqu’aux « misrahim » eux-mêmes, d’autant plus que la mémoire de la symbiose judéo-islamique et la connaissance de l’arabe s’estompent avec les générations. Mais Israël reste un pays où les « misrahim » activistes continuent à lutter non seulement contre l’hégémonie ashkénaze mais aussi contre les « misrahim », qui s’alignent sur la désastreuse politique israélienne. Les « misrahim » critiques, minoritaires certes, espèrent un avenir différent au-delà des frontières politiques et culturelles de l’Orient et de l’Occident. Avec d’autres voix juives en Israël, ils refusent le langage de la violence. Est-il possible de dépasser le sentiment corrosif du bon droit, qui incite les Israéliens à ne considérer que la souffrance juive ? Saurons-nous composer une autre chanson que l’éternel auto-apitoiement du vieux « le monde entier est contre nous »? Pourrons-nous voir au-delà des paradigmes narcissiques qui nous rendent aveugles au malheur de ceux que nous avons piétinés sur notre chemin ? Et pourrons-nous entendre leurs cris, malgré tout ce qui tend à nous rendre sourds ? Laisser tomber nos mécanismes de défense nécessiterait une certaine générosité, et une capacité à écouter. La critique peut aussi être une forme d’amour profond, par lequel la vérité, la réconciliation et la paix peuvent sortir du domaine du rêve.

Lire FANON aujourd’hui, ce n’est pas vouloir reproduire une période de l’histoire qui faisait de lui une icône révolutionnaire mais c’est vouloir réactiver une profonde compréhension historique de ce qu’est la violence physique, psychique, épistémologique générée par le colonialisme et le racisme. Rappelons que pour FANON chaque génération doit découvrir quelle est sa mission.

 

   Propos recueillis, par Marie-Noëlle RECOQUE  DESFONTAINES

 

 

Ashkénaze : Les juifs originaires d’Europe.

Séfarade : Les juifs originaires des pays arabes.

Misrahim : En Israël,  juifs descendant des juifs arabes et orientaux.

 

A noter qu’en 2018, le journaliste israëlien Ron CAHLILI -un misrahi activiste- attire l’attention sur le fait que les juifs français ayant fait leur «alyah» dans la dernière décennie, sont souvent renvoyés à leur "arabité" car en majorité séfarades. Il dénonce les préjugés dont ils sont victimes, sans cesse renvoyés à leurs origines nord-africaines. Pour lui, cette discrimination est un des grands tabous du pays.  Il a réalisé pour une chaîne publique israélienne une série en trois épisodes intitulée «tsarfokaim», traduite ainsi : «Un peu français, très séfarades». Interrogé dans LIBERATION par Guillaume Gendron (le 23/2/2018), Ron Cahlili explique : « Le traitement des mizrahim reste le problème le plus refoulé de la société israélienne, c’est «le génie dans la bouteille». On met en garde les intellectuels et les militants: libérer ce mauvais génie risque d’instaurer le chaos. La société israélienne, qui est assez jeune, serait alors décomposée. Le ciment qui la maintient n’est pas assez robuste. Il faut louer les bienfaits de l’intégration, du creuset des cultures, un peuple fait d’un seul bloc déclamant bien évidemment un seul et même discours, le discours sioniste ! Evoquer autre chose, c’est être un traître. J’appartiens tout à fait à ce groupe-là. »

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