Accueil

Frankenstein à Khartoum

Frankenstein à Khartoum

« Hemetti », l’homme derrière les massacres · Le Conseil militaire de transition a décidé d’en finir avec le mouvement populaire au Soudan. Plus connu sous le nom d’« Hemetti », le numéro 2 du pouvoir Mohamed Hamdan Dagolo est une pièce maîtresse de la répression. Au-delà de sa sulfureuse réputation de criminel, la trajectoire de cette « créature » du régime d’Omar Al-Bachir permet de comprendre la résistance de l’État profond aux changements.

« Ma patience avec la politique a des limites ». Ainsi s’est exprimé Mohamed Hamdan Dagolo, fin avril. Plus connu sous le nom d’« Hemetti », ce milicien en chef des Rapid Support Forces (RSF), promu vice-président du Conseil militaire de transition (CMT) quelques jours seulement après la destitution d’Omar Al-Bachir le 11 avril 2019. Hemetti s’est imposé en incontournable figure publique du CMT sans même appartenir à la très institutionnelle armée régulière. C’est un coup de force puisqu’aux yeux d’une majorité de Soudanais, il est précédé par sa réputation de brigand notoire et de criminel de guerre.

Avec sa milice, Hemetti est devenu le principal « prestataire » de l’ouverture du régime à l’international avec la gestion de la question migratoire et le contrôle des frontières. Avec l’actuel président du CMT, le général Abdel Fatah Burhan, il a aussi été le promoteur de l’engagement d’un contingent soudanais au sein de la coalition menée par l’Arabie saoudite dans la guerre du Yémen, depuis 2015. Il a conquis une forme de légitimité internationale en débattant à la mi-avril devant les caméras, avec Jean-Michel Dumond, représentant de l’Union européenne, les ambassadeurs respectifs de la France, du Royaume-Uni et des Pays-Bas et des représentants de la diplomatie américaine. Il s’est aussi rendu en Arabie saoudite le 24 mai 2019 et s’est entretenu avec le prince Mohamed Ben Salman. Il a ainsi conforté son personnage d’« homme de la situation ».

Il a su incarner petit à petit le pouvoir « exécutif » à Khartoum en étant présent sur tous les fronts, en participant à toutes les décisions, en multipliant apparitions et annonces. Avec cependant des variations rhétoriques notables : on l’a vu décréter la libération d’une centaine de détenus après une visite officielle à la prison de Kouber, prendre part à une réunion ministérielle, menacer fermement les insurgés et l’Association des professionnels en cas de maintien de la grève générale des 28 et 29 mai, et se présenter en ultime recours après l’impasse des négociations avec le CMT.

On l’a vu aussi bloquer l’accès au siège de la télévision nationale à des journalistes protestataires à l’aide de ses troupes, sermonner la police, et mettre en garde les Soudanais contre certaines ONG qui seraient instigatrices de troubles et de chaos à Khartoum, sur le modèle de ce qui s’est passé au Darfour.

Ascension vers les sommets

Rien ne semblait prédestiner Hamdan de la tribu des Rezeigat à une ascension aussi fulgurante et à devenir vice-président du CMT et « arbitre » de la transition. Il avait commencé en marchand de bétail et « vigilant » (superviseur) de convois commerciaux entre l’ouest du Soudan, le Tchad et l’est libyen. À partir de 2010, il s’est imposé progressivement comme une solution de rechange à l’ex-homme fort de la guerre au Darfour, son cousin éloigné Moussa Hilal. Cet ancien chef des janjawid et conseiller du président Omar Al-Bachir puis chef des gardes frontières a été ostracisé à la suite d’une purge interne et capturé par Hemetti lui-même en novembre 2017.

Pages