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GASTON KELMAN ET LE SYNDROME MANIOCO-DÉPRESSIF : EXCLUSION A LA FRANÇAISE ET HAINE DE SOI DU NÈGRE

Par Akam Akamayong

Le succès de librairie de Gaston Kelman, Noir n’aimant pas le manioc, a suscité une polémique assez mal engagée sur les propos signés par l’auteur du Best-Seller. La polémique vient d’une erreur de lecture qui a fait passer l’expression d’un dominé en génuflexion, et en fuite psychologique devant sa couleur de peau, pour un ouvrage intellectuel, pis, intelligent. Kelman n’est pourtant pas autre chose que le revers d’un des systèmes d’ostracisme et de racisme les plus opprimants et insidieux que l’Europe connaisse, le racisme de la technocratie française, cultivé et savant. Passé depuis des siècles dans l’inconscient collectif d’une société, il génère une purulente prolifération de comportements pathologiques chez les dominés mélanodermes qui s’entre-agressent, se raillent pour accéder aux miettes, aux raclures de pouvoirs comme disait Césaire.

Il serait vain de chercher dans l’ouvrage de Gaston Kelman toute trace pertinente et novatrice d’idées, de construction, d’analyses ou de faits, se rapportant au rapport des Noirs de France avec la société dans laquelle ils vivent. Le sujet Kelman, l’intérêt que l’on pourrait tirer de l’incidence de sa fable intégrationniste, est surtout l’utilisation par les dominés, inconsciemment ou non, de leur situation pour se faire positivement remarquer du système dominant. Quelles stratégies mettent-ils en place, en s’auto-dévalorisant au besoin, pour capter quelques niches, quelques strapontins, afin d’échapper à la condition socio-économique presque commune des autres.

Kelman très tôt prévient ses lecteurs de ses faibles dispositions éthiques en affirmant en introduction d’un livre truffé de contradictions et d’incompétences intellectuelles que nous signalerons : « … le Noir devra apprendre à supporter le racisme et à ne pas s’appuyer sur lui pour justifier un quelconque échec » [P.13]. Soit dit en passant ce Noir depuis cinq siècles ne supporte pas assez le racisme qui est la chose la plus recommandée au monde…

Dans la foulée le messie annonce la voie du salut : « Il devra vivre et lutter, en attendant qu’il se hisse à un niveau où il cédera la place du discriminé à un autre groupe ». Discriminé, il est urgent que tu te battes, mais surtout que tu attendes, un jour peut-être tu te ho-hisseras à la place non pas du Blanc, mais d’un autre futur discriminé… Une perle !

« Il devra vivre en attendant qu’il atteigne un stade où la discrimination qu’on exergue sur lui ne sera plus raciale mais ethnique, générationnelle, ou générique. ». De telles éructations introductives ne laissent pas le doute s’installer sur l’aptitude intellectuelle de leur auteur. Non seulement la discrimination n’est pas particulièrement choquante, mais le Noir doit attendre, pas la fin du joug, mais qu’un autre poids remplace l’actuel, et qui ne serait plus justifié par la race mais par une autre classification sociodémographique. Toutes proportions gardées, un délire sec.

Il ne s’agit naturellement pas d’insultes, Kelman, inapte à la pensée discursive sur le thème qui semble être le sien, et probablement sur d’autres, serait moins à interdire qu’à interner.

Du point de vue logique, Kelman part du principe que tout être humain devrait être jugé, apprécié, envisagé à l’aune de son travail, de son talent, de ses faits gestes individuels, et non pas en vertu d’une race qui ne voudrait rien dire. Pourtant dans tout l’ouvrage qu’il signe, il traite lui-même des Noirs comme un collectif, comme une masse indifférenciée, repliée sur elle-même, s’enfermant, se gaussant de préjugés identitaires incongrus . Cela s’appelle une contradiction. Elle traverse les 182 pages de texte de l’auteur. Si chaque personne dispose de ses facultés d’action propres, pourquoi Kelman considèrerait t-il les Noirs comme se comportant tous de la même façon ? Il aurait pu insérer quelques nuances, quelques typologies, même de pur apparat comme il le fait des racismes.

L’auteur à succès affirme s’intéresser aux Noirs dans l’espace français -précision qu’il faisait encore lors d’un café littéraire le 11 décembre 2004 en région parisienne. Pourtant il prend à bras le corps, sur le mode anecdotique, le seul apparemment qu’il se sente capable d’aborder, la question des Noirs Américains. Non seulement le cadre qu’il se fixe semble lui échapper, mais c’est pour en dire, là encore, d’authentiques billevesées.

Les Noirs Américains ne devraient pas s’appeler Africains Américains dit notre donneur de leçon à des millions d’âmes et d’esprits pensants, qu’il transforme au passage en adultes sous tutelle incapables de savoir qui ils sont. Ils sont Américains puisque selon Kelman le Noir n’est de nulle part, si ce n’est de là où il se trouve être. Conséquence, la question de ses origines ne devrait pas faire l’objet de ses préoccupations. L’intelligente preuve pour Kelman en est que quand certains de ces Noirs - 19ème siècle- sont rentrés s’installer en Afrique, au Liberia et en Sierra Léone, ils se sont comportés en «Occidentaux», ne se mélangeant pas aux autres, et ayant des attitudes de domination.

Soit. En France, sociologiquement les descendants de l’aristocratie ne souhaitent pas, globalement, se mélanger avec le petit peuple ; les mariages observent une rigoureuse endogamie sociale, et chaque classe de dominant préserve farouchement des intérêts qu’elle espère accroître. Doit-on déduire du fait que les riches se mélange peu aux pauvres, qu’ils n’appartiennent pas à la même nation, qu’ils ne sont pas français, européens ? En Afrique certains groupes sociaux et ethniques optent pour des mariages au sein de leurs groupes d’appartenance. Est-ce pour autant qu’ils ne sont pas Africains comme les autres groupes socio-ethniques dont ils essaient de se distinguer ? Bref chez Kelman la suite dans les idées est la cité interdite.

Le Noir manioco dépressif manipule des notions dont il a eu vent mais qu’il n’a malheureusement jamais vraiment su capturer : différenciation -de quoi ? Monsieur ne sait-il pas que cela se précise? -, essentialisation, … Il s’accommode sans coup férir de la confusion entre racialisme, une explication des faits sociaux basée sur le déterminant de la race, et racisme, un classement des différentes races dans une échelle du Blanc supérieur au Noir à peine distinct de l’animal. Gobineau, Ernest Renan, Voltaire ou Hugo pourraient en parler …

Dire que l’on est bourgignon par choix est une indigence intellectuelle triviale. Acquérir une nationalité n’est pas acquérir une culture. Sentir la vie, connaître les mœurs, les manières, bonnes et mauvaises, le style de vie, le parler typique à d’un groupe, sa notion du temps, sa musique, sa littérature écrite ou orale, sont des acquis autant que des héritages. Dynamiques, non immuables, mais non immédiats. La culture autochtone n’est pas un objet échangeable dans un super marché. Etre de nationalité française n’équivaut pas à être de culture bourguignonne ou bordelaise. Sur la culture et sur d’autres points Kelman est excusable en ceci qu’il accuse des carences sévères. Son insolvabilité cognitive ne le dispense pas d’une posture de catéchiste en intégration et d’un baragouin fait de généralités affligeantes, ce qui est plus problématique.

D’autant qu’un succès de librairie, du niveau intellectuel d’une série TV comme Loft Story ou Dynasty, a davantage d’impact social qu’un ouvrage de réflexion bien écrit.

Se mettant en scène comme monopoleur de la bonne parole, Le Noir qui n’aime pas le manioc entraîne dans son sillage sa femme multiculturelle forcément et sa pauvre fille claire de peau ; seule au monde à avoir perçu la transcendance de la revendication de maronnité, en lieu et place de l’affirmation désuète du Black fier. Les Noirs de France ne réalisent pas leur chance de vivre à l’ère de la rédemption Kelman, père noir, femme blanche et fille marron. On appellerait cela une hypertrophie de surestimation de soi avec tendance à la paranoïa, manifestation du syndrome manioco dépressif aigu.

Il serait trop long de détailler les non sens et contre sens de Kelman, et c’est tout juste si l’on ne féliciterait pas l’auteur pour avoir illustré à l’excellence, ce qui s’apparenterait à l’opposé du bon sens à l’écrit. En amont de l’écrit, la méthode.

Dans un pays où il existe depuis peu quelques rares rapports sur les discriminations, des faits objectifs sur les violences policières, traiter de la réalité sociale des Noirs sur le mode anecdotique fait encourir le risque de prendre sa réalité et ses fantasmes pour la norme, une forme de schizophrénie sociale. La fermeté du racisme d’état et d’élite français n’a pas de justification, ni d’explication dans les attitudes des Noirs, qui de façon générale, ont investi tous les champs normaux de mobilité sociale. Et ils ne s’y comportent pas moins bien que d’autres. Qu’ils soient issus des grandes écoles, des universités, qu’ils se présentent aux concours administratifs, ou qu’ils tentent d’exploiter leur ancienneté, etc. rien ne change les discriminations à l’embauche, au logement, à l’avancement, à la visibilité, à l’encadrement des organisations politiques, syndicales. Cette réalité violente ne saurait être adoucie par des faits divers sur des situations de victimisations ou supposées d’enfermement, qui ne sont pas le propre des Noirs, et qui ne pourraient être opposées, pour légitimer sans le dire les positions sociales blanco-centrées de la société française.

La méthode ruineuse de la généralisation des impressions de Kelman confine à l’horreur intellectuelle : « Les Noirs sont très heureux qu’on leur ait concédé qu’ils ont le rythme dans le sang… », sur quelle base empirique se fonde ce décret ? Une étude, un sondage, ou ...un fantasme !

« Tous les présidents africains caressent le rêve de l’éternité et de la démiurgie, … » P.142. Quid des Mitterrand, Chirac, et autres élus qui obtiennent les faveurs du vote après avoir épuisé l’électeur fatigué de leur avoir refusé des décennies durant ses suffrages. Quid des Mandela, Senghor, Diouf, Nyerere, Jerry Rawlings, Soglo, qui ont quitté le pouvoir, pas assez nombreux mais significatif toute de même.

« L’islam serait-il la religion des Noirs ? Aux Etats-Unis beaucoup de Noirs en sont convaincus… ». P.126. Encore et toujours affirmation gratuite, ragots de quartiers. Quels éléments probatoires ?

Selon cet auteur un peu particulier, ce qui est le plus long et dure chez les Noirs, Camerounais de la région parisienne, ce sont les études ! P.120. Ce qui s’interprèterait facilement dans le lectorat français comme des limites intellectuelles intrinsèques des Noirs camerounais, une espèce d’infériorité raciale justifiant la longueur du parcours scolaire et à l’arrivée… les discriminations à l’embauche ! Bref un pot-pourri d’insanités où se mêlent indigences, incompétences, inconséquences et structure mentale traumatisée.

La fuite devant sa couleur de peau, le permanent rejet de la culture, «le calvaire» d’être constamment renvoyé à une origine africaine, la phobie de l’identité boutée au rang d’archaïsme, sont le signe d’une pathologie propre aux dominés des espaces sociaux totalitaires. Kelman témoigne des épreuves douloureuses qu’il a vécues dans son parcours d’avant son best-seller. Exclusion, chômage, conditions de vie à la limite de la désocialisation. Face à un mur raciste français, auréolé des principes ouverts de la république et enraciné dans des pratiques inoxydables de rejet, la mentalité de la victime s’adapte de plusieurs façons. D’aucuns vont s’en prendre à leur identité, leur apparence, leur accent, attributs involontaires qui les rendent repérables et donc méprisables. Ils développent une haine de soi, de cette peau au nom de laquelle ils sont entièrement à part. Ils aimeraient crier qu’on ne les regarde pas comme des Noirs, des Nègres. La preuve, ils s’en prennent aux autres Nègres, à leur prétention identitaire. Ils jurent qu’ils sont comme les Blancs, excepté cette couleur damnée, ils n’ont pas d’origine, de culture, ce sont celles de leurs lointains ancêtres.

Cette pathologie a été observée dans toutes les situations de totalitarismes où des groupes sociaux disposaient de caractéristiques visibles stigmatisées, esclaves Noirs se rangeant aux côtés des maîtres, victimes du nazisme se mettant au service de l’oppression, etc. C’est un fait que par faiblesse et calcul de survie, certains dominés rejettent leurs caractéristiques apparentes et adoptent au besoin tout ou partie de l’idéologie qui les étouffe en espérant être les exceptions que le maître rachètera, au prix d’un zèle éperdu. Ils distillent de temps à autre des critiques superficielles contre le dominant, que celui-ci, au fait du jeu non dit, saura ne pas retenir, mettant en exergue la contribution d’une poignée d’asservis à leur exclusion.

Il y a en effet chez Kelman ce délire du Noir qui a compris, qui ne se comporte pas comme les autres, qui ne porte pas de boubou parce que, dans la région d’où il vient on ne porte pas de boubou ! Kelman fuit tellement ce qui pourrait le mettre dans la mauvaise catégorie, aux yeux des Blancs, qu’il en arrive à oublier qu’il peut porter un boubou si cela lui agrée. Et non pas seulement en fonction des vêtements que l’on aurait arborés usuellement dans son village il y a un demi siècle ! Ceci supposerait qu’il ait son libre arbitre pour lui, et qu’il ne soit pas un somnambule de l’objectif de ne pas se rajouter des éléments visuels évoquant l’Afrique.

Le Noir n’aimant pas le manioc est à prendre tout sauf sous l’angle d’une pertinence de la réflexion, ou des propositions, encore moins des anecdotes qui fleurent bon l’accroche commerciale. Certes Kelman se sort à merveille d’un exercice et d’un seul : il cite deux auteurs à lire, relire et redécouvrir, Aimé Césaire et Cheikh Anta Diop. Au-delà de cet exercice herculéen, l’ouvrage relève du cas clinique, proposant d’accepter le racisme et d’attendre que celui s’estompe au profit d’autres discriminations.

La répercussion médiatique de cette longue supplique aux Blancs, est aussi l’écho de l’absence cruelle d’une pensée fédératrice et puissante émanant des Noirs, Africains, Descendants d’Afrique et dominés du monde actuel. De ce vide n’importe quelle cacophonie peut se répandre en solution miracle, ou en œuvre déterminante. Mais la prolifération des écriveurs n’est pas neutre dans l’utilisation que la domination blanche saura en faire pour en retour culpabiliser les laissés-pour-compte, et leur retirer tout avantage moral devant la barbarie sociale qu’ils essuient.

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