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I FRANCESI FORA

Par Thierry Caille

Les Français dehors ! Partout, en Corse, sur les panneaux de signalisation, sur les édifices, on peut lire les trois lettres IFF, I Francesi Fora. Le Corse, violent et rugueux, à l’image de son paysage, ne manifeste pas de grande sympathie pour les continentaux, I pinsuti. Cette animosité a aussi permis d’annihiler tout projet de développement touristique, de contenir la présence française et de contrer les appétits des promoteurs immobiliers, depuis 30 ans. Les méthodes sont critiquables mais efficaces.

Qu’en est-il de la société martiniquaise ? Malgré l’éloignement bien plus important de la métropole, il faut hélas constater que le Martiniquais voue un passion sans discernement de la France et qu’il est souvent plus Français que le Français, qu’il y a à la Martinique une veulerie à copier les comportements français, pas souvent les meilleurs, comme une frénésie de consommation, un goût immodéré de l’argent et du paraître et que l’évolution actuelle de la société est une assimilation, quasi certaine, inéluctable à la société française. On chercherait en vain les traces d’une colonisation française subie, faite d’exploitation, de mépris et de profits douteux. Non, le Martiniquais ne subit rien et vit dans un tel amour de la France, paternelle et bienveillante, qu’on deviendrait suspect à vouloir lui ôter cette tutelle chérie.

Pourtant il faut avertir le peuple martiniquais que jamais, au grand jamais, la Martinique ne sera la France. Comment un peuple qui se fonde pour exister sur son Histoire et sa Géographie, peut-il, avec dignité, se référer sans cesse à la France pour forger un quelconque projet d’avenir. La Martinique appartient à l’arc antillais, dans un contexte tropical. C’est un pays du nouveau monde, jeune. La nation martiniquaise se fonde surtout sur trois siècles d’esclavage, dont la mémoire douloureuse semble avoir quitté aujourd’hui la société antillaise, tant sa soumission au pays esclavagiste contre espèces sonnantes, bien sûr, est réelle et ne peut inspirer que le mépris. Rédemption toujours, il n’y a jamais eu de pogroms contre les békés, pas même quelques attentats symboliques. Dans d’autres pays du monde, ils eussent payé trois siècles de crimes, et leurs biens saisis. Et qu’on ne vienne pas dire que, au fond, tout le monde est cousin sur l’île pour justifier l’impunité de la caste putassière des békés. Il y a, en France, beaucoup de gens, affranchis d’un nationalisme étriqué, qui ne sont pas fiers des exactions de leur pays au cours de l’Histoire, esclavage, Algérie, colonisation, collaboration, etc. Mais le Martiniquais est béat d’admiration devant la culture française, enfin, le football et la Star Academy. Il ne faudrait pas décoloniser la Martinique comme le souhaitent quelques uns, au contraire il faudrait la recoloniser avec plus de contrainte, de fouet et de sueur, d’exploitation et d’injustice afin de faire naître les vivifiantes rancœurs et les justes révoltes.

Il existe certes des mouvements indépendantistes mais comme partout, lorsqu’ils ont eu accès au pouvoir, ils ont eu tôt fait de renier leurs velléités d’indépendance. Pourtant ils avaient dans le passé une très forte assise populaire. Il existe aussi de sympathiques hurluberlus, comme Raphaël Confiant, par exemple, pour dénoncer partout, avec violence et à propos, la disparition de la culture créole, de la langue créole mais ils semblent tellement isolés qu’il faudra, eux aussi, les protéger comme espèces en voie d’extinction. Il y a pour qui connaît un peu la Martinique, manifestement une âme à ce pays, un caractère fort qui n’est de nulle part et qui force le respect d’une différence évidente, dans la lumière, les couleurs, les lieux, les plantes et aussi et surtout chez les autochtones, c’est un autre sujet, c’est l’âme créole. Mais manifestement tout cela est en train de disparaître, imperceptiblement, inéluctablement. Que l’identité propre de la Martinique foute le camp, qui s’en préoccupe ? Il en restera toujours un ersatz de province française, certes riche, le niveau de vie, en apparence, est ici aussi élevé qu’à Paris, ce qui flatte l’ego des Martiniquais, mais qui sera toujours trop loin de la France, une ancienne colonie antillaise, une ancienne terre d’esclavage. Faut-il aller chercher dans le doudouisme, l’explication de ces comportements lymphatiques et nonchalants des Martiniquais d’une adhésion inconditionnelle à la France ? Car on eût préféré une soumission moins facile, des réticences, un mépris corse des Français, un racisme ouvert contre le blanc. Même pas, rien !! Le peuple martiniquais fait l’effet d’un peuple acheté, pas celui d’un peuple debout, c’est vraiment une des dernières danseuses de la France, dans la réalité de l’expression, un peuple qui se couche pour de l’argent !
L’argent n’est peut-être pas qu’une source de mépris mais tout ce qui l’entoure est méprisable, le désir, la concupiscence, la jalousie, le paraître, le repli sur soi. Il y avait, voici 20 ans aux Anses d’Arlet dans quelque case à rhum, de vieux nègres aux bakouas élimés, ne parlant pas un mot de français, ridés comme des parchemins par le soleil et les embruns. Quel rapport avaient-ils à l’argent ? Quels étaient leurs besoins ? Ils avaient cependant des attitudes hiératiques et quelque poses de dignité. Aujourd’hui, il n’y a plus de vieux nègres, plus de case à rhum, plus de bakouas et plus de dignité ! Le Martiniquais de nos jours est commun finalement, commun à ce que l’on pourrait rencontrer en métropole. Ne serait-ce une peau un peu foncée, le jeune martiniquais est devenu un p’tit gars bien de chez nous !
On se prend à lorgner vers la Dominique voisine, sauvage et secrète, splendidement misérable mais authentique.

Si l’on en croit les prises de position enflammées concernant l’indépendance et la colonisation à la Martinique aujourd’hui, de la part d’une certaine presse et de certains intellectuels, on en vient à penser à une île à feu et à sang, pliée sous le joug d’une colonisation féroce et humiliante, où le blanc affiche son mépris sans borne du nègre. On est prêt à lever des brigades internationales pour libérer la Martinique. Mais la délivrer de quoi ?

La société martiniquaise baigne dans un doux blaff, d’attachement à la France, d’indolence et de fatalisme, d’une prospérité certaine et de préoccupations matérielles. Y a t-il dans toute la Martinique quelqu’un, individu grave, austère et tourmenté, qui s’inquiète de la lente assimilation à la société française, de l’éloignement progressif de l’indépendance, de la perte du libre arbitre, de la perte aussi des références créoles qui eussent, il y a des années, pu souder un peuple antillais ? C’est plutôt l’indifférence générale, et société de consommation oblige, l’euro-roi entraîne des comportements schématiques et stéréotypés qui n’ont plus que le goût lointain d’une tradition créole qui disparaît, d’une authenticité très prégnante il n’y a pas vingt ans. Il se dit encore que la langue créole fout le camp, que les vieux nègres qui en étaient d’authentiques bibliothèques finissent par mourir, un comble, que Fort de France est devenu Bourges ou Evreux avec ces splendides valeurs qui nous viennent droit de la société française actuelle, le repli sur soi, l’individualisme, la cupidité et la voyoucratie.

C’est ici que le combat de Raphaël Confiant prend tout son poids, sa valeur, sa justification. Plus qu’un mordant polémiste, prêt à en découdre sur tous les fronts, dès que l’on titille la Martinique sur la colonisation, la présence française insupportable, la négrophobie, l’indépendance, il est avant tout un défenseur lucide de la culture, de la langue et de la tradition créole qui partent à vau l’eau. Pas d’arrogance ni de radicalité bilieuse dans son désespoir de voir disparaître l’âme créole dans un salmigondis franco-américain de culture kitch. Pas d’animosité spéciale non plus à l’égard du blanc-France qu’il soit touriste, fonctionnaire sauf peut-être spéculateur. Il y a quelques haussements d’épaules à avoir de compter ces touristes, réservés, qui viennent s’écraser sur les plages antillaises, des heures au soleil, en lisant Paris Match et qui sont très prudents à fouailler la réalité antillaise. Il y a quelques haussements d’épaules à avoir de compter ces métropolitains déracinés, peureux de se perdre, fonctionnaires qui n’ont de repos que de se retrouver entre eux pour de dérisoires sorties dominicales vouées à de dérisoires activités nautiques. Il y a quelque colère à avoir contre tous ces nantis impeccables qui viennent à la Martinique pour défiscaliser leur argent, dans un indifférent paradis fiscal et qui ne s’inquiètent pas si cette île est peuplée de braves sauvages, de singes ou de caïmans.

Mais tout cela reste acceptable car relativement marginal. Le combat juste de Raphaël Confiant est plus ancré sur la réalité d’un monde qui se dissout. Il rappelle un peu celui de Giono qui écrivait sur les sociétés rurales de Provence au début du XX ème siècle qui ont disparu aujourd’hui. Mais il faut s’étonner qu’il ait été au cœur de polémiques violentes dans la presse ou sur internet, le microcosme en somme, car il n’a de réelle et d’unique conviction que l’amer constat que les remparts ordinaires de la société sont fissurés, éventrés. Et que la disparition du créole et de l’identité martiniquaise, ne soient aussi celle des valeurs qui ont été longtemps le propre des sociétés insulaires antillaises, la solidarité, l’altruisme, le respect, tout cela baigné d’une chaleur humaine nonchalante et désintéressée. Ce combat de Raphaël Confiant, il faut le soutenir, le porter et l’amplifier. Nous sommes bien loin d’un racisme anti-Français, d’un racisme tout court mais plutôt du tragique désespoir des sociétés qui ne veulent pas disparaître broyés par l’uniformisation des modes de vie qui s’impose aujourd’hui et qui dépasse largement le cadre de la Martinique. C’est au fond un combat d’avant-garde à l’heure de la mondialisation dont les effets pervers sont beaucoup plus cruels pour les micro-sociétés.

Peut-être pour cette raison, il faut toiser le métropolitain avec haine et arrogance et affirmer avec les Corses, les Français dehors ! Pourquoi ne pas dénoncer sans relâche la présence française en faisant fi de toute considération économique. Car le virus de la mondialisation aujourd’hui provient de France, de l’Etatisme, de la centralisation, de l’uniformisation et de l’assimilation. Et pourquoi ne pas couper les fontaines d’euros où se baignent les Martiniquais. Car le pays s’enrichit c’est indéniable peut-être pas dans le sens où il serait plus aimable, libre, désirable et humainement riche. Pas dans le sens où le voyageur au regard acéré, faisant escale dans ce pays de cocagne, pourrait se dire, voici un pays, que dis-je un monde, d’un peuple à nul autre pareil, un peuple libre, vrai et authentique, un peuple fier et debout.

Tout bien considéré, le refus de la présence française, par quelque moyen que ce soit, serait une épreuve saine et salutaire pour la Martinique mais combien de Martiniquais ne suivraient-ils pas aveuglément, les Français, orphelins qu’ils seraient ?? Quel désarroi d’ailleurs si la France partait, dans cette dialectique séculaire maître-esclave, ce permanent syndrome de Stockholm !

Moi, je ne suis que le voyageur…

{{Thierry Caille}}

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