Accueil

France-Antilles : un accompagnement en pointillé

Yves-Léopold MONTHIEUX
France-Antilles : un accompagnement en pointillé

La campagne faite en ce moment en faveur de France-Antilles, à laquelle je souscris, me conduit à publier dans MontrayKreyol la tribune légèrement modifiée que j’avais adressée au quotidien en novembre 2019.

Cicero. C’est le premier mot qui me vient à l’esprit à l’évocation du journal France-Antilles. Le second souvenir est un loupé. Lecteur du Monde, du Nouvel Observateur et de l’Express, je m’étais très jeune intéressé à la presse, sans cependant envisager d’en faire mon métier. Appelé du contingent à Cayenne, j’avais été chargé de mettre en place et d’animer le mini espace presse de la caserne Loubère.

D’abord le loupé. Mon premier rapport avec ce journal, dès 1964, fut un rendez-vous manqué. J’ignore pour quelles raisons, à la suite d’une visite de la fabrique de yaourt LITTEE par l’association culturelle du Vert-Pré, je n’avais pas rédigé le compte-rendu que j’avais promis à Man Littée de faire publier dans France-Antilles.

Revenons au cicero, qui rappelle le Cicérone consule de mes versions latines. J’avais soumis sans trop y croire à la rédaction du journal un projet de reportage d’une rencontre de foot-ball. Agréablement surpris par sa publication, j’avais renouvelé l’exercice sous le pseudonyme Maxim jusqu’au jour où je fus conduit au bureau d’un certain M. Gérard. J’appris par ce dernier ce qu’était un cicéro, l’unité de mesure typographique, et que, contre toute attente, j’allais être rétribué au nombre de cicéros contenus dans mes reportages. Je n’avais pas poursuivi ma collaboration, me contentant d’intervenir à l’occasion, sous divers pseudonymes.

Un « libre tribuniste » pas toujours souhaité.

En 1982, l’occasion me fut donnée par le quotidien d’affuter ma plume lors de la première - je crois unique - journée Portes ouvertes organisée à l’Hôtel de police. Dans la double page que France-Antilles avait consacrée à l’évènement, j’avais fait l’historique de la police en Martinique depuis la fin de l’entre-deux guerres[1]. J’avais le secret espoir, à la retraite, de collaborer comme pigiste à la rédaction de ce journal. Mais je n’ai pas eu à le formuler, y ayant renoncé le jour où j’avais été invité par le directeur de la rédaction à modifier le texte que je lui proposais. J’avais alors vraiment compris la différence qu’il y a entre un « libre tribuniste » et un journaliste professionnel. Le premier, au contraire du second, n’engage pas le journal, ce qui lui permet d’y exprimer une grande liberté d’expression. Je n’avais pas cru devoir changer mon texte comme me l’avait demandé le directeur de l’information. L’article n’avait pas été publié. Par ailleurs, je n’avais pas compris l’allusion (ni son opportunité) faite par cet ancien photographe à des passagers d’avion qu’il aurait vu lire Le Monde à l’envers.

A partir de 1999, les colonnes de France-Antilles me furent largement ouvertes. En effet, après la parution de deux analyses remises à la rédaction, le rédacteur en chef me fit connaître par téléphone qu’il était preneur de mes tribunes tant qu’elles seraient de la même facture que les précédentes[2]. Il avait été séduit par l’une d’elle, en particulier : « En politique comme en amour, il trompe qui peut ». En cette période d’intenses débats sur les institutions, l’amoureux de droit constitutionnel ne s’était pas fait prier pour donner suite à ce qui fut pour lui une aubaine. La fréquence de mes interventions avait pu me faire passer pour un journaliste appointé. De l’aveu de Gabriel Gallion, l’initiative du nouveau rédacteur en chef de publier mes libres opinions ne faisait pas l’unanimité des journalistes, attitude à laquelle il s’associait. Je comprenais la gêne causée par la fréquence de mes articles. Aussi, alors qu’ils ne paraissaient plus avec la même fréquence, j’avais pu croire qu’ils n’étaient plus souhaités, mais je me suis abstenu d’en faire une montagne, vu que j’avais déjà été jusque-là « publié » plus souvent qu’à mon tour. Quoi qu’il en soit, je n’interviens pas dans la décision de la rédaction, la même réserve valant pour Antilla et les sites internet qui me publient. En dehors de Gallion avec qui je me suis entretenu deux ou trois fois, et qui m’avait accordé un entretien lors de la sortie de mon premier ouvrage[3], je n’ai pratiquement jamais eu de rapport avec les journalistes de France-Antilles d’hier et d’aujourd’hui. Toutefois, il me fut rapporté que des tentatives de pressions ont été faites pour censurer mes écrits[4], venant de tous les bords politiques.

Combattre l’illettrisme de Grand-Rivière à Ste Anne.

Quoi qu’il en soit, chaque Martiniquais a trouvé de l’intérêt pendant des décennies à lire quotidiennement les nombreuses rubriques du journal. Il n’est pas contestable que cette lecture aussi largement répandue ait contribué à combattre l’illettrisme. De Grand-Rivière à Sainte-Anne, du quasi-analphabète au gran grek, du débit-de-la-régie à l’officine pharmaceutique…, le succès exceptionnel qu’a connu ce journal doit bien peu à son orientation politique. Au vu de la variété des sujets abordés (faits divers, petites annonces, sports, culture, demandes et offres d’emplois, avis de décès, courrier des lecteurs, tribunes libres, etc), la part politique de l’information a été très minoritaire.

Mieux que l’institution ou le témoin privilégié qu’il fut, France-Antilles a été un accompagnateur, voire un acteur essentiel à tous les points de vue social, culturel et économique. Décidée par le général de Gaulle, lui-même, sa création avait fait partie du paquet de mesures qui avaient été prises par le gouvernement au lendemain des incidents de décembre 1959. Ces mesures auront perturbé bien des objectifs politiques tout en ouvrant le pouvoir local à leurs auteurs, revenus de leurs utopies. Au plan de l’évolution de la société martiniquaise, l’outil France-Antilles doit être mis au même rang que le Service militaire adapté (SMA), l’AFPA, l’académie ou l’université des Antilles et de la Guyane (UAG), ainsi que d’autres mesures incitatives d’ordre fiscal (l’abattement des 30%, les aménagements de l’octroi de mer, les défiscalisations …). De droite ou de gauche, ces mesures étaient d’abord gaulliennes et facteurs d’intégration, donc, selon leurs adversaires, accusées de néocoloniales. Dès lors, il n’était pas étonnant que ce journal fût, avec le SMA et le BUMIDOM, l’une des novations les plus décriées par les élites de gauche, contrairement à la population qui les avait bien accueillies. Cependant, les lazzis adressés au journal, dont le quolibet « France Menti », n’empêchaient pas sa lecture quotidienne par tous ses contempteurs.

A l’arrivée de la gauche au pouvoir, en 1981 en métropole et en 1983 à la région, comme toutes les institutions mises en place à l’époque, lesquelles ont toutes été maintenues et renforcées, France-Antilles est parvenu à un niveau d’adhésion quasi unanime de la part des élus et des partis politiques. Votre serviteur se félicite d’avoir modestement - en pointillé et à titre gratuit (sauf mes fameux ciceros) - contribué à la diversité d’opinions offerte avant et après 1981 par cette institution qui a collé si bien à la démocratie locale. France-Antilles mérite amplement d’être aidé par les représentants et les usagers de cette démocratie.

Fort-de-France, le 6 janvier 2020

Yves-Léopold MONTHIEUX




[1] France-Antilles du 23 juin 1982 ;

[2] C’est le seul appel que j’ai eu du quotidien depuis 1964. Mes principales tribunes d’avant 2008 sont contenues dans l’ouvrage Contrechroniques de la vie politique en Martinique Yves – 2008.

[3] Le refus du débat institutionnel – 2003.

[4] On retrouve ce réflexe chez certains amis de Raphaël Confiant, directeur du site Montraykréol, qui lui demandent de m’interdire de publication. « Je ne censure personne », leur dit-il.


 

 

Pages